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Avant de rejoindre sa compagne dans la cale, le capitaine donna quelques ordres sur le cap à tenir. Depuis trois jours La Vengeresse Rouge les pourchassait. Afin de récupérer Lenaïs dans les temps, Thanael avait préféré mettre le plus de distance possible entre eux et l’équipage rival, même si L’Albatros avait réussi à les semer la veille.

Elle savait à quel point son compagnon aimait jouer au chat et à la souris avec Guynn, son ennemi juré. Il n’avait pas pour habitude de l’ignorer et il n’aurait jamais fui ainsi le combat. Des antécédents d’affrontements très violents avaient été relatés à Lenaïs. Une potentielle invasion le préoccupait davantage. S’il ne prenait plus de plaisir à narguer le commandant adverse, il devait vraiment être nerveux.

Son amant lui transmit légèrement son anxiété. Elle avait entendu de nombreux récits sur la Purge. Si les envahisseurs revenaient, la chasse aux sorcières recommencerait. Sans aide pour progresser, sa magie ne serait d’aucune utilité contre une armée de colons. À présent, ses recherches n’étaient plus seulement pour sa mission, mais aussi pour sa protection.

Ils descendirent enfin jusqu’au niveau inférieur du navire. La présence déjà omniprésente du captif empirait dans les geôles. Lenaïs peinait à décrire ce sentiment. Un nuage épais entourait cette partie du bateau, la rendait floue et oppressante. Le phénomène n’altérait pas ses capacités, ni même son esprit. L’atmosphère changeait, devenait trouble. Cela n’affectait pas les pirates, seul Thanael le ressentait.

Elle demanda qu’il l’accompagne. Il s’était moqué d’elle, mais la femme avait insisté. Ce prisonnier ne lui inspirait pas confiance. Une aura puissante émanait de lui. Elle craignait qu’il soit aussi doté du don, et même pire, qu’il soit plus puissant qu’elle. Pourtant, si tel avait été le cas, il leur aurait déjà faussé compagnie.

Dans son dos, le capitaine râla. Une petite arrivée d’eau s’immisçait dans la soute et ils pataugeaient dans quelques millimètres de flotte. Il maugréa contre la bande d’incapables qui lui servait d’équipage et pas fichue de combler une fissure et d’écoper convenablement.

« À quoi bon avoir un puisard s’ils se démerdent pas pour… »

Un fin sourire se dessina sur les lèvres de Lenaïs. Les reproches se transformèrent en baragouin incompréhensible.

Ils passèrent à côté des réserves de boulets de canon et arrivèrent devant les cellules, aux grilles rouillées et recouvertes de mousse. Lenaïs plissa les paupières et rapprocha la lanterne pour distinguer la masse informe, recroquevillée au fond d’une des cages. Elle laissa échapper un ricanement. En effet, il n’y avait rien à craindre de lui. Le détenu assoupi avait ramené ses jambes contre son torse et enfoui son visage dans ses genoux. Il avait retiré la partie supérieure de son étrange uniforme, dévoilant un maillot blanc sali. Elle fut étonnée de découvrir une peau si pâle, presque grisâtre.

Elle s’accroupit devant la porte. Ses sourcils se froncèrent en remarquant les cicatrices qui constellaient ses bras. Des dizaines d’étoiles, certaines récentes, d’autres encroutées. Elle se tourna vers le marin, qui se contenta de hausser les épaules.

« Il ne parlait que de ça, de l’Île de l’Étoile. Il le répétait en boucle, en nous montrant ses bras. Je ne sais pas où il en a entendu parler. »

La colère perçait à travers sa voix. Lenaïs avait entendu parler de cette histoire. Seuls les Îliens connaissaient ce secret jalousement gardé. Le vrai nom de la planète signifiait « étoile », dans l’ancien langage. Cela désignait la forme de l’Île et les traditions qui en découlaient. Les insulaires savaient reconnaître l’un des leurs grâce au vrai nom de leur terre natale. Cependant, avec la Purge, le passé de l’Île avait presque totalement disparu et la plupart ignorait d’où venait cet étrange nom. Quant aux colons de Rianon, à leur arrivée ils l’avaient bêtement appelée l’Île.

Le prisonnier était au courant de la légende, mais sans pour autant détenir le secret dans son intégralité. Thanael devait détester qu’un étranger s’y intéresse de trop près.

La mage appela le captif. Il ne réagit pas. Elle passa son bras à travers la grille et s’empara de l’écuelle en métal qu’on avait mis la veille. Elle la cogna contre les barreaux. Le bruit la fit grimacer, mais eut pour effet de le faire sortir de son sommeil. Le Novichki releva son visage pâle, presque maladif. Son nez tordu et ses joues creusées renforçaient ce côté malingre. De grands yeux noirs se posèrent sur elle, sans vraiment la voir. La femme frissonna.

« Il me donne froid dans le dos », chuchota Thanael, à ses côtés.

Elle acquiesça. Dans la cage, l’inconnu semblait ne pas les entendre ni les voir.

« Qu’est-ce que c’est, ce truc autour de lui ? »

Elle haussa les épaules, tout aussi décontenancée. Ils parlaient à voix basse, comme si à tout instant, leur présence pouvait réveiller la créature qui sommeillait à l’intérieur du jeune homme.

Un nuage entourait le détenu. Par moment, cette chose brouillait son expression et ses traits. Impalpable, inodore. Et pourtant, les pirates la ressentaient autour d’eux, comme une couverture épaisse qui les enserrait.

Des centaines de questions brûlaient les lèvres de la mage ; d’où venait-il ? Qui était-il ? Quelle était cette brume qui l’auréolait ? Thanael avait permis que l’intrus reste à bord car lui aussi était intrigué par ce phénomène. Peut-être avait-il pensé que Lenaïs serait en mesure d’agir. Il surestimait ses capacités, même si elle n’aurait jamais avoué que le prisonnier l’inquiétait. Son compagnon n’avait pas jugé que cela représentait un danger pour le navire, mais elle n’en était pas si sûre.

À bout de patience, le capitaine donna un violent coup de poing contre les barreaux. L’étranger sursauta et les dévisagea comme s’ils venaient de surgir devant lui. Il papillonna plusieurs fois des paupières, désorienté.

« Qui es-tu ? » questionna la mage.

Il mit un instant avant de répondre, le temps de reprendre ses esprits. Il se redressa et bredouilla :

« J-j-je m’appelle Eliah. Je suis… »

Il marqua une pause et baissa les yeux, même si cela ne servait plus à rien de dissimuler son identité.

« Oui, qui es-tu ? intervint le marin. Un Ilien, un envahisseur, un soi-disant prisonnier ? Ou tu vas nous trouver une nouvelle version aujourd’hui ? »

Eliah contracta la mâchoire et serra les poings. Lenaïs se trémoussa, mal à l’aise. Elle craignait que l’agressivité de Thanael ne conduise à une nouvelle crise chez le prisonnier. S’il retournait dans son état second, il serait impossible de lui arracher la moindre information.

Eliah reprit d’une voix plus assurée et grave :

« Je suis né sur l’Île, comme mes parents et leurs parents avant eux. Oui, mes ancêtres ont envahi l’Île, mais je n’ai rien à voir avec ça. Je ne me suis jamais considéré citoyen de Rianon, j’en avais vaguement entendu parler avant de devoir y aller. »

Il prit à peine quelques secondes pour reprendre son souffle :

« Mon village a été attaqué une nuit. Tout le monde a été massacré. J’ai réussi à m’enfuir et à embarquer à bord d’un vaisseau en direction de Rianon. J’ai vécu plusieurs mois là-bas, dans cet enfer, cracha-t-il. Et j’ai rencontré un homme, Sevastian, qui m’a manipulé pour venir sur l’Île. C’est son astronef que vous avez bombardé. »

Impossible de vérifier ces dires. Le commandant croisa les bras, dubitatif. Jamais il n’y croirait, même avec des preuves irréfutables sous le nez. Lenaïs connaissait son aversion pour les colons. Peut-être même que sa crainte d’une nouvelle invasion ne suffirait pas à le faire entendre raison. Bien qu’elle se sente peu concernée, elle fit signe de poursuivre. Le Novichki se détendit un peu et passa une main sur son visage sale :

« Même si Sevastian est mort, quelques mois au plus passeront avant que d’autres vaisseaux arrivent. L’un de ses fils est toujours sur Rianon, il supervise le plan de là-bas. Leurs autorités doivent être au courant aussi. S’il arrive la moindre chose à Sevastian, ils viendront le chercher. C’est un homme important là-bas.

- Ils dépêcheraient une armée juste pour cet homme ?

- C’est un homme important, répéta Eliah. Un revendeur d’eau notable et il a une place au sein du gouvernement. Je pense qu’il a assuré ses arrières avant de partir. »

Thanael fronça les sourcils, méfiant.

« Tu as l’air de bien le connaître. Et de l’avoir mené ici. »

Le prisonnier se redressa avec une grimace de douleur. Il s’agrippa aux barreaux, les jointures blanches sous l’effet de la colère.

« Cet enfoiré m’a manipulé et a profité d’un moment de faiblesse. Lorsque j’ai enfin appris la vérité, j’ai tout fait pour le stopper. J’ai réussi à saboter la balise de détresse, nous avons gagné un mois. Mais il faut absolument que l’Île organise sa défense. Il faut prévenir le Seigneur. »

Lenaïs demeura silencieuse. Elle essayait de distinguer le vrai du faux. Le corps de captif tressaillait de froid et de tension. Ses membres crispés laissaient deviner l’enjeu de cette discussion. Elle peinait à croire que tout ceci n’était qu’un coup monté. Les étoiles sur ses bras, l’attaque du vaisseau, lui seul rescapé avec cette histoire improbable… Un cerveau pouvait-il vraiment inventer ça ?

« Qui nous dit que tout ceci ne fait pas partie d’un plan pour éliminer le Seigneur ? contrattaqua le chef. Un faux Îlien, prétendu prisonnier par les envahisseurs mais qui arrive à s’échapper… Tu es un espion ? »

Le jeune homme, désemparé, se détendit soudain. Il laissa tomber ses bras le long de son corps et chancela. Ses lèvres tremblèrent mais aucun son n’en sortit. Il effectua quelques pas dans la petite cellule, tout en s’arrachant les cheveux.

« Que dois-je dire pour vous convaincre ? Je suis un Novichki, quoi que je fasse, vous ne me croirez jamais.

- Comment veux-tu qu’on te croie alors que tu as trahi l’Île ? Qu’est-ce que tu nous caches d’autre ? Ils sont au courant pour l’étoile ? continua le capitaine en désignant les bras scarifiés.

- Non ! Je le jure, je n’ai rien dit. Ils n’ont rien vu. Je le jure, je le jure !

- Calmez-vous ! coupa Lenaïs. Thanael, laisse-moi faire. »

Ce dernier lâcha un grognement mécontent et recula d’un pas. Aveuglé par le ressentiment, il ne posait pas les bonnes questions. Pour elle, tout ceci n’avait pas d’importance. Mogz lui avait raconté la crise d’hystérie du prisonnier, à son arrivée sur le navire. Elle ne voulait pas qu’il recommence. Ce sujet avait l’air de déclencher sa folie. Elle le rassura et il se calma un peu.

« J-je les déteste tout autant que vous, tenta Eliah. Leur planète est un véritable cauchemar. J’ai haï chaque seconde que j’ai passé là-bas. Et pas un jour ne passe sans que je regrette d’avoir été manipulé par ce type. L’Île est ma véritable maison. Je ferai tout ce qui est en mon pouvoir pour la sauver.

- Ta maison ? ricana Thanael.

- J’y ai vécu toute ma vie. J’ai assisté aux fêtes de l’Etoile, je comprends l’importance de cette tradition. Je… moi aussi je suis un Îlien. »

Si les barreaux ne les avaient séparés, le commandant se serait jeté sur lui pour le frapper. Lenaïs soupira et écarta son amant d’un geste doux. Cette conversation l’épuisait. Tous deux restaient campés sur leur position et détestaient ce que représentait l’autre.

La mage avait entendu parler de cette légende autour du nom de l’Île. Ce secret, précieusement gardé par les natifs, n’était dévoilé que lors de l’Izmeyat, la cérémonie de passage à l’âge adulte. Les Novichkis n’avaient jamais pu y prétendre. Ainsi, Eliah ne connaissait pas le vrai nom de l’Île, seulement les rumeurs à son sujet. Sinon Thanael l’aurait vraiment tué.

Elle se pinça l’arête du nez. Autant dévier de ce sujet épineux.

« Qu’as-tu dit à ce Sevastian ? Que sait-il de l’Île ? »

Eliah se renfrogna et se rassit dans l’eau croupie de sa cage. Il se gratta les jambes, où le sel avait séché et formé des croutes. La tête basse, il leur raconta les quelques informations qu’il avait fourni à Asbel. N’ayant jamais quitté son village, il avait inventé de nombreuses histoires sur la capitale.

« C’est de la haute trahison, chuchota Thanael.

- Je ne pensais pas que Sevastian envahirait l’Île ! J’étais désespéré et…

- Il suffit. On a assez d’informations, on peut se débarrasser de lui. »

Le Novichki pâlit.

« J-j-je sais quel est le point faible des envahisseurs, débita-t-il à toute vitesse. Je ne le dirai qu’au Seigneur de l’Île. »

Les pirates restèrent cois, puis le chef pesta et donna à nouveau un coup dans la cage, ce qui fit reculer le captif. Il avait joué sa dernière carte. Lenaïs entraîna son amant à l’écart.

« Comment être certain qu’il ne nous mène pas en bateau ? Peut-être que tout ça est un plan pour tuer le Seigneur ou…

- Calme-toi, rassura Lenaïs. Ce dont on est certain c’est que ce vaisseau a bien atterri et que vous l’avez réduit en cendre. Peu importe son but, vous l’avez stoppé. Mais comme l’a dit Eliah, d’autres peuvent venir. Il faut prévoir la défense de la capitale, au moins.

- Oui… Tu as raison. Mieux vaut être prudent. L’Île sera toujours menacée, que ce soit par Rianon ou d’autres planètes. »

Thanael se massa les tempes et poussa un long soupir. Ses épaules s’affaissèrent. L’inquiétude le gardait éveillé la nuit. Des cernes cerclaient ses yeux clairs, rougis par la fatigue. Elle devinait les centaines de questions qui le hantaient, auxquelles personne n’avait de réponse. Le Seigneur serait-il seulement capable de mettre en place une vraie défense pour la planète ?

« Nous allons mettre le cap sur Neuf Soleils.

- Et le prisonnier ? » demanda Lenaïs.

Ils se tournèrent vers le captif, au visage tordu par la crainte de la sentence.

« Trouve un moyen de le faire parler. »

Le Novichki se figea.

« Je veux le garder en vie, argua sa compagne. Je voudrais étudier un peu cet étrange phénomène que j’ai ressenti tout à l’heure. Peut-être que ça pourra m’aider dans mes recherches ? »

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