Chapitre 2 — Emilie devant la mer
Le soir tombait sur la plage, déserte ou peu s’en faut, au temps où plus personne ne regardait le soleil se coucher. Une petite silhouette apparut, vive et furtive. Ses yeux rieurs s’émerveillaient du spectacle. Ils étaient aussi noirs que les cheveux ondulés de la petite fille. Une robe blanche d’été l’enveloppait… un tableau à faire croquer un peintre. Derrière un chemin de sable, entre une bosse et un creux, la mer lui a semblé si belle qu’elle a voulu l’honorer. Elle a ôté ce qui ferait barrage entre sa peau et l’eau, sans s’arrêter de marcher de peur de vexer les vagues. Revenue à l’état sauvage, elle a dévalé la dune comme si un monstre la poursuivait, a couru sur le sable encore chaud, encore frais, sautillant tel un poulain découvrant ses jambes. Chaque geste était étudié : Emilie tenait à rester gracieuse. Cela participait au rite qu’elle venait d’inventer. Si elle n’était pas si pressée d’atteindre son but, elle y serait allée en dansant.
Goûtant l’eau de ses pieds, elle se laissa immerger, nagea, plongea un peu… aller jusqu’à adopter la souplesse du dauphin n’était pas évident. Oh, l’océan lui pardonnerait. Autant rester humaine, c’était déjà bien. De toute façon il faisait froid… l’adrénaline en estompait l’effet, pas au point de rester trop longtemps. La nature est belle mais cruelle, jamais méchante pourtant. Revenue au bord, elle s’est déposée sur le sable fin, sur le ventre, de tout son long, ce qui ne faisait pas bien haut. Le ciel s’était encore noirci, découpant son corps en ombre, ajoutant à la plage quelques reliefs supplémentaires. La petite fille laissa les vagues la chatouiller, et même les y invita. De ses lèvres, elle embrassa quelques gouttes salées en guise de remerciement. Vêtue d’air marin, son corps faisait partie du paysage. Immobile, elle songea qu’elle n’était plus que sable, dune discrète parmi tant d’autres, faisant Un avec la nature. De façon plus pragmatique, elle se contorsionna pour jeter un œil sur elle-même, se disant que sa petite dune n’était vraiment pas si mal, tout compte fait.
Emilie resta ainsi, songeuse. Ici était un des rares coins au monde qui ne changeait jamais. Pas la moindre trace de robot… bon, surtout parce que le vent de la journée avait emporté les empreintes. N’empêche, à cette heure on n’en comptait plus aucun. Un voyageur du passé ne verrait aucun changement, qu’il soit de l’an deux-mille ou du Moyen Âge. Un peu plus loin, une maman la regardait en souriant. Son enfant ne devait pas avoir plus de six ans, à ce moment précis Emilie et lui semblaient presque avoir le même âge. La mère observait cette drôle de petite d’un air attendri. Echanges de regards.
Emilie entendit son nom. C’est à ça que servent les petits frères. A briser les moments de magie, qui, il est vrai, ne restent beaux que s’ils sont courts. Brian descendit lui aussi, sans chercher à y mettre une quelconque finesse, normal pour un garçon, et se planta devant elle tel un chef militaire. Dieu quel nom à la con se dit la grande sœur, je ne m’y ferai jamais, ça devrait pas être autorisé par la loi d’appeler ainsi son rejeton. Il avait ramassé sa robe, charmante attention dont elle se serait bien passée. Charmante attention tout de même. La mère ne la regardait plus, le charme était rompu. Elle, n’avait pas bougé… c’était bien trop bon de faire encore un peu sa princesse. Emilie se remit à l’eau pour retirer le sable sur sa peau. Non par souci de confort, par touche féminine. Pas question de manquer de finesse, surtout en cette tenue. Bon, après être pleine de sable la voici pleine de sel.
— Qu’est-ce que tu fous encore ?
— Je profitais de la mer. Bientôt on la verra plus !
— Maman, elle va être furax.
C’est lui qui était furax.
— Et si quelqu’un était passé et avait chouré tes fr… ta fringue ?
— Je me serais revêtue de feuilles, en femme des cavernes.
— On aurait pu te voir.
— On m’a vue. Et quoi ? J’ai le droit, je suis une gamine.
— Plus complètement, dit-il à peine innocent, et un instant les yeux s’attardèrent sur l’objet du délit. Fallait-il en être flattée ou offusquée ? Elle s’en flatta : c’était mieux ainsi.
— T’as même pas de serviette ! Reprit-il. Tu vas attraper froid.
— Oooh comme c’est chou. On joue au papa qui gronde sa fifille ? Je me sèche jamais quand je sors de l’eau. Il fait vingt-six degrés, la peau sèche toute seule.
— Puis merde enfin t’as pas de maillot. Tu pourrais pas te rhabiller ?
— Quoi, tu me trouves pas jolie ?
Là, c’était de la provocation.
— J’ m’en fous d’te voir comme ça, tu crois quoi ? Allez, tiens !
Il lui tendit la robe. Emilie n’eut pas le cœur de le titiller plus longtemps. Pourtant, à faire son petit chef, il l’aurait bien mérité. Demeurer encore en habit de lune n’avait plus trop de sens, aussi renfila-t-elle l’habit. Une lueur jaillit dans le regard masculin, comme s’il était persuadé d’avoir été obéi.
— Puis en plus il est déjà…
— Oh Brian arrête ! Tu vas me sortir les mêmes conneries que maman va dire quand on va rentrer. Tu deviens ridicule mon pauvre.
Quel dommage d’avoir interrompu aussi tôt son hommage à la mer. Elle qui avait préparé quelques pas de danse en son honneur ! Un petit ballet sur la pointe des pieds, qui n’aurait pas été incroyable bien sûr, sincère cependant. Emilie était capable de faire des pas presque n’importe où, n’importe quand, des fois presque sans s’en apercevoir… aimant la danse peut-être plus par amour de la grâce que par amour de la danse. Brian marmonnait entre ses dents son mécontentement quant à cette absence de maillot… par temps chaud la sœur avait rarement plus qu’une robe sur elle, et parfois la retirait aussi spontanément que pour les pas de danse. Moins souvent qu’autrefois… c’est vrai elle grandissait, désormais il fallait rester prudente. Après tout il cherche à me protéger se dit-elle, chiant mais gentil. Sa façon de me dire qu’il m’aime c’est d’être casse-bonbon, comme maman.
Sur le chemin menant à la maison louée pour les vacances, ils ne croisèrent presque personne. Emilie était plutôt fière d’elle : elle était parvenue à arracher quelques minutes de liberté à cette vie d’emprisonnement. Savoir s’évader était question de survie, à la moindre occasion elle en profitait. Se baigner sur une plage déserte, respirer l’air vif, courir, grimper à un arbre, n’importe quoi tant que c’était symbole de liberté, même jeter des cailloux dans l’eau s’il le fallait. Tout faire pour rattraper ces inter/minables séances de plage familiale. Porter le parasol, s’installer dans un secteur bondé, porter un maillot serré qui ne sèche jamais, et… Laurence ! Laurence, ou maman pour les intimes, Laurence et ses remontrances continues, sa crème solaire grasse, ses coups d’œil appuyés sur la gent masculine, n’arrivant pas à saisir que sa fille ne désirait pas bronzer. La phobie de la petite. Imaginer son corps comme celui de sa mère, défiguré par les marques blanches, lui soulevait le cœur. « Marques ou pas qu’est-ce que ça peut faire, qui c’est qui le voit ton corps », disait alors Brian. « Moi-même voyons », répondait sa sœur. Quant aux rares fois où Laurence apercevait le corps entier de sa fille, le regard de la mère lançait des éclairs. La peau douce et mate n’avait besoin de rien, ni de soin de beauté ni de bronzage. Désormais, Emilie évitait d’être trop vue… Blanche-Neige et cette reine jalouse envoyant un soldat la tuer, ce n’était sympa qu’en fiction. Maman n’irait sans doute pas jusque-là mais sait-on jamais. Petite bourgeoise se dit-elle, tu te plains ! En vacances à la mer ! Si tu savais le nombre d’enfants qui aimeraient avoir tes problèmes.
On arriva à la maison. De la mer à la mère, l’histoire n’était pas la même. Il suffit de pousser le portail du jardin pour qu’il s’ouvre en un cliquetis. Ce portail, comme tout le reste de la demeure, était censé être ultra-automatisé… en réalité, rien ne tenait la route. Le frère et la sœur n’avaient plus échangé un mot depuis leur chamaillerie. Tout semblait normal, pourtant la véritable évasion d’Emilie approchait. Pour l’heure, elle l’ignorait encore…
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