Chapitre 4: l’innocence accusée
Liam, novembre 2002
La nuit est tombée sur ce coin perdu d'Irlande, et déjà le froid se fait mordant. Novembre a à peine commencé que la neige a recouvert la ville d'un manteau glacé, la transformant en un lieu irréel, figé dans le temps. Les rues sont désertées, comme si la ville elle-même avait perdu son âme. Seuls les réverbères, noyés dans une lumière jaune pâle, projettent leurs halos incertains sur le sol neigeux, comme des ombres sans vie.
Au centre de l'avenue principale, un jeune garçon avance lentement. Ses pas sont lourds, comme s'il portait le poids du monde sur ses épaules. Chaque mouvement semble une containte douloureuse. Ses bras pendus de chaque côté de son corps, sa tête penchée en avant, il semble errer dans un état second. Il marche sans but, ou plutôt si : il marche vers un destin qu'il a cessé de comprendre. Ses chaussures écrasent la neige avec un bruit sourd. À chaque pas, un peu de son humanité semble se dissoudre dans cette poudreuse froide. Un trou béant déchire son jean au niveau du genou gauche, tandis que ses mains sont maculées de sang, qui coule lentement entre ses doigts, tachant la neige, et laisse des traces comme des souvenirs impossibles à effacer.
La sirène des policiers retentit, de plus en plus proche. Liam sait qu'ils viennent pour lui, mais il ne tente même pas de s'enfuir. L'idée de fuir est absurde. Il n'a plus la force de courir, ni de lutter contre l'inévitable. Ce n'est plus une question de survie, mais de résignation. Il pense à sa mère, à la manière dont elle va réagir. Serait-elle capable de le regarder, de comprendre, ou est-ce trop tard ? Il secoue la tête. Elle l'a déjà abandonnée depuis longtemps, à sa manière. Il se demande si elle l'a jamais vraiment aimé, ou si son amour était simplement une illusion.
Les policiers sont arrivés. Ils s'approchent de lui, mais Liam reste là, immobile. À chaque pas qu'ils font vers lui, il est de plus en plus certain qu'il n'échappera pas. Ils l'entourent, mais aucun ne semble pressé. Ils savent tous qu'il est déjà piégé. Finalement, un des agents s'avance et éclaire son visage avec sa torche, pas pour l'éblouir, mais pour mieux l'analyser.
— Tout va bien, mon garçon ?
La question résonne comme une moquerie. Liam hausse vaguement les épaules, l'air épuisé, presque indifférent. Il regarde le sol, évitant leur regard. Il est trop fatigué pour répondre, trop brisé pour mentir.
— Je vais m'approcher, d'accord ?
Le policier attend un instant, scrutant ses collègues, avant d'avancer d'un pas, lentement. Liam lève les mains, presque en geste de soumission, mais il sait bien que cela ne changera rien. Il n'est plus une menace. Il est juste un garçon, perdu, rongé par des événements qu'il ne comprend pas lui-même.
— Allez, mon garçon, parle-moi. Qu'est-ce qui t'est arrivé ?
Liam garde le silence, se concentrant sur le froid qui brûle ses poumons à chaque respiration, comme si l'air gelé lui arrachait les dernières bribes de vie qu'il avait encore en lui.
— Je dois attendre ma mère. Ou peut-être un avocat ?
Le policier laisse échapper un léger rire nerveux, comme s'il n'avait pas le temps pour ces formalités.
— Comme tu veux, mais imagine ce que ta mère va penser, mon garçon...
Liam déteste ce ton condescendant, cet air de pitié qu'ils lui jettent. Mais il n'a pas d'autre choix que de le supporter. Il secoue la tête, frustré, sentant la colère bouillonner sous sa peau. Sa mère, qu'est-ce qu'elle en saura de toute manière ? Peut-elle même comprendre ce qui s'est passé ? Un peu de colère, un peu de désespoir, voilà ce qui reste de son âme, des vestiges d'un amour qui n'a jamais vraiment existé.
— Vous ne me croiriez pas de toute façon, alors à quoi bon ?
Il parle pour gagner du temps. Le silence est une arme précieuse. S'il parle maintenant, il n'y a plus de retour possible. Mais il sait aussi que chaque seconde de silence le rapproche du moment où il devra tout dire, tout avouer. La vérité, la vraie, celle qu'il a enfouie si profondément au fond de lui.
L'agent semble s'impatienter. Il commence à se lever, à arpenter la petite pièce avec nervosité, comme un prédateur tournant autour de sa proie. La pièce, mal éclairée, sent la poussière, le tabac froid et les murs suintent de l'humidité d'une vieille bâtisse. Le policier grommelle des paroles inaudibles, racle sa gorge. Il ne sait plus où il en est, il est fatigué, vidé.
— Allez, Liam, tu étais dehors à cette heure-là, dans ce froid, sans même un manteau. Et la forêt, que faisais-tu là-bas ? Pourquoi ce sang sur ton t-shirt ? C'est celui de Jimmy Falks, n'est-ce pas ?
Liam sursaute intérieurement en entendant le nom de Jimmy. Le souvenir de son frère , de son sourire innocent, de sa voix rieuse, envahit son esprit. Mais il ne peut pas craquer. Il se force à garder le regard bas. Il pourrait tout dire, tout raconter. Mais que dirait-il ? Qui le croirait ?
— Non, ce n'est pas ce que vous croyez...
Les mots lui échappent, mais la conviction qui les accompagne est faible. Le policier se rapproche, un sourire satisfait se dessinant sur ses lèvres.
— Alors explique-moi, Liam. Pourquoi ce sang ? Pourquoi étais-tu dans cette forêt ? Tu sais bien ce que cela signifie, non ?
Liam se mord la lèvre. Il commence à sentir l'étau se resserrer autour de lui. Il n'a plus de solutions. Plus de fuites possibles. À quoi bon répondre, quand tout est déjà décidé pour lui ? Il ferme les yeux un instant, perdant sa concentration. Mais c'est une illusion de sécurité. Rien ne pourra changer maintenant.
Un autre policier entre alors dans la pièce et, d'un coup sec, interrompt l'interrogatoire.
— Sa mère vient d'arriver. Je la fais attendre ?
Liam sent son cœur s'emballer. Il lève les yeux, espérant que la silhouette qu'il voit à travers la porte soit celle de sa mère. Mais rien ne change. Elle est là. Peut-être qu'elle sera là pour le sauver. Peut-être qu'elle saura quoi faire.
L'agent laisse échapper un juron, furieux. Il frappe la table d'un coup sec avant de crier.
— Faites-la entrer, bordel !
La porte s'ouvre et sa mère entre dans la pièce, ses yeux durs comme de la pierre. Elle est vêtue de noir, comme si elle se préparait à un deuil qu'elle n'avait pas encore accepté. Elle ne regarde même pas les policiers, se dirigeant droit vers Liam.
Elle ne dit rien. Elle lui assène une gifle si forte qu'il vacille sur sa chaise, sous l'impact brutal. Pendant un instant, tout devient flou autour de lui.
— Maman...
Liam se redresse lentement, plus petit, plus vulnérable que jamais. Tout ce qu'il avait d'adulte en lui, tout ce qu'il pensait avoir compris du monde, s'effondre sous la douleur de ce geste.
— Mais qu'as-tu fait, Liam ?
Sa voix tremble. Il se sent soudainement petit, tout petit. Comme un enfant qui attend que sa mère le gronde après une bêtise, un enfant qui n'a plus de place dans ce monde.
Il tremble, hésite, puis se résout à dire la vérité, du moins la vérité qu'il peut supporter de dire.
— Jimmy est mort. J'étais là, j'ai tout vu.
Sa mère le regarde sans un mot, puis, après un silence insoutenable, elle lâche finalement :
— Tu l'as tué, n'est-ce pas, Liam ?
Liam baisse la tête, le poids de la culpabilité pesant sur ses épaules.
— Je suis désolée, maman...
L'agent sourit discrètement, convaincu d'avoir enfin sa réponse. Il s'approche de Liam, les menottes prêtes à se refermer sur lui.
— Tu es en état d'arrestation pour le meurtre de Jimmy Falks. Tu as le droit de garder le silence...
Liam plonge son regard dans celui de sa mère une dernière fois. Mais cette fois, ce n'est pas une demande de pardon qu'il cherche. C'est juste un dernier regard avant qu'il ne disparaisse. Avant que tout ne change.
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