Chapitre 79 : Le Discobole
Ally
Un doux soleil de mai nous réchauffait agréablement. Nous étions installés à la terrasse d'un café grec, à déguster de délicieuses petites brochettes à base de légumes et de viande marinée. Après un mois de mars assez pluvieux, voire froid qui nous avait vus arpenter l'Allemagne, l'Autriche, puis les pays d'Europe centrale avant de gagner la Pologne, nous étions maintenant à Athènes. La tournée était assez dense, les concerts s'enchaînaient. Jenna et moi profitions au maximum de nos heures de liberté - quand le groupe et les techniciens faisaient les balances - pour visiter les villes où nous faisions étape. Nous avions ainsi découvert Münich, Berlin, Prague, Vienne, Linz, Budapest, puis Varsovie, Cracovie, Bucarest, Sofia. Il y avait toujours quelqu'un pour nous accompagner, en général Aarav ou Speedy. Andrew demeurait le plus souvent avec le groupe pour surveiller le travail des roadies et apporter son expérience de la précédente tournée à chacun.
Comme pour le Dark Death Tour, à Athènes, les billets s'étaient vendus en moins de deux jours. Gordon avait été prévoyant : il y aurait deux dates dans la capitale grecque. Cela permettait aussi à tout notre petit groupe de se poser un peu. Et c'était ce que nous faisions en ce tout début d'après-midi.
Le début de la tournée s'était bien passé. Le troisième album s'était très bien vendu et Gordon avait vite compris qu'il fallait réserver des salles un peu plus grandes que pour le Dark Death Tour, du moins quand cela était possible. Les garçons jouaient désormais quasiment à chaque fois devant 15 à 20 000 spectateurs. Quand la ville n'offrait pas de salle aussi importante, il avait parfois prévu deux dates à se suivre. Cela avait été le cas à Linz et à Hambourg, ville par laquelle avait démarré la tournée.
Les garçons étaient contents de retrouver le public. Stair n'avait pas manqué de me dire, les premiers jours, qu'il était heureux de rejouer enfin sur scène. Cela commençait à lui manquer, à leur manquer à tous.
- Les filles, après l'repas, on fait un tour à l'Acropole. Faut pas que vous manquiez ça !
- C'était bien dans notre intention de nous y rendre, fit Jenna. Ca fait vraiment partie des endroits que j'ai envie de voir. Comme à Rome aussi, le Colisée, les ruines...
- C'est super beau, poursuivit Snoog. J'me replonge dans les classiques, d'ailleurs.
- Quels classiques ? demandai-je.
- L'Illiade et l'Odyssée. J'avais lu le deuxième il y a quelques temps, mais pas l'premier.
- Et alors ?
- Intéressant. Et ça m'donne des idées.
- Lesquelles ? demanda Lynn vivement intéressé.
- Pas pour des chansons... répondit Snoog avec un petit sourire. Vous verrez plus tard...
Stair et Lynn échangèrent un petit regard convenu avec Andrew qui se trouvait avec nous. Il avait bien compris : il allait falloir garder Snoog à l'œil. Il était capable de tout.
Stair
Ces premières semaines de tournée en Europe se déroulaient très bien. Nous avions retrouvé avec plaisir certaines villes où nous étions passés précédemment, le public devenait de plus en plus nombreux et fidèle et il n'était pas rare que l'on joue deux soirs de suite dans certains endroits : Gordon l'avait prévu dès qu'il avait pu poser les premières dates, en fonction aussi des chiffres des ventes de l'album dans le pays concerné. Et nous donnerions également deux concerts à Athènes où nous étions arrivés la veille. Si le groupe voyageait le plus possible en avion, voire en train, Andrew et Aarav se relayaient pour conduire le camion avec le matériel. Certaines distances étaient assez longues et Gordon avait hésité à prévoir du transport par avion. Mais c'était vite compliqué et il avait fallu tenir compte de ces contingences pour placer aussi les dates de concert. Certaines étapes avaient cependant été rendues un peu difficiles pour nos chauffeurs. Heureusement qu'ils étaient deux. Mais ces quelques aléas n'avaient pas entamé leur enthousiasme et leur plaisir à nous accompagner. Ce dont nous nous réjouissions tous, car nous les appréciions beaucoup.
D'Athènes, nous remonterions par la route à Corfou pour un dernier concert dans cette partie du continent, puis nous prendrions le bateau pour nous rendre en Italie. Plusieurs concerts y étaient prévus. Nous ferions ensuite quelques dates en Espagne et au Portugal avant d'achever la tournée par la France, avec le Hellfest en ligne de mire.
Les filles appréciaient aussi ce début de tournée. Je savais qu'elles avaient beaucoup regretté de ne pas être avec nous pour la précédente, aussi pour les découvertes de villes, de pays et pour les rencontres avec la population. En plus de ne pas être avec nous. Elles pouvaient donc bien se rattraper et en profitaient grandement.
David, de son côté, s'était bien intégré au groupe. Nous avions consacré nos dernières semaines à Glasgow pour beaucoup répéter avec lui. Il était rigoureux et travailleur et s'était bien accroché. Il était aussi très content de l'opportunité de cette tournée et autant il n'avait pas trop le moral en quittant Glasgow, autant on voyait bien qu'il reprenait le dessus par rapport à sa situation personnelle. Il s'entendait bien avec chacun d'entre nous et avec tout notre entourage. Rien à voir avec Frank. Il était beaucoup plus discret, plus posé aussi. Il n'aurait notamment pas été à l'origine de certaines frasques comme notre précédent guitariste.
Et il ne racontait pas de blagues nulles.
Gordon était aussi beaucoup plus serein que pour la précédente tournée : il savait qu'avec Jenna et Ally avec nous, il y aurait moins de problèmes. Snoog était aussi plus posé quand les filles étaient là. Gordon était cependant rarement avec nous quand nous pouvions nous offrir un moment de détente, une visite en compagnie des filles : il avait toujours à faire pour organiser l'étape suivante, même si Alice, son assistante, le secondait bien.
**
- Non, mais franchement... Vous avez aucune culture ?
Nous étions tous pliés de rire. Même Aarav riait et son visage affichait un air très joyeux.
Snoog était en train de poser devant un des monuments de l'Acropole, torse nu. Speedy dut s'y reprendre à trois fois avant de réussir à faire une photo correcte. Cela faisait quelques minutes que Snoog s'amusait à faire le guignol tout en nous demandant d'identifier le dieu ou le personnage de la mythologie qu'il mimait. C'était certain, nous n'en avions pas une profonde connaissance et nous énumérions plus souvent des dieux romains que grecs. Il avait de la chance quand même, on n'avait cité aucune déesse...
Snoog avait ainsi commencé à poser en admirateur béat aux pieds des Cariatides, puis avait imité la statue de Ménandre, avant de s'imaginer en train de converser avec lui. Maintenant, nous avions donc droit à un échantillon de dieux :
- Allez, sérieux, devinez lequel j'imite ! relança-t-il.
- Le discobole ! lança Ally.
- Zeus !
- Non... Bon, imaginez que j'ai une arme à la main...
- Arès ! fit Jenna.
- Pas mal, beauté brune... Enfin une bonne réponse, fit-il en levant les yeux au ciel - peut-être pour implorer les dieux. Et maintenant...
- Hum... Encore Arès ? suggéra Lynn.
- T'y es vraiment pas, mon pote, soupira Snoog.
- Ben, t'as encore l'air de tenir une arme, là... répliqua Lynn d'un ton faussement vexé.
- C'est un trident !
- Neptune ! s'écria Speedy.
- T'es chez les Grecs, Speedy, pas chez les Romains... Poséidon, bon sang !
Ce jour-là, après ce repas bien agréable en terrasse, nous nous étions donc rendus jusqu'à l'Acropole. Il y avait des touristes, forcément. Les filles voulurent faire le grand tour, nous partîmes avec une guide qui parlait très bien anglais, d'ailleurs, avec un accent charmant. La visite fut très intéressante, mieux que la précédente que nous avions faite. Snoog écoutait avec intérêt - peut-être qu'il se replongerait dans l'Illiade après ça -, tout en dragouillant gentiment la guide.
Ce fut une joyeuse partie de rigolade et la guide elle-même s'amusa bien. A la fin de la visite, nous lui laissâmes un généreux pourboire et nous lui offrîmes les trois disques dédicacés et deux billets pour le deuxième concert. Elle était enchantée.
On le faisait régulièrement, à chaque étape : il y avait toujours un moment où on croisait quelqu'un de sympathique, un employé de l'hôtel, un chauffeur de taxi, un interprète... Ou un serveur dans un restaurant, par exemple. Et on leur donnait alors des places. Ils avaient de la chance, car c'étaient toujours des bien situées et parmi les plus onéreuses de la salle. Nous, ça nous faisait plaisir de faire plaisir. Et Gordon disait que ça participait à la bonne image que les fans avaient de nous. Ce que Lucky qui gérait toujours le site internet confirmait : il n'était pas rare que ces personnes laissent un petit mot appréciateur, un remerciement chaleureux parmi les messages.
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