LITZY
QUI SEME LE VENT... (3)
LITZY
[Midipolia, Zone Médiane – hiver 2251]
Tu as vingt-deux ans, déjà des cheveux blancs et tu n’as jamais su choisir ta couleur préférée.
Sa haine a la couleur du sang séché. Sa miséricorde, celle du bleu presque blanc d’un électrocutter.
Sa lame a suivi la ligne tatouée sur cette gorge profonde. Cela change un peu de sa signature habituelle, mais le message sera compris – et fera écho. Elle n’en doute pas. Affalé à ses pieds, entre un conteneur à déchets organiques et une consigne à bouteilles, Pavel Zorine ne balancera plus personne ; mieux, il sera recyclé par les charognards grouillants déjà dans les bouches d’évacuation. Litzy perçoit leurs petits couinements et leurs yeux jaunes fichés sur la plaie sanguinolente, guettant l’ouverture pour se régaler de la viande encore toute chaude. Et bon appétit !
Elle aussi commence à avoir la dalle. Toutefois, pas question d’aller promener son pantalon cargo orange fluo tout éclaboussé. Vrai que l’uniforme noir brigade aurait mieux épongé, mais autant éviter d’être une cible par ces temps orageux. Surtout hors service.
Les clignotements d’une holopub pour petite culotte l’agressent. Modèles 3D aux jambes interminables qui se croisent et se décroisent au-dessus de sa tête ; panorama d’une toison échancrée par transparence, mains de désir fantômes qui glissent sur les hanches avant de remonter sur une poitrine bombée avec bralette adhésive. Même jusqu’au fond des allées les plus malfamées subsistent ces saloperies mercantiles. Pire que des croûtards !
Litzy réprime un frisson de jalousie envers la projection femelle impossible. Résignée pourtant, elle retire son cargo, le jette en boule sur le cadavre, renverse des poubelles par-dessus, puis tire sur son sweat jusque sous ses genoux. Horreur d’exposer ses deux petits poteaux. Sors-toi ça de la tête. Rien à foutre de ces poupées injectées. Elle réajuste sa capuche et son masque antipollution. D’un pas décidé, elle passe la porte de service de la pizzéria. Non, ce cagibi exigu n’en mérite pas le nom. Pas avec les mouches kamikazes dans la sauce tomate coupée à l’eau et l’odeur atroce d’un jambon végétal verdâtre mêlée à celle de graillon et de sueur du pizzaiolo.
Elle se plante près du comptoir-caisse et attend que le commis finisse de prendre une commande à l’oreillette. De la friture bulle et fume.
— File de l’huile, dit-elle le plus neutre possible. La filtrée, hein.
Le type se retourne avec précaution, comme face à un animal sauvage, puis, sans lui tourner le dos, interpelle du regard son patron aux fourneaux.
— Donne qu’on te demande. Et oublie pas la sauce piquante ! lance-t-il en même temps qu’une pizza frites ananas dans un carton.
Dérapage du fromage fondu et pas de côté avec le bidon de récupération des graisses. Litzy asperge le corps puis chauffe son électrocutter sur un rebord de benne métallique. Il bruine encore. Le fil chargé à blanc génère des étincelles, mais difficile de démarrer le bordel avec l’humidité ambiante. Au bout d’une bagarre d’un quart d’heure, la nappe huileuse prend d’un coup, embrase les emballages jetés sur le corps. S’en suit un festival de chicotements apeurés et de queues qui détalent. À la fin du barbecue, la combustion reste superficielle quoique suffisante pour effacer ses quelques traces. Du boulot d’amateur. Exactement ce qu’on veut. Un salopard de moins, quelle putain d’importance ? Personne devrait s’exciter sur ça.
Sur le retour, passant encore dans cette cuisine engluée de crasse, elle signifie d’un geste qu’elle en a terminé.
— Tu veux rien à grailler, gamin ?
Son mètre-soixante ferait douter ; son style n’aidant pas. C’est agaçant mais constitue une excellente couverture. Litzy ne répond pas et s’exfiltre vers davantage de lumières – et un Takeway. Repas plus sûr, même pour sa physiologie optimisée.
Aux prises avec son taco indien, l’ascension est presque périlleuse. Les façades moirées dégueulent des cascades de détritus que capturent des filets claquant comme des voiles infestées de bernicles. Un raccourcit appréciable d’habitude, mais Litzy se ravise. Les métros téléphériques oscillent déjà sous l’approche de la tempête. Aussi, elle est bien obligée de se rabattre sur les escaliers non mécaniques et les déviations piétonnes, de s’enfoncer dans ce gosier aux relents acides. Il lui faut suivre le flux, passer par le dedans d’une ville gruyère, chercher l’air qui se raréfie dans les foules, traverser des tumultes, piétiner et remonter les files, les brochettes d’imbéciles et les boulettes collées aux carreaux qui attendent encore le service public – non, arrêt des désertes, prenez un aérotaxi, mais poche d’oursins, et puis ça gigue et ça gîte, fritures sur les ondes et les poissons se brassent et s’exclament et s’injurient – alors Litzy se résigne, poursuit à patte et bagarre des coudes en mordant son sandwich.
Les doigts pleins de curry madras, elle remercie à chaque foulée l’accroche magnétiques de ses dockers. Sous ses pieds, Midipolia s’agglomère en lasagnes – des plateformes sur des pylônes, des pylônes plus larges et grands que les tourelles aux faces dépolies comme des dents sur des plateformes – à la croissance agressive de tumeur, les borborygmes, cette nuit, interrompus des chantiers, le silence en échos de pas précipités des passerelles fermées vers les passages en tube, ceux-là pour moitié barricadés d’alertes en pop-up jaune, rose, orange et rouge. Des couleurs d’entrailles en feu dans lesquelles pousse une chair populaire qui, pour esquiver les cohues, s’agglutine et s’emballe dans des capes hachées de vent et de pluie.
De l’eau jusqu’aux mollets à cause des grilles bouchées, Litzy peste contre la maintenance désinvolte de la municipalité. Conquête sur la mer, mon cul. Trempé ça aussi, d’ailleurs. Un comble de patauger à des centaines de mètres du niveau zéro ! Si la ville s’étire vers le soleil, elle ne lui trouve rien d’aérien à l’inverse des annonces d’investissement qui pullulent dans le quartier des affaires. Sel et iode grignotent ces boyaux de métal relégués à l’ombre des nouvelles constructions. Cœur de rouille sous peinture néon. Midipolia pompe et dissout jusqu’aux rêves qu’elle accueille.
Émergeant d’un passage plus confidentiel, Litzy manque de se faire décoller par une rafale qui la prend en travers, presqu’elle en lâche son délicieux. Heureusement que l’ascenseur à l’intérieur d’un pylône est fonctionnel. Un énième détour de quinze étages avec les chaussettes et le slip buvant la tasse aurait anéanti la satisfaction du contrat rempli. Tandis que la cabine amorce sa montée, elle cale son dos contre la paroi et ramène ses jambes sous son sweat trop grand – enfin seule.
Œil à son auxiliaire. C’est l’heure. Elle suçote ses doigts puis enfile ses gants. Ses lunettes visières déploient le jeu en ligne. Sous sa pulpe, les contrôles titillent ses nerfs. Elle se connecte à un crypt-chat via un système de guilde et lance une quête. Son avatar se promène une éternité durant et défonce tout plein de mobs merdiques avant que Skënder ne la rejoigne.
— C’est bon, lâche-t-elle au bip d’interco.
Le loot est vraiment pas mal : un set de doubles lames. Dans la projo, un gnome-voleur a popé comme un monstre surprise. Ça saccade autour, corruption du code.
— Ah (crachotis de conteneurisation maison). Merci. Euh…
Pas Skënder non, mais son hacker-standardiste à la voix ouatée. Litzy a zappé le nom de ce suceur de résine. Aucune importance.
— Arrange-toi avec l’Albanais. Comme d’habitude.
— OK, OK…
Méchant freeze dans l’environnement. Vibration à son poignet. Son aux’ accuse bonne réception du virement. Elle ne vérifie pas le montant. Skënder inclue toujours le pourboire.
— Je m’y fais pas, t’sais, marmonne l’autre.
Puis le gars se déconnecte. L’affreuse petite créature vaporisée, le panorama se stabilise. Mais ferme ta gueule, connard. Ferme ta gueule si c’est pour rien dire. Litzy se venge sur d’autres mobs, n’importe quoi qui tombe sous ses lames virtuelles. Tu t’y fais pas quoi ? Que l’Envoleur soit une gonz ? Un frisson dans sa nuque, entre ses dents. Oublier les après-midi gaming avec Giovanni et Skënder. Les chasses aux dragons et celles à l’homme. L’Envoleur, c’était toi, Gio.
Ombre de la mort. Pâle reflet. Quel est ton nom, à toi ? – Je n’existe pas.
Des mots résonnent :
— Tu aimes toutes les couleurs hein ? Menteur. Menteur. Menteur…
Incessante litanie qui serre sa gorge, s’étouffe dans ses sanglots. Litzy n’ose pas croiser le regard de son jumeau dans le reflet de la vitre. Son visage sourit un peu de travers pourtant, réconfortant mais distant – trahi. Cette génétique qu’elle n’assume toujours pas. ‘Te laisse aller, tu déconnes. Elle se sent ridicule avec ses racines blanches visibles. Elle voudrait changer de tête ; c’est assez de ces colorations flashy. Un peu sobriété jouera en sa faveur pour la suite des opérations. Elle hésite puis décide pour un noir ultra qu’elle commande illico. Livraison demain, non garantie avec les intempéries. Putain !
Patience, patience, lui répétait le Diable. Conseil systématique. Tremblement réflexe de sa main qui cherche la dragonne de son électrocutter. L’attente interminable de la chasse. D’abord le Commissaire, puis don-Don Caponi. Chacun son tour.
Elle pourrait patienter tout une vie s’il le fallait. Toute une vie, ça sera bien assez pour choisir sa couleur préférée. À vingt-deux ans, rien n’est encore trop tard. Et les N-GE ont du temps, beaucoup, beaucoup de temps, salopard de Tempête. Et rien à voir avec ces trombes d’eau-là – plutôt, les promesses non tenues et les paratonnerres en calice, là-haut, très haut où tous ces hypocrites du Conseil des Fasci jouent aux dieux avec une ville qu’ils ont conçu à leur image.
Une image qui se floute tandis qu’elle ferme les yeux et se laisse bercer par les grondements rosés des machines du port et d’où remontent amplifiés, déformées, les rots du vent et les éructations rougies des débarcadères. Demain, elle y descendra cocher quelques inventaires borgnes ; un boulot de merde pour des bleus ou des arrangeurs – celui de son père, des mains de son père qui, comme les siennes ne portent par les étoiles noires. Elle les imagine glissant et se serrant sur les câbles, les bras contractés, lui en combinaison jaune fluo étanche, l’élastique des lunettes par-dessus la capuche, les dockers arrimées, à souper des embruns tout en supervisant le débardage par les stiddari. Peut-être que là, maintenant, il essuie son masque, en faisant un V avec ses doigts à la tempête, ce même V qui ne rassure jamais Maman, toujours sur le canapé à attendre, enveloppée dans ce digne silence d’une digne fille Bianchi soumise à l’implacable mécanique des clans.
Litzy se demande si sa mère erre encore dans ses mondes virtuels où le temps dévore la faim. Elle mâchouille un stick et sa rancune en scrollant photos, infos et réseaux. Comme son père, elle n’a pas été assez brillante pour être reçue en première liste au concours le plus envié de toute la fonction publique : la Brigade Douanière. Et pourtant l’uniforme leur va comme un gant sur la photo d’incorporation où père et fille signent d’un V ce coup rendu au sort. C’est une histoire écrite en creux, dans les sillons des plaies et l’absence de mots, entre les quais et les bateaux de multinationales, mais c’est aussi l’histoire d’hommes qu’on balance parfois à la baille. Un peu comme l’avis de recherche qui circule sur son canal pro. Encore un qu’est parti promener sa balise en haute-mer. On dirait que tout Midipolia se passe le mot pour des crasses avant le passage de la karchérie.
Cette nuit, la météo est idéale pour fracasser du drone sur de la vitre blindée. Une aubaine pour les organisateurs d’évènements comme le Run et leur armada de hackers. Litzy lorgne sur le Cercle ; une foudre circulaire qui clive le niveau médian en deux, propre et impropre classe moyenne d’où la cabine émerge par-dessus.
Litzy s’en extrait et poursuit, objectif maison. Ses implants perçoivent les gargouillis bleus des rails à sustention magnétiques, la poursuite des aérocars en contre la montre avec les fermetures. Elle guette malgré elle ce frémissement des sécurités qu’on shunte, les variations des voltages et les rambardes qu’on défonce à pleine charge. Elle n’oubliera jamais le crash du Loup Bleu, son record toujours inégalée sous la barre des trente minutes – sa dernière soirée au Mystic avec Skënder et Giovanni, eux trois réunis dans l’insouciance de leur adolescence et de ce monde qu’ils croyaient à eux.
Une averse d’égout la rince encore au détour d’une passerelle, car tout ne tombe que vers le bas, comme les bras et les jambes qu’elle repêchera peut-être demain, poisson-pilote et requins ne jouant pas toujours dans la même équipe. Allez savoir pourquoi c’est la Douane qui ramasse dès que ça tombe dans la mare nostrum. Et l’idée, momentanée mais terrible, de remonter un cadavre au sourire lacéré lui coupe le souffle. Alors que c’est toi qui l’à envoyer se faire foutre…
Dans la nuit, elle croit entendre le hurlement d’un fauve au travers les chamailleries de Gio et Skën, leurs paris perdus et épongés à la vodka gazzosa. Un goût de mort qui hante sa bouche jusqu’à la maison.
Maman dort sur le canapé, masque VR sur un visage de cernes. Des flashmo’ défilent sur le comptoir de cuisine – ses amis d’enfance, les amis de ses parents, papa et maman, vingt ans immortels qui s’enlacent et signent d’un V vers l’objectif, leurs sourires comme des battements de paupière, les barbecues dominicaux, les nuits interlopes, floues et folles, les ballons d’anniversaires sous les citronniers, des vacances en Sicile, les pastèques plombées de soleil, les séances de tirs et les bouteilles de bières qui volent, les sorties en bateaux sur l’eau d’un bleu électrique, les plongeons dans les chantiers navals, les échelles rivées aux rochers, les dalles de marbre blancs, les couronnes, les visages de morts, leurs mains couvertes d’étoiles noires, Volpino, Maddalena, Narciso, Baleine, Zulfiqar et trop d’autres, les souvenirs en sursis, les sourires aux dents trop blanches et trop longues, Rozalyn, Skënder, Giovanni, papa et maman, encore vingt ans, l’uniforme de parade, le V d’une victoire jamais acquise – en boucle fugace et comique de répétition.
C’est une histoire qui commence avant et finira bien après elle. Une histoire qui ne se raconte pas entier.
Parce que leur fin est évidente.
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