Ta main dans la mienne.
Putain. Tout s’embrouille dans mon esprit, l’image du visage en sang de Léo se mêle aux propos de mon ami. Et si ce n'était pas un accident de quoi pouvait-il s’agir ? Pourquoi s'en prendre à l’attaquant plus qu’à un autre et dans quel but ? Voler sa place dans une équipe pro ? Ils ne jouent pas au même poste. Quel intérêt ? Les joueurs sont-ils prêts à de telles bassesses pour obtenir le Graal. À moins que je ne me trompe sur toute la ligne. S'agirait-il d’un acte prémédité, lié aux recherches entreprises par Léa et Léo au cours de la semaine. Dans ces cas-là, comment ceux qui me menacent ont-ils pu approcher un joueur de Toronto pour faire le sale boulot en si peu de temps ? Le plus délirant est qu’il ait accepté un tel deal au risque de se voir sanctionné et exclu.
Je suis en colère. Comment pourrait-il en être autrement ? Mon cerveau tourne en boucle. Lucas a dû percevoir mon inquiétude et mon absence prolongée, sa main glisse dans la mienne afin que je ne m'égare pas sur le chemin du retour. D’un côté, sa présence m’apaise. Sentir la chaleur de ses doigts est un doux réconfort et un lien fort avec la réalité. D’un autre, l’inquiétude se cale dans chacun de mes pas. Les planètes qui gravitent autour de mon petit perso sont en danger. Mes avancées impliquent un risque. Officiellement, un message vient d’être délivré et Léo en paye le prix fort.
Le match reprend. Je déteste cette expression balancée à toutes les sauces : “show must go on”. Certes la blessure fait partie du monde sportif, chacun en a conscience. Je pense que c’est d’autant plus un fait avéré dans une confrontation virile. Il y a celle invisible qui foudroie l'athlète sur place, un ligament rompu, une cheville en vrac et celle imprévisible, dû à un contact appuyé comme lors d’un tacle glissé. Pour l'heure, peut-on parler de jeu ou dire que l'enjeu a fait voler en éclat la sécurité du joueur ? Après avoir lissé la glace et effacé les dernières traces du choc, les protagonistes ont repris place sur l'échiquier. Au vu des attitudes des coéquipiers de Léo, il va leur falloir du temps pour digérer le départ de leur pote. Pendant le second tiers temps, ils tentent de s’extraire du brouillard. Noah, dans ses cages, est en mode automatique. Par chance, Toronto ne semble pas faire preuve d’une grande efficacité. Quand la sonnerie retentit pour clore le deuxième round, une chape de plomb tombe sur les tribunes. Même les supporters de Toronto demeurent muet. Respect ou incompréhension se mêlent.
Avec Lucas, nous profitons de ce moment pour nous hisser jusqu'à nos places. Rose, éteinte, attend la suite des événements. Noah quitte le terrain en adressant un signe de la main dans notre direction. Ce pouce, en direction du ciel, redonne un peu d'éclat au regard perlé de mon amie. Je m’empresse de rassurer le groupe en leur précisant que Léo était conscient quand il est parti pour l’hôpital. Le message de Oliver vient confirmer mes dires: “ ton ami est bien arrivé, il a été pris en charge par mes collègues pour des examens complémentaires dont un scanner facial. Je te tiens au courant dès que j'en saurai plus.” Même si ses mots se veulent rassurants, je n’en mène pas large. Les dernières paroles de Léo étaient flippantes.
Je ne sais pas quel a été le discours de l'entraîneur dans les vestiaires, mais il a su doper son équipe qui revient sur la glace avec détermination pour cette ultime période. Un élan hors du commun les unit, ils ne font qu’un derrière Noah qui a pris le brassard de capitaine de Léo. Chaque palet, chaque action semble décuplée. Dans les moments difficiles, les liens se renforcent, soudés par cette folle envie d'offrir le meilleur de soi pour le bien de tous. Leurs mouvements sont une onde de choc qui s’abat sur Toronto. Le joueur fautif n’a pas eu l’occasion de remettre les patins, probablement choix de son coach qui avait l’air remonté contre son ailier. Je ne le quitte pas des yeux et scrute le moindre mouvement de sa part. Il reste impassible, jusqu'au troisième but encaissé qui le fait sortir de sa réserve. Il administre un coup de poing rageur dans la vitre de protection et adresse un doigt d'honneur en direction du public sous les huées des supporters.
- Quel connard, s'emporte Alexis me laissant sans voix.
- Laisse tomber, insiste Maëva prenant son petit copain par le bras.
- Tu te rends compte, il allume notre ami et se permet d’en rajouter.
À mon tour, de venir à sa hauteur pour le tempérer. Je n’ai jamais vu Alexis s'énerver de la sorte et réalise qu’il est surtout mort de trouille à l'idée que son ami soit parti bien amoché. Rose en a profité pour descendre en direction du couloir des joueurs. Lucas se précipite dans ses pas. Je les observe au bord du terrain. Le coach gratifie d'un signe de tête son accord pour que Noah les rejoigne. Ma Pink Lady saute dans les bras du gardien. Lucas, en retrait, ne quitte pas du regard la sortie des adversaires et je le vois discuter à nouveau avec le vigile avant de disparaître dans le couloir des vestiaires.
- Allons rejoindre Rose, proposé-je aussitôt, ressentant le besoin de reprendre contact avec Lucas.
- Oui, acquiesce Alexis, ayant retrouvé son calme
Quand nous arrivons à hauteur du salon de réception d'après-match, l'ambiance est euphorique. Avec cette victoire, les play-off sont assurés. Les responsables de l’université se congratulent chaleureusement tout en gardant un minimum de retenue. La blessure de leur attaquant les inquiète. Le médecin de l'équipe a été missionné pour se rendre au chevet de son protégé dès le coup de sifflet final. Dans le salon annexe, commencent les conférences de presse.
- Je vous laisse un moment, je vais faire valoir ma carte de journaliste stagiaire.
- Ok, me lance Rose, une flûte à champagne dans les mains.
Les bulles du breuvage font pétiller les billes de ses yeux à moins que ce soit l’inverse. Une larme glisse sur sa joue au moment où ses lèvres effleurent le bord du verre.
- Ça va aller ? demandé-je avant de partir.
- Vas-y t’inquiète. Vas fureter, me suggère-t-elle.
- Si Lucas revient, tenté-je en balayant la pièce du regard.
- Je lui dirais de t'attendre, souffle Rose en me poussant vers la sortie, de toute façon pas sûre qu’il ait envie de partir sans toi.
Quand je pénètre dans la salle aménagée pour les questions d'après-match, le débrief avec le coach de Toronto est sur le point de se conclure.
- Nous souhaitons un prompt rétablissement au capitaine de Montréal, lâche l’entraîneur avec respect.
- Et de votre côté, y aura-t-il des sanctions ? s'enquiert un journaliste profitant de l’occasion.
- L'équipe technique et moi-même ne cautionnons pas le geste de notre joueur, nous prendrons notre temps pour en discuter avec lui, la pression parfois peut occasionner des actes non contrôlés.
- Vous affirmez qu’il ne s'agissait en aucun cas d'une demande de votre part ? insiste-t-il.
- Monsieur, avec tout le respect que je vous dois, cette accusation n'est pas fondée. Nous présentons une nouvelle fois toutes nos excuses, affirme l'entraîneur en se levant, concluant ainsi l’échange.
Après le départ des adversaires, la tension retombe en attendant l'arrivée du coach de Montréal et de deux de ses joueurs pour l’interview. Les pronostics vont bon train sur le nom des élus. J’opterais sur Noah en tant que gardien et capitaine suppléant. Au vu de sa prestation du soir, il ne serait pas surprenant que son entraîneur veuille mettre en avant ses différents arrêts. Pour le second, je ne connais pas assez le groupe pour dire lequel a été le plus méritant.
- Mesdames et Messieurs de la presse, veuillez patienter un instant, une dernière mise au point avant de commencer.
Pour les deux premiers, je ne me suis pas trompé. Ils prennent place à côté d’un écran de télévision installé pour l'occasion. La silhouette de Léo apparaît sur l'écran. Assis sur son lit d’hôpital, mon ami a repris des couleurs. À ses côtés, les traits du visage de Léa restent marqués mais le sourire qu’elle arbore me rassure. Le coach prend rapidement la parole.
- Léo tient à vous donner lui-même de ses nouvelles en accord avec son médecin. Afin de ne pas le fatiguer, il ne répondra qu’à une seule question, précise l’entraîneur.
Une nuée de mains se lèvent. Comment choisir dans ces cas-là ? Au petit bonheur la chance. Pile ou face, chifumi, je souris à l’idée d’une joute ludique pour donner la parole. Surtout que pour ce genre de rendez-vous, rien n’est préparé à l'avance. Les questions restent toujours à peu près du même style; tactique de jeu mise en place, choix des joueurs, stratégie à venir en vue des play-off… Le regard de l'entraîneur se porte sur le fond de la salle et plus précisément dans ma direction. Stupéfait, je ne comprends pas ce qu’il attend, surtout que je n’ai pas demandé la parole. Je me tenais en retrait dans mon coin pour observer la scène. Et j’avoue que la seule chose qui m’importe à l'instant et de savoir que mon ami va pour le mieux.
- Vous, jeune homme, votre question, insiste le coach sous le regard amusé de Noah.
Mince, allez Zach, trouve un truc intelligent à dire. Bravo, monsieur le journaliste d’investigation, pris à son propre jeu et ton sens de la répartie tu l’as jeté aux orties.
- Heu, je laisse échapper.
- Et encore, me dit-il, ne soyez pas timide.
Tous les yeux se braquent sur ma personne, je n’ai plus vraiment d'autres choix que de me lancer.
- Léo, prêt pour fêter cette victoire ?
Question simple, concise et loin de la scène traumatisante vécue, je ne voulais pas donner la possibilité à qui que ce soit de débattre sur le sujet tant que Léo est en direct me doutant que mes confrères aborderons le sujet. Pour son bien et pour le bien de tous, je ne souhaitais pas nous mettre sous les feux des projecteurs.
- Oui, toujours, la première tournée est pour moi, merci à tous pour votre soutien, répond Léo en serrant la main de Léa.
- Nous allons te laisser te reposer, annonce le coach.
L'écran s'éteint, un soulagement irradie la salle. La foire aux questions débute, les deux hommes sur l'estrade sont sollicités de toute part. J'écoute avec attention et observe les styles divers et variés des journalistes sportifs, du tutoiement entre bon camarade au vouvoiement respectueux. Les interrogations fusent et restent toujours à distance du fait de jeu. Quand l’agression vient sur le devant de la scène, Noah comme le coach répondent avec sincérité sans en faire une affaire d'état. Je connais Noah, il prend sur lui, mais ne donne pas l’occasion à qui que ce soit de lancer des accusations non fondées. Les arbitres ont fait un rapport, à la commission de discipline de trancher. Après une demi-heure, les échanges sont stoppés et enfin les deux hommes libérés de leurs obligations. Rose, ne voyant pas son chéri arrivé, m’a rejoint. Je me doutais qu'elle ne tiendrait pas en place et lui avait alors suggéré de venir. Accrochée à mon bras, elle a pu apprécier la rhétorique de son chum.
Dans la salle de réception, la fête bat son plein. Ici, les conversations se font autour d’un verre. Les managers, les recruteurs et les sponsors étalent leurs arguments. Les joueurs de leur côté ont investi les grandes tables pour se restaurer. Les discussions fusent désormais autour du prochain match. De temps à autre, l’incident fait surface. Lucas nous a rejoints. Nous sommes en visio avec Léo, Oliver est présent à ses côtés. Leurs premiers mots sont pour moi comme s’ils s’étaient accordés.
- Zach, tout va bien, le scanner n’a montré aucun hématome sous-durale, annonce notre interne. Nous le gardons pour la nuit en observation. Il a quelques contusions sur le visage et un étirement ligamentaire au niveau de l'épaule. En principe, il sera opérationnel pour le premier match des play-off.
- Zach, tu as entendu, insiste Léo, je serai rapidement sur pied et surtout tu n’es aucunement responsable de ce qui m'est arrivé.
Lucas me prend à nouveau la main. Ce geste si naturel me procure un bien fou. J’en deviendrai presque accro. Je ne sais pas si ce sont mes émotions exacerbées, la fatigue de la journée, d'une semaine ou les pics d’adrénaline mais ressentir les battements de son cœur se caler aux miens me libèrent du poids accumulé au fil des heures.
- Ça te dit de rentrer ? me chuchote-t-il à l’oreille.
En peu de mots, il vient de briser les chaînes de ma culpabilité.
- Je veux bien, soufflé-je.
- Si vous voulez, on vous pose, nous propose Alexis.
- Merci c'est gentil, mais si tu es partant Zach, on peut rentrer à pieds.
- Oui, excellente idée, un bol d’air frais me sera salutaire.
- N'oublie pas Zach, demain treize heures pour le défilé, s’écrit Rose avant de monter en voiture, accrochée au bras de son amour de gardien.
Debout sur le trottoir, avec Lucas nous regardons la voiture disparaître dans la nuit. Il se tient dans mon dos. Je peux sentir son souffle dans mon cou. Un frisson parcourt tout mon être. Le calme de la rue contraste avec l’effervescence qui règne encore dans l’enceinte sportive. Un bus s'extrait du parking, à son bord l'équipe de Toronto. Lucas se serre un peu plus jusqu'à venir entourer ma taille de ses bras. Une fine buée recouvre les fenêtres de l’autobus qui ne nous empêche pas de voir le doigt d’honneur qui se dresse en dernier souvenir de cette partie de hockey. Le match aurait pu tourner au film d'horreur. Le pire a été évité mais pour combien de temps encore.
- Zach, tu n’es plus seul, ne l’oublie pas, me murmure Lucas.
- Mais…
Pas le temps d’objecter et de terminer ma phrase que ses lèvres viennent sceller les miennes dans un baiser doux et passionné.
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