Narcisse (1)

9 minutes de lecture

Elles s'en vont, elles s'en vont mes années

Tristement, elles s'en vont dans la douleur...

Et si c'était encore possible, je ne voudrais,

Je ne voudrais mourir que par amour.

Traduite et adaptée de Vitti ‘na crozza, chanson traditionnelle sicilienne

*

* *

* *

[Midipolia – 2245]

Narciso est seul dans le noir. Il a oublié s’il fait déjà nuit, le jour qu’on est. Il a éteint l’IAssistant parce qu’il ne supportait plus sa voix maternante qui soulevait le volet avec musique pour le réveiller, lui intimer de se lever, de faire quelque chose de sa vie quand les fantômes jouent à siffler des échos dans son sommeil. Il a shooté l’aspiro kamikaze. Il enjambe sa carcasse à chaque fois qu’il traverse le couloir. Il compte ses pas, deux puis dix, entre la cuisine et les chiottes. Il sait que c’est douze, facile, mais parfois il oublie. Il trébuche sur l’engin, perd le compte, se cogne contre la porte. Il la pousse d’un coup de tête, tâte alentours, relève l’abattant et la lunette. Il vise et ajuste sa mire au bruit de l’écoulement. Voilà à quoi il en est réduit. Essayer de pisser droit ou sur ses pieds.

Putain.

Maintenant il faut chercher le bouton d’évacuation, juste à côté du mode autonettoyant. Première ligne. C’est lequel déjà ? Droite ou gauche ? Droite. Bip-bip. Mémoire de merde. Ensuite, manœuvrer le demi-tour – tous les murs semblent vouloir se rabattre sur lui –, tirer droit, encore, autant que faire ce peut, vers la cuisine, parce que la salle de bains, c’est un détour, un champ de mine avec tous les machins de Rozalyn dans tous les coins qui le guettent pour lui tomber dessus. Il calcule. Douze. Voilà, la cuisine, la chaise d’un côté, le comptoir de l’autre, encore un pas, l’évier, le creux. Il suit ce contour, cherche le distributeur de savon, qui s’écoule sur le bout de ses doigts. Le reste dégouline. Fais chier. Il frotte ses mains dans le vide, légèrement en avant, sent l’eau sur ses poignets, trop loin, corrige. Bordel. Ses mains en coupe, il rince le bac et se mouille les orteils.

Tout ça l’épuise. Le joint du frigo pleurniche. Il connaît ce bruit par cœur. Il palpe l’intérieur, froid et vide, descend d’un étage, vide et froid. Son estomac grogne. Il pourrait se faire livrer tout ce qu’il veut, des trucs tout prêts ; les autres, dehors, en vérifieront juste le contenu. Ses propres hommes, même si l’effectif est majoritairement féminin, même si ne sont plus les siens non plus. Rozalyn n’a pas tort, pourquoi s’emmerder à cuisiner, mais non, à l’âge qu’il a, Narciso n’est pas encore grabataire !

Là, il a décidé d’avoir soif. Le compartiment du bas, les bouteilles. Il sort le pack de six et le pose sur la tablette. Pas envie de se faire chier et puis, de toute façon, personne ne viendra. Rozalyn est débordée et ce n’est pas plus mal. Au moins, il est tranquille, là, à se morfondre. Pas besoin de somnoler de semblant pour ne pas se croiser. Ne pas répondre à la question « pourquoi tu ne prends pas d’antidouleurs ? » et toutes les autres. Parce que je suis un vieux con. Simple.

Il farfouille les tiroirs, sent rouler les rails de rechange du Walkyrier, ce flingue qu’il laisse trainer près de la cafetière pour le jour où il trouvera du courage, là il veut juste le décapsuleur. Il s’assied et cette vision l’horrifie. Il ressemble à ce qu’il s’est promis de ne jamais ressembler. Un pauvre type en caleçon d’une semaine de dimanches, qui boit seul dans sa cuisine, la main à plat sur la table pour garder un équilibre qu’il a perdu. On va voir jusqu’où tu sais compter, salopard. Et il s’y applique.

Le tourbillon du silence l’emprisonne. Midipolia est une bestiole vivante qu’il écoute geindre, par sa porte fenêtre entrouverte. Ses aboiements. Ses sifflements à 220 kilomètres par heure. Ses lignes de linge qui claquent sur son balcon comme une tourelle automatique. Sa respiration rauque et irrégulière. Ses sanglots. Il tend la main vers une bouteille. Vide, vide, vide… jusqu’à ce qu’une se renverse et roule, roule, roule. – trois, deux, un ! Bris de verre.

Il se lève, tangue, pieds nus sur les tessons. Il s’accroupit et ramasse à tâtons. Le contact du sol et des éclats. La coupure. Il serre le poing. La douleur irradie. Le silence en risée de chiffres, la porte-fenêtre qui coulisse, les pas étouffés, le vent en grand. Il resserre les pans de sa veste contre lui. C’est que le milouf vieillit sentimental et frileux, en plus.

— Il te plaît toujours autant, mon bleu. Tu le laves de temps en temps ?

Un souffle dans son souffle. Narciso sursaute. Son cœur cabriole.

— Après vote à l’unanimité du conseil d’administration… Enfin, bref. T’as vraiment une sale gueule. Laisse, je ramasse.

Cette voix. N’entend que ça. Ce grincement un peu moqueur. Ne sent que ça. Trois doigts sur son bras. Il se fait rassoir, douteux des spectres de l’alcool et pourtant secoué. Le Diable sur son épaule qui susurre tout bas : Ce monstre va te baffrer tout cru. Ça serait presque bien. Fini toutes ces conneries. Mais le coup de langue ne vient pas. Iel retire le morceau planté dans sa paume, nettoie et colle les bords de la plaie avec un stick sorti de nulle part.

— T’as mangé ?

Zip d’un sac à dos. Ça hume bon. Narciso palpe le carton et mastique avec application, délectation, pour laisser redescendre l’adrénaline. Saveurs d’huile, de tomate, de sardines, de câpres et de fromage. Merci, pas d’ananas, pas de chocolat ou de marshmallow. Même les olives sont dénoyautées.

— C’est dégueulasse ici, putain… Bouge pas.

Narciso ne répond pas. Iel ouvre les placards au-dessus et en dessous l’évier. Il a l’impression d’avoir une araignée géante qui s’excite dans sa piaule. La pizza lui tombe au fond du ventre et apaise sa nausée.

— Surtout fais comme chez toi, Frank.

— Et Stenn. Cache ta joie, surtout.

Il lève les pieds au passage de la balayette. Le robinet coule. Le détergent se répand. La chaise se tire. Un briquet claque. Le tabac âcre des Russtik, qui les enveloppe tous les deux. L’envie le prend à la gorge. Ça ou se remettre à pleurer. Ses orbites creuses le démangent. Il a constamment l’impression d’avoir deux pieux dans le crâne. Un clou lui est glissé entre les doigts.

— Je crois que j’ai fait une bosse à Python. J’ai demandé gentiment, pourtant.

Dans sa tête s’enclenche un compte à rebours. Le feu dans ses poumons, un répit. Du temps qu’il termine de fumer Fran l’examine. Il le sent. Le regard du clinicien en plein diagnostic.

— Faut que tu te laves et que te rases, mec. On dirait un panda roux en train de pourrir. Tu sais, avec les yeux tout petits, là.

Narciso clope puis écrase le mégot. Il sait cette chair incapable de douleur et d’empathie. Il cherche le piège de cellui qui aime observer les humains se vautrer dans les choses qu’iel ne sait pas éprouver.

— Madda va vous ramenez ramener par la peau du cul.

— On va d’abord s’occuper du tien. C’est juste pas possible de te baiser dans cet état.

Encore cette main sur la sienne. Fran la serre. Pas fort. Juste assez pour qu’il lae sente.

— Lève-toi. Sinon, j'invoque ma personnalité de petite vieille infirmière philippine et tu vas pas aimer ta séance.

Narciso résiste de principe. Fran presse un peu plus. Juste assez pour qu’il comprenne, alors il cède pour ne pas perdre cette manche-là. Pour garder sa main dans la sienne. Il lae suit, pas à pas ; douze qui deviennent huit avec ce grand échalas.

Toujours cette main pour le guider à travers les embuscades de crèmes et maquillages. Il croit entendre une injure en antique darija. Une lutte pour garder une cohérence interne face à une angoisse pathologique. Frankenstein ne craint rien, pas même Maddalena à qui iel a déjà tenu tête, sauf peut-être deux bordéliques dans une même maison.

Narciso se laisse déshabiller. Le t-shirt et le caleçon collent à sa peau. Il attend ; l’effeuillage des couches successives, le pliage impeccable des vêtements qu’iel dépose sur un rebord de lavabo. Le seul espace libre. Il ne dit rien. Iel non plus. Le carrelage froid sous ses pieds. L’eau chaude sur ses épaules. Puis les mains de Fran, longues, fines, fermes et rassurantes, qui pétrissent les muscles de sa nuque, frictionnent son dos, ses aisselles, ses bras, ses jambes, puis le rincent et l’abandonnent.

— Je sais pas comment vous faîtes, non, franchement, je sais pas… (bruits de fouille et d’excavation) Non, ça c’est pas un jouet à toi… Ah ! T’es vraiment vieux jeu, tu sais ? Bouh, t’as de la chance que K se rappelle comment baba nous a appris. Ça fait une éternité… Pas bouger.

Iel le pilote et ils s’accroupissent dans un coin de la cabine. Dos contre ellui, Narciso étend ses jambes en travers, les pieds dehors la cabine, les pieds devant peut-être ? Pourquoi pas. Il n’a plus froid.

Le blaireau étale la mousse sur sa mâchoire et son crâne. Iel se met à striduler. K ne s’adresse jamais à lui directement. Ça ne change rien. Iel cale sa tête contre sa clavicule. Narciso se dit qu’iel a encore maigri, qu’iels doivent être risibles. Deux vieilles folles fripées.

La lame glisse, lente et précise sur sa gorge. Narciso se laisse aller à cette relaxation impérieuse malgré ce Diable qui remue dans ce cocon soyeux. Il savoure jusqu’au bout. Il voudrait partir comme ça, bercé par cette odeur de savon, cette moiteur enveloppante, ce chant de cigale. Un dernier passage sur le menton. Carotides et jugulaires de droite à gauche. Ça irait tellement vite.

La psalmodie s’est arrêtée.

Leurs souffles qui se mélangent et qui se quittent.

Hésitation. Le fer qui tinte contre la céramique. L’absence et le vide, encore puis des bras se referment. La peau contre la peau. Face à lui, cette fois-ci. Narciso cherche le regard de son séraphin dans le noir. Trouve un goût de fumée et de feu. De bleus et de cerise.

Il est immobile, les bras ballants, en chien perdu, la course de l’eau entre eux, de ses doigts sur son ventre, qui descendent. Narciso se crispe. Il sait ce qui va suivre. Ne l’arrête pas. Les mains écartent ses cuisses. Iel le touche comme on touche une chose fragile et cela l’agace.

Il inspire. L’air est lourd. Il encaisse un frisson d’attente à cette langue qui s’enroule autour de son sexe dur. La douceur des dents, un martyre. Fran pourrait s’arrêter là, le mordre et se foutre de lui. Ça ne serait pas la première fois, et ça serait mérité. On n’abandonne pas les gens qu’on aime sur une île presque déserte, pendant trente ans. Non, on traverse la forêt hantée, on affronte des monstres, on gravit la plus haute tour, sur la plus haute montagne, et on entre par la fenêtre s’il le faut. Surtout, et ce surtout à une texture de jamais, on ne demande pas la permission à la méchante sorcière. Et cette bouche ne demande rien. Elle l’aspire d’un coup.

Il aimerait lae voir, entre ses genoux. Ses joues pleines, ses yeux levés vers lui. Cette clarté d’eau mais il n’en a que le ruissèlement, les halètements, la succion. La pression qui s’en va et s’en vient sur sa bite avec une lenteur calculée. La patience mesquine de cellui qui a langui. Une main se referme à sa base, l’autre passe sous ses fesses, le soulève, remonte l’intérieur de sa cuisse, contourne un pli, écarte, cajole autour et harponne son cul.

Narciso empoigne cette chevelure mouillée. Son bassin veut bouger, forcer la cadence. Il lae veut jusqu’au bout. Iel accélère, à peine, taquine et pianote, brutal. Narciso se contracte et se sent venir – partir.

Fran le recrache et le repousse. Narciso bascule en arrière, sa tête frappe l’angle. Clic vibrant dans sa mandibule douloureuse. L’uppercut l’a presque sonné. Le rire cymbale d’un insecte. Lui, pendu au bout de fils invisibles qui le clouent et le maintiennent. Six doigts qui pourraient le tuer. Chuintement des lames, caresses de l’acier carbone. La friction de ses os quand iel rampe sur lui, hume une nouvelle sueur, un sang frais à ses lèvres mordues. Sa salive venimeuse et nectarine.

Un membre érectile frotte le sien. Ce pénis qui n’en est pas un. Iel se dresse. À genoux, Narciso redécouvre du bout des doigts les replis de cette chair hermaphrodite qu’il écarte. Il en embrasse les lèvres comme des ailes de papillon. Il y plonge son nez, sa langue. Il l’avale. Il boit chaque tremblement, chaque battement. Iel palpite. Iel halète. C’est du miel. Et sentant le plaisir, iel bat en retraite d’une gifle puis charge à nouveau. Iel soulève ses hanches. Iel ramène ses jambes sur son torse. Narciso se contracte tout entier à cette fracture entre eux comme une plaie qui suinte. Le couvrant de baisers durs, iel murmure :

— Tu veux quoi ?

— Tout. Absolument tout.

À travers l’obscurité, Narciso voit ce sourire fendu qui le dévore tout bas. Il se cambre et lea circlut. Ses jambes se referment en ciseau. Corps à corps qui oscillent. Recto et verso. Cartes battues et retournées.

Que c’est bon de perdre.

Annotations

Vous aimez lire Emystral ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0