Spécimens
9h00 pile. J'arrive dans la salle de formation sur la communication non-violente, CNV pour les initiés. Six personnes sont déjà assises. La feuille d'émargement, encore vierge et posée sur une table à l'entrée, indique huit personnes inscrites. Je suis donc la septième. Je note six prénoms féminins et deux masculins. C'est donc une fille qui manque à l'appel, et qui d'ailleurs m'emboîte le pas en trottinant, gobelet en main. Le compte est bon.
Le formateur est un homme petit, trapu, au crâne lisse et brillant comme une boule de billard. Lunettes simples, rondes et noires, avec un U fusionné partiellement avec un R, aspect doré. Marque inconnue. Plusieurs visages similaires défilent alors dans ma tête : Michel Blanc, Jean-Pierre Coffe, Patrick Bosso, lesquels m'envoient respectivement la scène du « quand te reverrai-je, pays merveilleux », celle du « c'est pas de la charcuterie, ça, c'est de la meeeeerde » et quelques extraits ou titres de sketchs.
Puis je vois les chaussettes bordeaux du formateur, frontière entre un pantalon en velours beige et de belles chaussures de ville noires, propres et cirées, si bien qu'elles semblent flambant neuves. Mais l'usure des angles de la semelle ne trompent pas. Le col de sa chemise blanc à carreaux serrés gris clair est ouvert. Le personnage dégage du charisme et de l'assurance, à n'en point douter. Je remarque alors un grain de beauté sur sa clavicule droite, un autre sous l'oreille du même côté, plus sombre. Son nez ressemble à celui de feu mon grand-père.
Monsieur Pinchard Stéphane, nom écrit au feutre bleu sur le paperboard — ou chevalet de conférence pour les puristes de la langue française — observe son public dispersé, le corps droit comme un président en pleine commémoration, les mains dans les poches, avec un petit sourire amusé par l'engouement général. Chacun est déjà en train de dévoiler son métier et les raisons de sa présence ici. Quant à moi, je reste assis sur ma chaise, silencieux, conscient que cette nappe de bruit commence à malmener mon cerveau, stimulation que je sais vouée à disparaître dans les prochaines minutes. Alors j'attends.
Phase de consolation : quelle chance ai-je eu de récupérer une chaise en bout de chaîne. Pas de voisin à droite, mais une à gauche dont je me suis éloigné davantage. Besoin de plus d'espace. Angles, coins, extrémités... Ô refuges ! Ô cachettes !
Se tient donc à mes côtés une fille d'une vingtaine d'années, plutôt jolie à mes yeux, aux jambes sur ressorts. Les miennes préfèrent s'agiter au rythme d'une séquence musicale imaginaire. Tiens ! Des chaussettes blanches à bordures festonnées, à l'instar de celles que ma collègue a l'habitude de porter. Ses pieds sautillent, aussi agités que ses bras tentaculaires et que sa bouche déversant plus de mots en quelques minutes que moi en une journée. Néanmoins, ses phrases sont bien construites, fluides, agréables à entendre, mais hélas, rapidement fatigantes pour mes hémisphères. Trop rapides, trop détaillées, trop... pour moi, le taiseux de service au trouble du spectre autistique, en bonus. Mon esprit est déjà parti sur les nuances de ses cheveux teintés, sur ses boucles d'oreilles en forme d'étoiles scintillant selon l'angle de sa tête, sur son collier à mailles fines, aspect argent, qui m'évoque celui que ma femme portait ce matin, son préféré, puis sur...
— Allô allô ? Y a-t-il quelqu'un dans l'appareil ?
La voix du formateur recentre mon attention, cette espèce de cage de Faraday passant subitement d'un assaut de multiples arcs électriques, d'intensité égale, à un seul en une seconde. Quel soulagement, même temporaire. Fichtre ! Depuis combien de temps me tend-il la feuille d'émargement ?
— Oh pardon !
— Pas de problème. Je comprends que vous puissiez être absorbé par une demoiselle aussi charmante.
— Oui et non. Je suis absorbé par tout et n'importe quoi, c'est ça le problème.
Mon interlocuteur lève les sourcils tout en lâchant une expression faciale que j'interprète comme : « je vois ce que tu veux dire ».
Je signe avant de tendre la feuille à ma voisine de chaise dont le corps a, entre temps, pivoté pour mieux s'adresser la voisine suivante.
— Euh... Excuse-moi, tu dois émarger.
Sa bouche est une véritable Gatling à mots, bloquée sur tir.
— Tiens, la fiche d'émargement, répété-je à ma voisine sans hausser la voix.
Je regarde le formateur et dis :
— Je crois que je ne suis pas le seul TDAH dans cette salle.
Ses quatre lettres semblent percuter l'attention de madame Pipelette, effet qui nourrit ma déduction.
— Hein ? Quoi ? s'étonne-t-elle, remarquant la feuille que je lui tends.
— Tu dois signer, pour la présence.
— Oh oui oui ! Désolée, j'étais à fond dans ma discussion... Et vous, vous parliez de TDAH, non ?
— Pas vraiment. Je disais juste que, manifestement, je n'étais pas le seul spécimen dans cette salle.
Son visage affiche un grand sourire de fofolle étourdie, quelque peu gênée, avant d'avouer :
— Ça se voit tant que ça ?
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