Chapitre 8 — Emilie dans la nuit

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Le soir est tombé et ça n’a pas loupé : Laurence s’est trouvée un mâle. Tout s’est déroulé comme sa fille l’avait prédit : lunettes noires et plaques rouges sur les épaules en témoignent. L’homme doit avoir la quarantaine, en fait dix de plus, elle le présente à peine et lui ne prend pas la peine de se présenter. Ils défilent dans sa vie, repartent aussi vite qu’ils sont venus et ne se distinguent jamais les uns des autres. Un peu plus ou un peu moins joufflus, graisseux, velus ou courts sur pattes, c’est tout ce qui change. Comme à la ferme de tonton Gaby lorsque le cochon monte sa truie. Au jeu des sept différences, on peinerait à en trouver.

Quand Emilie se lèvera cette nuit pour aller aux toilettes, elle entendra peut-être le petit souffle animal de Laurence et le grincement du lit, parfois mêlé aux grognements porcins du mâle en rut. Malheureusement ou heureusement, le ridicule ne tue pas et le crime paie. Dieu merci ce n’est jamais long ni trop bruyant. Chacun fera mine de ressentir un grand plaisir et l’affaire sera réglée. Pour finir la nuit sans trop d’ennui, il ne leur restera plus qu’à vider une bouteille devant le visiogramme. Le tout pour eux est d’accomplir un besoin naturel, pas plus compliqué que d’aller aux toilettes, justement. Les deux actes se ressemblent : nécessaires, un peu sales et pas très glorieux. Rien qu’imaginer le corps gras du quadra-quinqua contre le corps flasque de Laurence… Eux-mêmes gardaient toujours lumière éteinte.

Le jour, dans la station balnéaire, Emilie le voit bien : il y a un élément biologique dans les rencontres. C’est presque écrit sur les visages. Beaucoup se livrent à des parades à peine moins ridicules que celle de Laurence (qui a pourtant placé la barre très haut). Les yeux parlent. Les uns disent « je veux ton corps », les autres répondent « pourquoi pas ? ». Elles s’en défendraient, pourtant il en est ainsi. La fille décide et fait son marché, les plus machos n’y peuvent rien. Tout se lit dans les pupilles comme un livre ouvert, livre tenant plus du catalogue que du roman épique… c’est la grande bataille du « Non » qui veut dire « Oui ». Personne n’est épargné, certains regards se posent sur son corps à elle, et pas les plus beaux. Yeux en coin, bouches entrouvertes et sombres lunettes. Les garçons de son âge matent les plus grandes : les cons, eux s’ils me regardaient ce serait déjà plus flatteur. Leurs têtes sont au niveau des seins des minettes, ça aide. Les vieux matent les plus jeunes, parfois jusqu’à sa tranche d’âge. Tous feraient mieux de regarder la mer. Elle est là, resplendissante, et au final personne n’en a rien à battre. Quel paradoxe, cet océan on l’envie, on l’espère, on l’attend, et le jour où on est enfin face à lui on l’ignore.

C’est donc cela le jeu de l’amour ? Cette chose qui fait glousser dans la cour de récré et fascine ? Dont on ne finit jamais de parler, vu comme un rite complexe et mystérieux ? Qui fait rimer les poètes, écrire les auteurs, s’égosiller les chanteurs, tourner les acteurs ? On en faisait beaucoup trop, et en l’état Emilie était très tentée de rester vierge en grandissant. L’air marin lui soufflait que la vraie vie, ce n’était pas cela.

La petite se réveilla de concert avec le soleil. Ce début de journée semblait classique. En réalité, la fin des vacances allait être beaucoup plus mouvementée que prévu.

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