Travaux
Piégé dans ma voiture. Fait comme un rat. Des travaux. Encore et toujours des travaux. Tantôt ici, tantôt là, de sorte qu’aucune journée ne passe sans qu’un embouteillage ne se forme dans cette maudite ville. Par acceptation de leur sort, certains conducteurs tels que moi mettent à profit cette attente non désirée pour se livrer à quelque observation du monde. Authentique, oh ça oui... Combien d’heures ainsi passées à étudier les chefs d’œuvre de Dieu, créés à son image ne dit-on pas ? Je ne pense pas me lasser un jour de contempler la toute splendeur des acharnés du klaxon vociférant derrière leur pare-brise, ni la solennité de ces majeurs dressés par amour pour leurs pairs qui, trop affairés à pianoter frénétiquement sur leur téléphone dernier cri, ne démarrent pas assez vite lorsque le feu passe au vert.
Et comment résister aux spectacles de rue improvisés par notre noble race : un vingtenaire – de la sous-espèce des casquette-sous-capuche – descend soudain de sa voiture, sûrement agacé par les gestes hostiles du père de famille à l’arrêt derrière lui et devant moi, doublé pour rien ; ce même père préférant aux chants de la raison ceux de l’orgueil ; ce père lui aussi sorti pour en découdre avec son congénère, devant sa femme, passagère, et ses deux jeunes enfants assis à l’arrière. J’imagine le gros titre aux infos : mort pour un coup de klaxon. Cela nous changerait des morts pour un portable ou pour un regard de travers. Qui sera le vainqueur ? Faites vos jeux. Le combat se termine rapidement, même pas le temps de miser. Esquive du père suivi d’un crochet du droit en réponse, et voilà le postérieur du jeune téméraire sur le bitume. Pour conclure, quelques mots de sympathie et des propositions de rab en cas de réclamation… Fin. Retour au volant pour le vainqueur, orgueil décuplé.
La file se réduit. Patience... Une bonne dizaine de minutes encore et je pourrai enfin m’extraire de cette rue saturée d’humains, comme une artère d’emboles. Plus de nouvelles du vaincu, cloîtré dans sa citadine. En revanche, je vois la mère se contorsionner entre les sièges pour tenter avec grand-peine de calmer la panique des enfants. Impuissante, elle se rassied puis s’en prend à son gorille. Pas de son, certes, mais l’image se suffit à elle-même. Gestes vifs, martelés, têtes tournées avec lèvres en plein déversement de reproches. Et pourquoi pas de menaces de rupture en cas de récidives ? J’entrouvre ma vitre. Je peux quand même percevoir la détresse stridente de leur progéniture, elle aussi prisonnière. Notre bon père de famille va-t-il céder à sa part d’ombre avant de franchir le feu vert ? Suspens.
Mes yeux ne les quittent plus.
Je ne connais pas cet homme. Je ne l’ai même jamais vu. Pourtant, chacun de ses choix, chacune de ses dernières minutes en ma secrète compagnie m’ont permis d’en apprendre énormément sur lui. Mon esprit ne peut résister plus longtemps à ce nouvel appel de la mise.
Un billet sur la gifle.
Seul le visage de la femme demeure tourné. Le sien regarde devant, la tête subitement figée. Les minutes passent. Ses mains saisissent le volant, éprouvent sa solidité. Échauffement avant la gorge ? Pas de chance, deux témoins très gênants dans le dos. Le volant ne pourrait plus respirer, s’il le pouvait.
Hop ! Deux autres billets.
In extremis.
Gagné !
Feu au vert. Cette fois, c’est la bonne.
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