Chapitre 1 — Benjamin pisteur de poudre

8 minutes de lecture

Un mètre quarante !

La taille minimale pour les attractions à loopings extrasensoriels. Plus petit, je rêvais de ce jour où je pourrais enfin monter sur les rails du Big Snoozer, ce monstre grimpant à un demi-kilomètre dans les airs, puis descendant sous terre en pic avant de remonter dans un tonnerre d’effets lumières et lasers. Chaque lundi se mesurer, espérer… Et puis une fois le nombre de centimètres atteint, on a d’autres préoccupations en tête. On grandit… on grandit trop vite, sans avoir de temps pour l’insouciance. Surtout ce soir où plus que mon nom, c’est justement ma taille qui me définit.

Des « Benjamin » il y en a peut-être d’autres parmi ces convives, mais je suis le seul « mètre quarante ». Le plus nabot d’entre eux doit me dépasser d’une bonne tête au moins, et question prénoms, on doit surtout compter une armée de Jean-Charles et de Marie-Claire. Unique mineur dans cet appartement de luxe. Des riches avec des prénoms de riches. On dit que chez eux, la mode des prénoms composés n’a pas changé depuis le règne des rois.

Un mètre quarante au fond ce n’est pas si peu, mais assez pour un tas de choses. Passer entre les gens et entre les jambes, se faire une place dans un wagon bondé, frapper en dessous de la ceinture et surtout, surtout : rester anonyme. Là est le secret pour vivre peinard, et sur ce point mon âge et ma taille jouent en ma faveur. Un mètre quarante pour ainsi dire, c’est l’âge d’or. Celui auquel on vous pardonne, celui auquel on vous ignore. Je porte en moi la candeur de mon enfance et la fraîcheur de mes erreurs.

Qu’est-ce que je raconte ? Y a pas à dire, quand je bosse il s’en passe dans ma caboche. Rester concentré… éviter distraction et divagation… attention ! On ne me paie pas pour rien. Ce soir, bien au chaud au cœur d’un duplex bourgeois parisien, mon mètre quarante m’est encore plus utile que de coutume. D’invité en invité, il se fraye un chemin et récupère tout ce qui tombe. Enfin, tout ce qui tombe ayant une valeur marchande. Si, c’est mon job : me faufiler entre les snobinards pleins aux as. Ils ont trente, vingt, dix-huit ans pour les plus jeunes, jouent les beaux, font les fiers pour mieux cacher leur laideur. A eux le plaisir, à moi le travail : c’est le deal. Ça ne me dérange pas, ce plaisir ils vont le chercher là où moi je n’en trouverais aucun. Sont-ils heureux ou font-ils semblant ?

Il faut de la chair fraîche pour ce boulot. Non pas qu’un robot ne saurait le faire… au contraire, une machine lambda le ferait, et mieux, et plus vite. C’est surtout que l’électronique est mal vue dans ce genre de fiesta. C’est ringard madââme voyons, puis ça fait pauvre. Le top de la richesse, c’est de faire bosser des humains. En revenir aux sources, comme autrefois. Cet autrefois que ni moi, ni eux, ni personne n’a connu. Personne qui ait encore un cœur qui bat.

La demeure doit compter une douzaine de grandes pièces, parmi lesquelles je ne cesse de passer et repasser. Soirée classique… ils rient, dansent, somnolent, se draguent, flirtent, boivent, mangent et prennent des produits. Les murs plusieurs fois centenaires laissent entrevoir çà et là les traces d’un lointain passé. Un ornement en coin, une poignée sculptée à la main… les nobles qui y vivaient quelques siècles auparavant ne s’imaginaient sans doute pas que le peuple récupérerait leur bien pour l’offrir aux perversités de la bourgeoisie. Parce que « Christophe-Henri », ça fait noble mais ça ne l’est pas. Cette nuit, les rois doivent se retourner dans leur tombe.

Je suis bête… Ça, d’époque ? Rien ne doit être vraiment authentique. Imitation, apparences… tout n’est qu’apparence. Un rêve. Je rampe dans le royaume du surfait. Au sens propre du terme.

Minuit a largement sonné.

A cette heure, plus personne n’est dans son état normal. Disséminés dans les deux-cent-vingt mètres carrés du lieu (bien comptés… Paris intra-muros !), une grosse poignée de riches et fils de riches s’amusent plus mollement que follement, ou du moins font mine. Auraient-ils besoin de toutes ces substances s’ils s’amusaient pour de bon ? Sur chaque table basse se trouve le paradis du junkie. Tout ce qu’il est possible d’ingérer, inhaler, sniffer, injecter y est réuni. Le plafond accueillant d’incessantes vagues de fumée blanche en est témoin, heureusement que je porte un masque. Jolis tous ces nuages… De la bonne, de la pas coupée, de la saloperie de qualité première. Tu éternues sur ta dose, un salaire d’ouvrier se déverse dans l’atmosphère ambiante. Si l’argent lâché en échange de ces produits n’a pas d’odeur, tout le reste empeste, à commencer par eux. Tout compte fait, leur fric également.

J’avance moitié debout, moitié accroupi, tel Cro-Magnon hésitant entre la voie du singe et celle de l’homme. Autour de moi les mains tremblent et laissent échapper des milliers d’eurasos de came sur la moquette. Ça froisse Trajil. Trajil, c’est l’organisateur. Dealer émérite, businessman hors-pair, il peut vous avoir n’importe quoi en un clin d’œil tant qu’on y met le prix. Et des billets à craquer, ici y’en a pas qu’une liasse. Faire ce que je fais est un vrai talent, faut être rapide, avoir de bons réflexes, ramasser avant que la dose ne soit foutue : je suis un très bon élément. Une fois qu’elle a été piétinée et re-piétinée, il n’y a plus rien à en tirer. Les soirées de Trajil sont encore plus rentables depuis qu’il m’a. Vrai petit extraterrestre, je suis l’attraction du coin. On me parle, on me vanne, je ne réponds jamais. Ils rêveraient de délirer un peu avec moi, me faire retirer mon masque, sniffer je ne sais quoi, participer à quelque obscénité. Pas fou ! Au bout d’un moment, on finit toujours par m’oublier. Heure bénie. Mon boss est comme moi : toujours présent mais invisible, comme faisant partie des murs. Il est partout, sait tout, voit tout. Il a un don : il suffit d’être en manque pour qu’un grand polak tout mince apparaisse devant vous comme par magie et resserve la jeunesse à paillettes qui s’ennuie.

Chaque billet pris à Trajil, croyez-moi je le gagne à la sueur de mon front. Vu l’humidité de mon visage c’est pas qu’une image. « Trajil » bien sûr c’est un nom de code, que je puisse donner aucune info sur lui en cas de coup de filet. Lui-même s’est habitué à m’appeler « Cox », charmante attention de sa part. Ses meilleurs amis ne connaissent pas son vrai nom, normal ce sont toujours les meilleurs qui trahissent les premiers. N’importe quel cours d’histoire le prouve, Trajil le sent, bien qu’il ne doit pas être fort en histoire. Les lettrés apprennent, les autres savent.

Toutes ces précautions restent peu utiles : la justice n’en a pas après les riches, ni leurs acolytes. Elle en veut à ceux qui n’ont personne pour les défendre et se cament mal. C’est de bonne guerre. Et puis came de riches ou came de pauvres, le résultat est le même : on se montre sous son vrai jour, d’une médiocrité sans pareille, mettant chacun sur un pied d’égalité. C’est le « positif » de la dope ! L’équité parfaite, le communisme absolu, c’est elle. Le pauvre jeune affalé aux yeux de mort-vivant peut être en jogging pourri ou en veste de vison, ça ne change rien. Si la drogue ne rend pas les hommes libres, elle les rend égaux.

Ce soir ils y vont fort. Je suis payé au gramme, la recette sera bonne. Quand je pense que certains adultes bossent deux semaines entières pour autant ! On dirait que les vapeurs traversent mon masque et me montent à la tête. Impression, réalité ? Je demanderai un neuf à Traj’. Ce seul échantillon de leur enfer fait venir de curieuses pensées. Quand mes neurones sont encombrées, je m’imagine souvent sabre à la main, crochet à l’autre et œil en bandoulière, passant en chaque recoin du lieu, lardant tout ce petit monde, laissant des traînées rouges derrière moi, mettant en morceaux mon gagne-pain. La vision de toutes ces gorges ouvertes me fait vibrer. Je me vois ensuite sortir dans la rue pour m’occuper du reste du monde, jusqu’à rester le dernier humain sur terre. Ce soir, je n’en étais pas là.

Certains me remarquent encore un peu et rigolent, encore qu’en leur état difficile de savoir ce qu’ils voient et ce qui les fait rire… on est passé aux champignons. Ils sont trop raides pour me faire des réflexions sur ma petite tête de gitan, c’est heureux j’ai horreur de ça. Ce que je récupère est un peu crade, les clients du jour manquent de classe, la poudreuse se mélange à de la poussière et du crachat, quand ce n’est pas pire. Trajil devra s’en contenter… et en fera son affaire, à savoir de la petite came qui circulera dans le sang de consommateurs moins fortunés.

Tout à l’heure si ça me prend, je fouillerai la poche d’un invité et m’offrirai un petit bonus. Pas tout de suite, un peu plus tard… lorsque ceux qui ne seront pas vautrés dans les fauteuils pionceront à même la moquette. Ah, que ne trouve-t-on pas dans ces poches ! Si je suis de mauvais poil j’en profiterai pour distribuer deux ou trois patates à qui veut, ou plutôt à qui ne veut pas. Ils s’en foutent, ils ne ressentent plus rien, ni haine, ni amour, ni douleur. Remarque, il a l’air paisible leur petit monde.

Deux heures.

La libido se met en route. Des regards lubriques se croisent, se soupèsent, ça devient humide dans les slips. Encore un peu et certains iront s’isoler dans les chambres prévues à cet effet. Là, ils se donneront en spectacle de façon pitoyable. Toujours la même histoire. Un jeune con agrippera son bâtonnet à deux mains (comme s’il avait besoin des deux mains), et ira le fourrer n’importe où pourvu que ce soit dans une jeune fille. Qu’importe l’endroit, la « faim » justifie les moyens. Ils me font penser à des garçons de mon âge découvrant maladroitement la masturbation. Ma virginité d’enfant n’y fait rien, voir des gens qui baisent mal m’afflige. N’allez pas croire que de telles scènes soient traumatisantes, elles sont juste ridicules. Au début j’en riais, puis me suis vite lassé. L’amusement a laissé place à l’indifférence, puis à un vague dégoût. L’adulte a tort de craindre que sa progéniture regarde du porno ou des tueries, ces perversions détruisent tellement moins que tout le reste.

Quatre heures et demie.

Le boulot s’achève. Tiens, pour une fois ça n’a pas duré toute la nuit… ils devraient penser à forcer la dose plus souvent. Tonton Trajil me refile mon argent de poche, une fortune pour un mouflet, voire aussi pour un grand, et me donne des conseils de prudence pour le retour, se souciant autant de sa marchandise à deux pattes que de celle en sachets. Une fois de plus il me propose l’Automatotaxi, une fois de plus je refuse.

Retour aux sources, à mon tour ! Marcher, humer l’air frais… j’ai tellement mieux à faire. Il n’a pas à s’inquiéter, la capitale je la pratique depuis que je gambade, j’ai appris à la maîtriser. Il suffit de savoir lui parler. Dehors c’est l’heure des ombres, celle des oiseaux de nuit. Il y a de la glace dans l’air. L’an deux-mille-cent est passé de quelques mois…

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 1 versions.

Vous aimez lire Alexis Delune ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0