Puzzle

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Les talons du docteur Cocheux claque sur le carrelage, l’instant pour moi de quitter la salle d’attente et de rejoindre son bureau après nos salutations respectives.

— Allez-y, installez-vous, fait-il en consultant son ordinateur. Où en étions-nous ? Ah oui ! Alors j’ai bien pris connaissance des résultats de tous les tests que je vous ai fait faire à la maison et, vous vous en doutez bien, la phobie sociale se fait sentir. Vous êtes un peu au-dessus de la limite.

— Et encore, je l’ai grandement atténuée.

— Donc on peut dire que l’adaptation a fait son petit effet, n’est-ce pas ?

— L’adaptation, c’est ce qui m’a sauvé. Si je ne m’étais pas fait violence pour y arriver, je ne serais plus là pour en parler aujourd’hui.

— Oui, je l’avais noté aussi ça. L’épisode dépressif sévère avec idées noires, mais pas de tentative. Par contre, rien n’indique que vous êtes dans un état dépressif ou anxieux aujourd’hui et tant mieux. Mais je ne vous apprends rien en vous disant qu’il faut rester vigilant avec vos antécédents. La dépression reste en sommeil généralement, et n’attend qu’un évènement particulier ou une accumulation pour ressurgir.

— Je le sais très bien. Moi aussi, je l’ai à l’œil. On s’observe mutuellement, comme de vieux ennemis.

— En parlant de sommeil, ça a l’air d’aller aussi malgré tout. Et même si ça n’allait pas, vous refusez tout traitement. C’est toujours d’actualité depuis la dernière fois ?

— Oui.

— Si jamais vous étiez au bout du rouleau et que vous changiez d’avis, même temporairement, n’hésitez pas à me solliciter. Bien ! Passons à la suite.

Docteur Cocheux saisit un livre dans l’étagère proche de lui, une sorte de mini dictionnaire dont je n’ai pas le temps d’apercevoir le titre. Il reprend :

— Je vais vous lire quelques phrases et vous allez me dire si cela vous correspond. Si vous vous reconnaissez dedans. D’accord ?

J’opine de la tête.

— Premier item : « je ne recherche ni n’apprécie les relations proches, même dans le cercle familial. »

— Oui.

— « J’aime et je choisis le plus souvent les activités solitaires. »

— Oui.

— Item un peu plus gênant et vous êtes libre d’y répondre ou pas, mais l’absence de réponse peut fausser le résultat. « Je n’ai pas ou ou pas beaucoup d’attirance pour les relations sexuelles. »

— Partiellement vrai.

— Précisez.

— Je connais ma conjointe depuis mes 17 ans. J’en ai 36. Nous avons tout découvert ensemble. Avec le temps, ça s’essouffle forcément un peu. Surtout avec le rythme de fou de la vie quotidienne qu’on peut avoir, sans parler de l'arrivée des jumeaux, et caetera, et caetera.

— Autrement dit, vous avez quand même des rapports. Mais est-ce que vous pourriez vous en passer ? Et est-ce que vous souffrez d’une fréquence trop faible des rapports ?

— M’en passer complètement, je ne sais pas. M’en passer en tant que célibataire, oui, je pense. M’en passer en couple, ce n'est pas exclu. Mais effectivement, je ne suis pas quelqu’un qui a de gros besoins. Faire l’amour tous les jours par exemple, ça ne m’intéresse pas du tout. Je trouve ça vite lassant. Je dirais même que ça me gonfle dès le lendemain. Une fois par semaine ou même une fois par mois, ça ne me dérange pas. Pour apprécier de manger, il faut avoir faim. Manger sans faim, non merci. J’aime bien faire l’amour mais je ne ressens pas vraiment le manque, à vrai dire. Ou vraiment après une très longue abstinence. Comme plusieurs mois, en gros. Et c’est loin d’être insurmontable. Manger, boire, c’est vital. Le sexe, pour moi, ça ne l’est pas. C’est secondaire. Et puis bon, il ne faut pas se leurrer, les codes de la société disent que pour être heureux, il faut s’envoyer en l’air jusqu’à plus soif.

— Je ne vous donne pas tort. Donc si vous étiez célibataire, vous ne rechercheriez pas absolument à assouvir vos besoins naturels, même avec des coups d’un soir comme on dit ?

— Ah non, clairement pas.

— Très bien. Le suivant : « je peine à éprouver du plaisir ou je n’éprouve aucun plaisir dans les activités qui pourtant me plaisent. »

— Faux. Par contre, j’ai l’impression de ne jamais ressentir la joie. D'ailleurs, une de mes collègues m'a fait remarquer qu'elle ne m'avait jamais vu ou entendu rire. Sourire oui, mais pas rire.

— Intéressant. Vous avez des exemples concrets de situations qui vous ont interpellé par rapport à cette impression d'incapacité à ressentir la joie ?

— Quand j’ai obtenu mon bac. Tout le monde sautait de joie, pleurait, riait, chanter, danser… Et moi, je ne ressentais que le soulagement de pas avoir à me retaper une année au lycée. À part ça, c’était le vide. Euh... Quoi d’autre ? Je n’ai jamais pleuré de joie de ma vie, pas même à la naissance de mes enfants, dernièrement. C’est comme si je ne pouvais ressentir que des émotions négatives. Notamment la colère que je ressens très bien, comparé aux autres.

— Je note. Cela ressemble à de l’anhédonie, ou l’incapacité à ressentir des émotions positives dans des situations où la plupart des gens en ressentiraient. Et je ne vous cache pas que ça colle avec le diagnostic que j’ai actuellement en tête. Mais nous y reviendrons à la fin de ce test. Je continue.

— « Pas d’amis proches ou de confidents en dehors du cercle familial. »

— Oui. Un seul ami d’enfance. On se voit une fois à deux par an. J’apprécie sa présence, nous passons de bons moments ensemble, mais la vie sépare. C’est comme ça. Le temps passe tellement vite quand on entre dans la vie active... Et en toute honnêteté, si je ne devais plus jamais le revoir, ça ne me ferait ni chaud ni froid. J’ai énormément de mal à m’attacher à quoi que ce soit, car tout finit par disparaître de toute façon. D’ailleurs, dans le bouddhisme, c’est marqué noir sur blanc. Tout est éphémère alors inutile de s’attacher.

Il hoche la tête en signe d’approbation, tout en ajoutant quelques notes sur son écran.

— Ensuite, « indifférence aux éloges comme aux critiques. »

— Oui pour les éloges. Pour la critique, je la trouve plus intéressante car plus constructive.

— Est-ce qu’elle peut générer de la colère en vous si elle est injustifiée ou même justifiée mais formulée de façon un peu trop agressive à votre goût ?

— Oui, quand même. Mais j'y travaille.

—« Je fais preuve de froideur, de détachement et d’un émoussement de l’affectivité. »

— Vrai aussi. Les autres me le signalent assez régulièrement d’ailleurs. Notamment au travail puisque c’est là où je suis forcé de côtoyer mes semblables.

— Ça fait longtemps que vous êtes comme ça ?

— Oui, mais je n’ai pas toujours été comme ça. Je dirais que tout a commencé à l’école. Avec le harcèlement, le rejet, mon sentiment de différence, de décalage et mon incompréhension du monde. Et ça me poursuit encore aujourd’hui.

— Vous en souffrez ?

— C’est surtout les conséquences potentielles qui me font souffrir, comme la perte de mon emploi, de ma paix. J’ai besoin d’un environnement stable, paisible, qui ne réveille pas mes ténèbres.

— Ce qui explique la fidélité dans le couple, ma foi. Besoin de routines ?

— Oui, vraiment.

— De rituels rigides ?

— Non. J’étais résistant et rigide initialement, mais j’ai compris que pour survivre, je devais changer d’approche et m’adapter. C’est comme dans la nature. Les faibles meurent, les forts s’adaptent et survivent. Les humains ne font pas exception à mes yeux.

Le docteur pianote de nouveau sur son clavier.

— Vous me confirmez l’absence de consommation de substances ou de la prise du moindre traitement ?

— Oui.

— Bon, je ne vais pas y aller par quatre chemins. Vous êtes venu au CMP parce que vous soupçonniez d’être autiste type Asperger. On parle aujourd’hui de trouble du spectre autistique, soit dit en passant. Si on résume, le HPI ne fait aucun doute. Votre QI oscille entre 130 et 139 selon les tests et selon la fatigue du jour. Hétérogène. Même s’il n’est pas diagnostiqué, avec ce que vous me dites et ce que j'ai pu lire du rapport de la neuro-psy, le TDAH ne fait aucun doute. Pour l’autisme, j’ai assez d’éléments pour le suspecter et transmettre votre dossier au CRA, dont un syndrome de l’imposteur bien présent en raison de votre suradaptation sociale. Mais pour moi, malgré un package déjà bien fourni, il y a quelque chose qui vient se greffer à tout ça.

— Précisez.

— Un trouble de la personnalité schizoïde.

Je le regarde, intrigué. Il poursuit son explication :

— Cela n’a rien à voir avec la schizophrénie ou la schizotypie. Vous ne souffrez pas de l’absence de relations et vous n’êtes jamais déconnecté de la réalité. Pas de bouffées délirantes ou quoi que ce soit du genre chez vous. Les items que je vous ai lus sont les principaux traits de personnalité du profil schizoïde. En tout cas, je ne vois aucune surprise sur votre visage.

— Effectivement. Ces traits, j’ai conscience de les avoir. Pas de problème. J’ai juste appris aujourd’hui qu’il existait un profil et un nom précis pour les esprits comme le mien. Et maintenant ?

— Pour finir, sachez que le trouble de la personnalité schizoïde peut chevaucher votre TSA. Les deux sont sûrement liés. Mais c’est plutôt l’autisme qui explique les intérêts spécifiques et l’hypersensorialité. Par contre, les problèmes relationnels se retrouvent dans l’un et l’autre. Et l’apparition de la schizoïdie peut s’expliquer par tout ce que vous avez vécu socialement à cause de l’autisme. C'est quelque chose qui s'est développé au fil du temps. Dans tous les cas, je ne vois pas l’intérêt de poursuivre les rendez-vous avec moi puisque c’est surtout le diagnostic du TSA que vous attendez. Au moins, vous aurez un élément d’explication en plus à votre façon d’être. Pour la suite, je constitue votre dossier avec la lettre d’adressage, vous le récupérez la semaine prochaine et vous pourrez alors prendre rendez-vous au CRA pour la suite.

— Bien. Bonne journée à vous.

— Également.

Nous nous levons. Je quitte la pièce.

TSA SDI, TDAH, HPI... Et maintenant trouble de la personnalité schizoïde. Et après quoi ?

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