Chapitre 74 : O.M.N.I
Stair
Les mains au fond des poches de mon blouson, l'œil rivé à l'écran des arrivées, j'attendais le train d'Ally. Elle venait passer trois jours à Glasgow, petite pause comme elle pouvait s'en octroyer tous les dix jours environ. Elle enchaînait des journées bien chargées et en contrepartie, elle pouvait souvent cumuler plusieurs jours de repos. Les gars le savaient et on s'accordait tous au moins une journée sans studio quand elle venait. Cela me permettait d'être avec elle seule, et à tous de faire une pause. Jenna appréciait bien aussi, me semblait-il.
J'étais impatient de la retrouver, comme toujours. Elle me manquait, mais je savais qu'on avait fait le bon choix : elle se serait ennuyée à Glasgow, et surtout, il fallait qu'elle travaille de temps à autre pour ne pas perdre le bénéfice de ses études et engranger de l'expérience. Même si le groupe marchait bien, que l'enregistrement du troisième album se passait bien et qu'on pouvait espérer qu'il plairait au public, on n'était pas à l'abri d'un mauvais coup du sort. Ally était raisonnable, pour cela. Elle n'oubliait pas par quoi on était passé, l'un comme l'autre, combien nos familles s'étaient démenées pour nous élever et, dans son cas, pour la soutenir à poursuivre des études supérieures. Si elle n'avait pas trouvé quelques contrats, elle aurait eu l'impression d'avoir passé ces trois années pour rien, en alternant cours, révisions et jobs d'appoint.
La période, de toute façon, était un peu différente de ce que nous avions fait au cours de l'été, avec le groupe : nous avions profité d'avoir la nouvelle salle de répétition pour préparer les nouvelles chansons. Et une fois venu le moment d'entrer en studio, nous étions prêts. Nous n'avions joué sur scène que trois chansons, Mor Du, Amanda's Song et Children of Freedom, et une seule fois, à Carhaix. Nous n'avions pas eu l'occasion de tester les autres en public. C'était vraiment différent des deux premiers albums. Durant cette période estivale, nous étions quand même assez disponibles pour les filles, Lynn et moi. On répétait dans la journée, sans finir trop tard le soir, et on pouvait passer du temps, lui avec Jenna et moi avec Ally. On avait eu de bons moments d'ailleurs. Mais maintenant, c'était autre chose. On ne s'arrêtait pas à heure fixe. Parfois, on peaufinait des détails jusque très tard dans la nuit. J'aurais très peu vu Ally, je n'aurais pas eu de vrais moments de pause pour être avec elle. C'était donc aussi bien qu'elle soit retournée à Manchester pour travailler un peu. Elle avait pu avoir un contrat de quelques mois, qui prendrait fin début janvier, après les Fêtes. Elle avait déjà prévenu qu'elle n'enchaînerait pas sur un autre, même si elle accepterait un éventuel petit prolongement d'une ou deux semaines, mais pas plus : elle voulait être disponible pour la tournée, voire pour aider Gordon dans les dernières semaines à la préparer. Jenna envisageait un peu la même chose.
Après avoir accepté la proposition de Treddy de jouer la mélodie de Fire Man avec la guitare de Ruggy et sur la suggestion de Julian, nous avions finalement réenregistré les mélodies de Chlidren of Freedom et de Partir en vrille, l'autre chanson écrite par Lynn, dans les mêmes conditions. Nous avions maintenant quasiment terminé l'enregistrement du disque, il ne nous restait plus que deux titres à graver, dont l'instrumental de Lynn, Mutisme. A l'origine, ce morceau n'avait pas de titre, car Lynn pensait que l'un d'entre nous y compris lui-même aurait trouvé un texte à coller dessus. Mais comme ça n'avait pas été le cas et que nous l'aimions vraiment beaucoup, nous avions décidé de le garder ainsi. C'était Gordon qui avait suggéré le titre, puisque la chanson était comme muette, sans parole. L'idée nous avait bien plu et nous l'avions aussitôt adoptée. Nous trouvions en plus sympa que ce soit une suggestion de Gordon.
Et il nous restait aussi à ajouter la dernière chanson écrite par Snoog que Jenna, un jour qu'elle nous écoutait en train de la répéter, avait qualifiée d'O.V.N.I. Ou plus précisément, d'O.M.N.I. : Objet Musical Non Identifié. Cette chanson portait le titre de Loren. Snoog en avait composé la mélodie en étant inspiré par la musique traditionnelle : il passait pas mal de temps dans les pubs de Glasgow et cela n'avait rien d'étonnant. Treddy avait bien aimé l'idée et nous envisagions donc de la jouer en acoustique. Du moins que Treddy la joue à la guitare acoustique. Lynn se montrerait léger à la batterie, presque jazzy, et moi... j'allègerais aussi.
Le train fut enfin annoncé et je me dirigeai vers le quai. J'aperçus Ally qui descendait de son wagon et j'avançai vers elle. Un grand sourire s'affichait sur son visage. J'enroulai mes bras autour d'elle, la serrant fort contre moi avant de l'embrasser profondément.
- Ca va, baby ? demandai-je sans la relâcher.
- Oui, me sourit-elle. Un peu fatiguée, mais ça va. J'avais hâte d'arriver. Il est un peu tard, mais je n'ai pas pu avoir le train précédent.
- Pas grave. Demain, on fait relâche, tu vas pouvoir récupérer. J'm'occuperai de toi...
- J'aime bien quand tu t'occupes de moi, me taquina-t-elle avec les yeux brillants.
- Allez, on s'rentre. Si t'attaques comme ça, j'réponds plus de rien...
- C'est toi qui as commencé...
Je levai les yeux vers le plafond du hall de la gare alors qu'elle éclatait de rire. Je ris aussi, la serrai encore un peu plus contre moi, puis nous filâmes vers la sortie. J'avais trouvé une place pas trop loin, une chance.
Ally
- Tu me manques.
J'avais laissé échapper cet aveu tout en caressant doucement la salamandre du bras de Stair. Il frotta son nez dans mes cheveux et murmura :
- Toi aussi, baby. Tu me manques. C'est bientôt fini. On arrive au bout des enregistrements. Il ne reste plus que deux chansons. Et encore, il y en a une, on devrait y passer moins d'temps, car c'est l'instrumental. On n'aura pas à ajuster en fonction du chant de Snoog. Et il n'y a pas de rythmique dessus.
- Tu penses que vous aurez terminé quand ?
- Difficile à dire, mais pour les enregistrements eux-mêmes, j'pense sincèrement qu'en milieu de semaine prochaine, ça devrait être bon. Ensuite, il y a tout le travail pour peaufiner, avoir le son définitif. Ca peut prendre quelques jours ou plus. A Londres, c'était une phase qui était allée assez vite, aussi parce qu'Alan avait de l'expérience. Je ne sais pas comment ça va se passer avec Julian. Mais j'ai déjà le sentiment qu'il peut nous proposer des trucs intéressants. Ca augure bien.
Je souris :
- J'en suis contente. Cet album a l'air chouette, de ce que tu m'en dis déjà.
- Ouaip. On a vraiment travaillé comme on le voulait. Et au final, on n'y aura passé à peine plus de temps que pour le deuxième. Et dans un tout autre état d'esprit. J'pense que ça ressortira.
Sa main glissa dans mon dos, caressa ma hanche. Il ajouta :
- J'reviens dès que possible à Manchester, baby. Si ça s'trouve, c'est ton dernier petit séjour ici.
- Ca ne me pose pas de problème de venir, mais j'avoue que j'aimerais bien qu'on ait un peu de temps tous les deux quand l'enregistrement sera terminé.
- Ca l'fera.
- Même si je travaille jusqu'au début janvier, ajoutai-je.
- On aura la promo de l'album à faire, on s'absentera peut-être un peu début décembre à Londres, mais je f'rai pas durer, m'assura-t-il. Tout au plus, ça prend quatre-cinq jours, avec les trajets. Une conférence de presse, une ou deux séances de dédicaces avec les fans, voire un ou deux plateaux télé...
- Je pourrais peut-être venir avec vous. Sur trois jours au moins, comme quand je viens ici.
- Yep. On verra ça avec Gordon pour qu'il cale bien les dates.
Je souris : Gordon réussissait toujours à tenir compte de nos impératifs et de nos contraintes. Il y avait toujours veillé, même quand seule Jenna accompagnait le groupe, avant que nous ne nous retrouvions, Stair et moi.
Ally
Après une journée rien que pour nous deux au cours de laquelle nous n'avions pas fait grand-chose à part l'amour - le temps en ce début d'octobre était humide et brumeux et si nous avions tenté une petite balade au parc de Kelvingrove, nous en étions bien vite revenus -, j'accompagnai Stair au studio pour la poursuite des enregistrements. J'y retrouvai Jenna avec plaisir et pendant que les garçons commençaient, nous passâmes un moment toutes les deux à discuter autour d'un bon thé. Elle avait aussi préparé un petit repas pour la pause de midi, les garçons se débrouillant de leur côté. Elle était vigilante cependant pour qu'ils se nourrissent bien et évitent la bouffe rapide, certes énergisante, mais peu équilibrée. Elle leur commandait des repas chez un traiteur du coin qui faisait aussi la livraison. Parfois, elle déjeunait avec Gordon, selon leurs disponibilités à l'un et à l'autre.
Nous discutâmes un moment toutes les deux, puis nous rejoignîmes Julian au studio. Gordon s'y trouvait aussi. Ils peaufinaient l'enregistrement de l'instrumental, en discutant tous ensemble de certains détails. C'était par moments très technique et ce n'était pas facile à suivre. Puis ils décidèrent de commencer les premières prises pour la dernière chanson, celle que Jenna avait qualifiée d'O.M.N.I. notamment parce que Treddy jouerait la mélodie à la guitare sèche. Cette chanson, de ce que j'en avais compris, serait aussi particulière car ce serait, avec Mutisme, le seul morceau du disque sans ligne de guitare rythmique et dont la mélodie était très inspirée par la musique traditionnelle irlandaise.
J'étais donc très curieuse d'assister aux premières prises, pour voir ce que cela donnerait. Ce fut, bien entendu, très différent musicalement parlant de ce qu'ils avaient fait jusqu'à présent. La mélodie en était très belle. La surprise vint cependant lorsque Snoog commença à chanter. J'avais l'habitude, maintenant, de le voir lors d'un enregistrement, comme les trois d'autres d'ailleurs, et je ne m'étonnais plus de son attitude concentrée, avec parfois les yeux fermés.
Le thème de la chanson m'interpella dès les premiers mots. Pour la première fois, Snoog avait écrit une chanson qui parlait d'une fille. Etait-ce lui, le garçon qu'elle devait oublier ? J'en doutai vite avec la suite. Et je m'interrogeai déjà sur ce qui l'avait inspiré.
Ils s'interrompirent en début d'après-midi et finalement, nous déjeunâmes tous ensemble, à l'étage. Gordon et Julian étaient avec nous également. Je retrouvai très vite l'ambiance familiale des tournées, même si nous étions en plus petit comité. J'aimais ces moments. Les discussions allaient bon train autour de ce qu'ils avaient fait ce matin, mais les garçons s'inquiétèrent aussi de moi, de ma semaine. Lynn notamment discuta un moment avec moi. J'en profitai pour glisser à Gordon que j'aimerais être présente à Londres quand les garçons s'y rendraient pour la promo.
- Si tu as déjà tes dates de disponibilités, Ally, tu me les donnes tout à l'heure. Je commence à caler les rendez-vous. Le travail en studio devrait être bientôt terminé, même s'il reste encore des choses à faire après les enregistrements proprement dits.
- Stair m'a expliqué cela, dis-je. J'ai en effet mon planning jusqu'aux Fêtes. Je ne sais pas en revanche à quelles dates je travaillerai à cette période, mais je n'aurai pas beaucoup de jours de repos, on me l'a déjà fait savoir. C'est normal, c'est le lot des remplaçants... Et c'est une période toujours bien particulière !
- Ce sera plutôt début décembre, me dit Gordon. Il faut laisser un peu de temps entre la sortie du disque et les Fêtes, que les gens puissent l'acheter. On commence à annoncer la sortie, même si la date précise n'est pas encore communiquée.
- Tu en es où des négociations pour la pochette ? demanda alors Jenna.
- J'ai eu le photographe au téléphone. Une chance, c'est un amateur de métal, même s'il ne connaît pas le groupe. Je lui envoie les deux premiers albums, qu'il puisse juger. Et je lui ai aussi proposé de lui faire écouter la chanson Children of Freedom en avant-première. Il m'a dit qu'a priori, il pourrait accepter.
J'écoutai Gordon avec attention : Stair m'avait expliqué les choses, qu'ils aimeraient bien que la photo de l'homme arrêtant les chars à Pékin illustre l'album. Gordon était en pleine négociation avec le photographe, après avoir obtenu l'accord d'Amnesty International. L'organisation et le photographe avaient en effet conclu un accord : sur chaque reproduction de la photo, l'organisation touchait un petit pourcentage pour financer ses activités. Aujourd'hui, cela ne représentait plus grand-chose, car la photo n'était plus beaucoup utilisée ou diffusée. L'album pourrait changer la donne et relancer les dons.
**
Les garçons arrêtèrent assez tôt la séance d'enregistrement : non seulement parce que j'étais là et que cela nous permettrait à Stair et moi de passer une soirée ensemble, mais aussi parce que Treddy avait obtenu la garde de sa fille pour la soirée et jusqu'à demain matin. Une véritable aubaine pour lui. Il était environ 17h quand ils quittèrent le studio et nous rejoignirent à l'étage, Jenna et moi. Nous nous étions promenées dans l'après-midi, entre deux averses.
Nous étions installées dans le coin salon de la grande pièce de vie. Le poêle était allumé, il faisait bon. Jenna et surtout Lynn avaient vraiment réussi l'aménagement de l'appartement, en profitant de la grande verrière, mais aussi de la structure de l'étage. Les piliers porteurs étaient restés, de même que certains murs en brique. Cette pièce principale était meublée sobrement, mais avec goût : une grande table et de jolies chaises pour le coin repas et un ensemble de canapé et fauteuils, avec une table basse en bois et verre pour le salon. Jenna avait complété avec quelques plantes. Les murs étaient encore vierges de toute décoration, ils réfléchissaient à ce qu'ils allaient mettre. Lynn n'avait pas sacrifié le grand poster de Motörhead qui se trouvait autrefois dans leur chambre : il l'avait offert au groupe pour décorer le couloir qui desservait les pièces du rez-de-chaussée. Snaggletooth regardait ainsi Eddie : une affiche d'Iron Maiden avait forcément été punaisée sur le mur en face.
- Ca va, les filles ? lança Snoog en arrivant.
- Oui, bien. Et vous, alors ? demanda Jenna. Contents de votre après-midi ?
- Yep, fit Stair après m'avoir embrassée.
Il prit place à mes côtés, sur le canapé.
- On refait quelques prises demain matin et ça devrait être bon, dit encore Snoog.
- Une bière, les gars ? demanda Lynn qui se trouvait dans la cuisine.
La pièce ouvrait sur la salle de vie, avec un long bar qui l'en séparait. Ils répondirent avec un bel ensemble.
- Ce sera donc la dernière chanson demandai-je. Vous n'en avez pas d'autres en réserve ?
- Non, fit Lynn.
- On a aussi une ébauche de l'ordre définitif, fit Stair.
- Children of Freedom pour ouvrir et Amanda's Song pour clore, fit encore Lynn pour compléter.
- Hum... fit Jenna en réfléchissant. Bon choix, je pense.
- A priori, on mettrait Fire Man dans la deuxième partie. On hésite un peu sur l'endroit où placer l'instrumental. Mais Mor Du serait la chanson du milieu, un peu en pivot, expliqua Snoog. Et Loren ensuite, j'trouve que ça irait bien : une chanson qui parle de la Bretagne et on enchaîne avec une musique trad'.
- D'où elle t'est venue, cette chanson, Snoog ? demandai-je. Je ne t'ai pas encore posé la question...
- A force de traîner dans les pubs avec Treddy, j'ai écouté pas mal de trad' ces derniers temps, expliqua-t-il. J'me suis dit que ça pourrait être sympa à jouer, d'en glisser des petites touches. J'pensais pas forcément à toute une chanson, puis finalement, l'idée s'est imposée. Quant aux paroles, j'ai lu le témoignage d'une jeune femme qui était victime de violence par son compagnon. Ca m'a révolté. Au fur et à mesure que je lisais, j'me disais : "mais barre-toi ! Ce mec est un gros naze !". J'comprends pas ça... Faire du mal à ces petites choses fragiles et délicates que vous êtes...
- C'est sûr que ce n'est pas ton genre... glissai-je un rien moqueuse.
- Ouaip. Une fille, on lui donne du plaisir, on l'a frappe pas, merde ! répliqua-t-il. C'est vraiment pas mon trip. Chuis partant pour essayer des tas d'trucs, leur faire des tas d'trucs, mais si y'en a une qui m'demande du maso, j'la vire. Donc là... Ouais, ça m'a révolté, cette histoire. Et j'ai eu l'idée d'la chanson comme ça. De dire à cette fille de se barrer et que la vie lui apporterait forcément autre chose. Un peu comme Lynn encourageait ce gamin dans Dark City, pour lui dire qu'un autre avenir était possible à condition de se battre pour l'avoir.
L'explication de Snoog tenait parfaitement la route. Je m'en sentais même touchée : si ses préoccupations commençaient à se porter sur la condition féminine, au-delà des injustices, des violences et des atteintes au droit et à la liberté qu'il dénonçait par ailleurs, ses textes prendraient vraiment une dimension universelle. Et humaine, tout simplement humaine.
Nous étions cependant encore bien loin de soupçonner ce qui l'avait réellement motivé et qui ne nous serait révélé que dans quelques années.
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