GIOVANNI

7 minutes de lecture

RIVES BLANCHES

Tu as voulu oublier.

Ton nom. Celles et ceux qui l’ont porté avant toi. Le chant des tempêtes sur les digues, les corps boursouflés et déchiquetés rabattus sur la grève. L’odeur de l’acide et de la chair calcinée. Les guerres et les vendettas. La laque sombre et brillante qui reflète le soleil d’été et les fleurs séchées sur le marbre. Les mots que tu as condamnés dans ta propre bouche. Les larmes que tu as ravalées par orgueil. Le goût du citron et celui de la mort.

Et Elle.

*

* *

* *

QUI SEME LE VENT... (1)

GIOVANNI


[Zone économique exclusive de Midipolia, quelque part en Méditerranée, hiver 2251]

Tu as l’âge qu’avait ton père lorsqu’il a rencontré Mamma. Tu regrettes de n’avoir jamais demandé comment on séduit une femme de cette trempe-là.


Même quinze ans plus tard, l'écho ne se tait pas : Tant qu’ils se tuent entre eux… C’est un refrain qu’il siffle au vent marin, un air qui accompagne le glissement de la coque, le ronronnement du moteur, et le chuintement de l’eau noire. Giovanni en caresse la surface, froide et lisse comme une tombe anonyme béante. Et ses souvenirs d’enfances lui glissent entre les doigts.

Odeurs d’iode et de rouille. Saveurs de sang et de conquête.

En arrière, le port de Midipolia rugit dans la nuit. Chocs vermillon des bateaux contre les quais ; câbles cramoisis, stridulants des grues, fracas cinabre des containers déchargés à toute vitesse par les lamaneurs ; voix rouge cardinal amplifiées par les mégaphones des dockers qui mutent en hurlements zinzolin de montres jamais repus.

Ça te plairait, toutes ces couleurs. Elles sont si vives sans le brouillard magnétique de la ville. Giovanni a mal au cœur. Son estomac vide accuse les vagues. Pas le moment avec les cinq affiliés de Krovavaya Bratva à proximité. Le contact épaule contre épaule dans l’étroit InSolent limite ses mouvements. Leur regard en biais déroule des séquences pornos humiliantes. Ils n’ont pas tort, le petit prince des Bianchi a d’abord négocié sa protection chez la concurrence en écartant les fesses. Si cinq ans à la glace ont appris au kuklaboy à rester à sa place, depuis sa fraîche sortie, il espère se vendre pour plus cher.

Sa capuche tirée sur ses boucles blanches et son col jusque sous le nez ne trompent personne sur sa nature artificielle. Giovanni est un N-GE. Un acronyme surfait pour un modèle militaire de Chasseur, phénotype androgyne et albinoïde caractéristique. Posséder une telle pièce dans sa garde rapprochée ferait bander le bander le Baron de la Krovavaya. Tant pis si ça déplaît à son ancienne famille. Don-Don Caponi ira se faire foutre. Chacun son tour. Et chacun ses comptes à régler.

L’électrocutter a lacéré la moitié de son visage. De la commissure à l’oreille, une fente dévoile dents et gencive brûlées. Un demi-sourire à vif pour un souvenir de torture qui électrise toujours ses nerfs. Oh ! maintenant sa petite gueule d’N-GE réarrangée par les soins du Commissaire Borgne se présente comme une carte de visite professionnelle, la garantie qu’il a intégré les plus féroces, que le boulot se fera dans les règles de l’art. C’est pas vraiment déplaisant. Mais les Russes n’aiment pas les petites histoires qu’on se répète de façon trop enjouée et dont les détails fluctuent. Ils se fient aux preuves de sang davantage qu’à la salive épanchée.

Des garanties, Giovanni va leur en donner. En particulier au vieil Oleg, pris à témoin pour rendre compte auprès du Baron. Pour l’instant, sa gueule ridée ne tire que des reproches muets, des Vyacheslav a encore eu le béguin pour un minet errant.

À la proue, Vyacheslav lorgne sa petite clique puis ordonne l’autopilote de stopper le moteur. Il supporte la froideur ambiante en sans-manches malgré la saison. Des tatouages courent de ses phalanges à ses bras fibrés d’OptiMuscles. Sur sa gorge le siniy volk ouvre sa gueule pleine de crocs au-dessus des étoiles comme des roses des vents. Voleur dans la loi – parfois qu’on oublierait qui est le plus gradé ici.

En face, deux gars presque aussi larges encadrent le sous-lieutenant Martel. Tête rabattue sur la poitrine, les mains attachées dans le dos, le jeune promu, à peine l’âge de Giovanni, a perdu l’éclat intimidant de son bel uniforme.

Un bref silence nimbe le pseudo cérémoniel qui suit. Foutre un brigadier à la baille, c’est un évènement en soi. L’exécution ne se dispute pas. Et pas uniquement par respect de l’attente des ordres. Le geste vaudra déclaration de guerre.

— T’as un flingue ? lance Vyacheslav.

Personne ne bouge. À part Oleg, dont les rides dessinent un rictus peu aimable, à moins que ce ne soit la lune qui joue avec les ombres et crevasses sur son visage.

La voix de Giovanni ne tremble pas :

— Pas besoin.

D’un mouvement de menton, Vyacheslav ordonne à Pavel d’échanger sa place avec l’N-GE. Parmi les froissements d’imperméables, le brigadier cligne un œil vaseux. Le vent peine à balayer la puanteur de pisse et de merde qui imprègne l’uniforme de la nouvelle recrue de la Crimo. Son brassard pendouille, fleur de pavot tranchée. Blanc étincelant et sang humide. Un filet de bave et de morve rouge coule de son nez cassée à sa mâchoire fracturée, entrouverte sur une denture en piano.

Du travail de sagouins. La tête a été frappée trop fort. Giovanni ne s’est pas permis de remarque sur la méthode, mais à présent il regrette. Résultat : plus bon à rien. Du putain de gaspillage. Et toujours aucune info sur les prochains objectifs du Commissaire et de sa Brigade d’Incorruptibles.

Tant pis, ça fera toujours un héros édenté de plus. Et une jolie médaille avec un hommage pompeux sur Mid-Inter.

Peut-être qu’on devrait leur envoyer la vidéo si ça ne les fait pas bouger. Voir si ça les énerve. S’ils sortent de leur trou, ces enculés.

Giovanni bouillonne. Il en a assez de jouer les figurants bien dociles et d’obéir à des ordres merdiques. Il vaut beaucoup mieux que ce rôle de branquignol qui va chercher la came et la bouffe pour les autres.

Un instant avant d’empoigner les cheveux du brigadier, il savoure la morsure de la brise sur sa figure balafrée. Un coup de langue sur la chéloïde ravive la douleur, la haine envers l’uniforme. D’une poche à son bras, Giovanni tire un électrocutter qu’il déplie d’une volte du poignet. La lame courbée chante sous l’impulsion du courant. Debout, anticipant le roulis, sa main gauche esquisse une courbe élégante, précise et véloce. Une amplitude théâtrale tranche nette la gorge du pauvre salaud.

Le brigadier écarquille ses yeux bouffis d’hématomes. Ses lèvres gercées cherchent une dernière bouffée d’air. Avec une force insoupçonnée dans ses bras fins, Giovanni le tire en arrière par le col.

Adagio – le corps bascule et les gargouillis s’étouffent dans l’écume avant même que le sang n’éclabousse quoi que ce soit. Bien minot, bien ! aurait approuvé son mentor. Ce genre de fioriture assure toujours son petit effet, même pour des gaillards avertis de la Krovavaya.

— On est bon, ?

Le vieil Oleg n’a toujours pas bronché ni même haussé un sourcil. Vyacheslav traduit son silence par l’anglais, langue avec laquelle il est bien plus à l’aise que le mix midipolien :

— Période d’essai validée, c’est lui qui invite. Commence à faire faim, petit chef.

Clin d’œil à la mention du sobriquet de leurs années communes à la glace. Ils se serrent la main pour sceller l’accord. Les gars sur tribord s’espacent pour lui céder la place du mort. Giovanni préfère y lire du pragmatisme plutôt qu’un message subliminal.

Sur le retour, Pavel avise le poignard encré derrière son oreille. Giovanni a l’habitude de ces regards louvoyants, des murmures dans son dos. La marque vaut pour service rendu auprès de Vyacheslav, mais un jeune affilié de la Stidda qui parle avec les mains, toujours bien mis sur lui, surprend chez la Bratva. Concurrence féroce oblige. Question de confiance légitime.

— Donc maintenant, tu bosses que pour nous, le stiddaro ?

Pavel plisse les yeux pour appuyer sa circonspection. En miqadral bien policé, pour une curiosité qui n’en est pas moins désintéressée. Le mépris s’est mué en crainte légitime mais pas encore en respect. Ils pensent tous que tu bouffes à tous les râteliers, que ta fidélité ne va à personne.

— J’te pose pas d’questions, t’me poses pas d’questions, ?

L’emmerdeur mordille une peau morte à ses ongles et interpelle son voisin en russe. Certainement persuadé que l’N-GE n’en bite pas un traître mot. Erreur.

— Va falloir qu’il apprenne à causer meilleur le spaghetti sinon va y avoir des embrouilles.

— C’est toi qui vas avoir des embrouilles, rétorque Oleg.

Ce qui a pour effet immédiat de couper court à toute contestation. Le vieillard se tortille pour trouver une position plus confortable. Son ossature est comme prise de saccades. Il reprend à l’attention de Vyacheslav uniquement, encore en russe :

— Tu te portes garant pour le môme ? Tu mises gros, Loup Bleu.

— Ouais. Un problème avec ça ?

Vyacheslav pose son cul avec une nonchalance manifeste, se mettant à l’aise, juste en face d’Oleg, quitte à compacter toute la ligne de gars sur bâbord.

— C’est à toi que ça va poser problème s’il se manque.

— J’suis pas inquiet.

— Tu devrais. C’était la poupée à Mikhail. Il le nourrissait aux antidouleurs une fois qu’il avait fini de s’amuser avec. Le môme tenait même pas droit après ça ! Qu’est-ce tu crois qu’il va lui faire, à l’autre ?

Un haussement d’épaules du Siniy Volk bouscule ses voisins sur toute la rangée.

— Bah… il va le crever. C’est ce que j’ai dit ? J’ai déjà manqué ma parole ? Non. Alors me casse pas les couilles. Le Commissaire Borgne va plus durer longtemps. Et quand ce sera fait, le Baron viendra me sucer la pine tellement il sera content. Répète-le-lui comme ça. Bien exactement, qu’il comprenne bien.

Oleg ne mord pas à la provocation. Au lieu de ça, ses prunelles délavées se braquent sur l’N-GE, le détaillent de pied en cap, comme pour jauger un investissement un chouia bancal mais prometteur. Sa gueule se fend finalement d’un commentaire presque agréable :

— T’es un putain de cinéma, bambino. T’as du style. Sûr. C’est propre. Bon pour moi. Se pourrait que le Baron ait un service à te demander. Bientôt.

Le sourire goguenard de Vyacheslav vaut toutes les félicitations du jury.

Annotations

Vous aimez lire Emystral ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0