Chapitre premier

4 minutes de lecture

L’une des inventions du premier Âge, servi à pallier la perte d’effectif catastrophique qui avait succédé à la libération prématurée des colons. Une fois le Dôme sécurisé par des enceintes infranchissables contre toutes espèces exogènes, les chercheurs, installèrent sous sa protection et uniquement dans son rayon d’action, un système de restauration automatique des données génétiques qui composaient tous les individus monitorés vivants entre ses murs.

Le clonage et la faculté de renaître à l’infini causèrent de nombreux troubles chez les organiques. Le temps devenait une notion qui se perdait dans un néant aussi chargé que le ciel du secteur Un, pour finir par s’étioler en une pluie fine et perpétuelle rendant tout ancrage temporel impossible.

La manifestation des symptômes liés à ces crises existentielles se traduisait de manière très différente chez chaque individu.

Les pensées toujours confuses, Val marchait au milieu de la foule pour rejoindre le Militarium. Avant de se mettre au travail, il décida de faire un crochet sur sa route pour visiter un ami. Il marqua une pause au pied d’une tour, leva la tête pour essayer d’en discerner la cime qui se perdait dans le smog de pollution engendré par les industries, en vain.

L’édifice devait dater du haut moyen âge impérial. La plupart des logements qu’il abritait étaient vides, à l’exception d’un irréductible qui résidait au sommet. Il emprunta l’ascenseur, qui l’amena jusqu’au quinzième étage, et du se taper les cinq derniers à pied.

La cage d’escalier offrait l’aspect d’un charme désuet. Les moulures au plafond, la largeur des couloirs et la sophistication des garde-fous en faisaient une œuvre d’art. Le délabrement causé par le manque d’entretien laissait à penser qu’on l’avait autorisé pour apporter une patine séculaire à l’ensemble.

Une fois au dernier étage, le vautour continua son ascension, pour accéder sur le toit de la structure.

Il poussa une porte métallique grinçante et déboucha sur une surface plane, parsemée d’antennes rouillées, de transformateurs hors service et de conduites d’aération géantes, dont les boudins pour la plupart crevés ne remplissaient plus leur fonction. Il se fraya ensuite un passage jusqu’au bord de la tour où il découvrit son ami. Assis les pieds dans le vide, il regardait le paysage, peuplé d’ombres fantomatiques des autres édifices noyaient dans la brume silencieuse.

Allen, un vautour comme lui rencontré durant son séjour en psy, était un gars sans histoire. Il n’adressait la parole qu’à de très rares personnes dont Val faisait partie, sans en connaître la raison.

Il vint le rejoindre et prit place à côté de lui, sur le rebord avant de lui parler.

— Salut, alors ça donne quoi ce matin.

L’autre ne bougeait pas, il semblait humer l’air ambiant à la recherche d’une indication, et finit par lâcher d’un ton sans surprise comme si la visite de ce dernier allé de soi.

— Pas terrible, un dix et un douze mètres.

Avant de se décider à tourner son regard vers Val et de l’interroger, une pointe de curiosité dans la voix.

— Ça fait un bail que je t’ai pas vu, comment vas-tu, toujours à la recherche de l’âme sœur ?

Val enfonça les mains au fond de ses poches, la bruine qui tombait le couvrait d’humidité et le léger vent qui s’exprimait du haut de la tour ne le laissait pas insensible.

Il frissonna avant de lui répondre d’un ton sans émotion qui n’échappa pas à son interlocuteur.

— Oui, toujours.

Les pupilles d’Allen se firent plus saillantes.

— Toi t’as rencontré quelqu’un… avant de faire entendre un soupir et de continuer d’un air fataliste… tu sais comment ça va se terminer, ça se termine toujours de la même manière.

Un silence s’installa entre les deux vautours, leurs regards perdus dans le vide.

— Oui je sais, je sais, mais ça n’empêche pas d’essayer, comme toi.

Il renifla, sentait le froid commencer à l’imprégner.

— Et tes clichés tu as saisi des trucs sympas ?

Allen afficha une moue mitigée sur son visage avant de se lever.

— Un kob et un troll, mais j’ai pas eu leurs yeux, juste leur silhouette, tu me files un coup de main ?

La question était purement rhétorique, il savait très bien que, si Val s’était donné la peine de monter, c’était dans cette intention.

— Bien sûr.. Lâcha ce dernier un peu surpris en sortant de sa rêverie, pour se redresser à son tour.

Le clonage éternel faisait naître des réactions les plus inattendues chez les organiques. Pour certains, en oubliant complètement la valeur de leur enveloppe corporelle, pour ne chercher à travers elle que ce moment unique, celui qui précède la fin.

Val prit une longue inspiration et poussa son ami dans le dos pour le précipiter du haut de la tour. Il le vit disparaître avalé dans la couche de brume, qui saturait les alentours. Sans un bruit sans un mot, il observa le corps s’évanouir dans le paysage fantomatique.

Chez Allen, c’était sa manière à lui d’appréhender l’éternité. Dans une chute perpétuelle qu’il recommençait plusieurs fois par jour, pour saisir un cliché le plus près possible de l’asphalte, avec si la chance lui souriait le visage des passants marqués de terreur.

Val resta un moment à regarder le vide, fut tenté un instant de l’imiter, puis se décida à faire marche arrière pour redescendre par les escaliers.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 1 versions.

Vous aimez lire Fidelis ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0