Intimité
De retour à la maison en ce matin de 14 Février — l’une des journées les plus agaçantes de l’année pour mon esprit — je suspends ma veste au porte-manteaux et récupère le bouquet que je viens de poser sur le meuble d’entrer. Pas de roses rouges. Pas d’orties non plus. Un bouquet champêtre à base de fleurs diverses, pas trop cher pour le volume proposé.
Je suis sorti pour déposer un colis Vinted, mais j’ai finalement cédé à ce satané devoir d’honorer la Saint-Valentin, contre mon gré. Juste parce qu’elle y tient. Julie veut son cadeau même si elle ne le réclamera pas si je résiste toute la journée. Elle fera juste un peu la gueule, rien d’insupportable. Pour ma part, je préfère investir dans un bon restaurant plutôt que d’avoir à supporter la vue de mon argent pourrissant dans un vase et fanant irrémédiablement.
Julie travaille sur la table du salon lorsque j’arrive, sourire feint et bouquet brandi comme une flamme olympique.
— Oh, tu y as pensé ! Bravo ! Merci, mon chéri.
Quinze balles dans le… Tu ne prendras qu’un dessert et un pichet d’eau ce soir, pour la peine. Blague à moi-même.
— De rien ! C’était sur mon chemin alors…
Tu vas tout gâcher, imbécile.
— C’est même pas vrai ! Tu peux pas t’empêcher de gâcher ces moments de romantisme, c’est dingue, ça !
Effectivement, une façon pour moi d’instiller un peu de ma vraie personne dans cet échange globalement factice.
— Tu as senti leur sublime parfum ? demandai-je.
— Ah ah ah… Très drôle monsieur le comique. Contente-toi de te taire, ça vaut mieux.
Je pars boire un verre d’eau lorsqu’elle me saisit la manche, bien décidée à me dédommager par un baiser. Admettons. Et ce baiser s’éternise, gagne en intensité…
Oh non, pas maintenant. Y a le dernier chapitre de mon super bouquin qui m’attend sur le lit.
— T’es en période d’ovulation, c’est ça ? plaisantai-je après avoir décollé ma bouche pour quelques secondes. Ou une réaction allergique aux fleurs de la Saint-Valentin peut-être ?
— Chut !
Ses mains commencent à se balader un peu trop, derrière comme devant. Je suis foutu. C’est parti pour un exercice de concentration, moi qui étais déjà en train de faire le résumé mental des chapitres précédents. L’interaction physique prend fin, mais débouche sur une traction par le poignet en direction de la chambre, à l’étage, ce qui me rapproche de mon livre.
Arrivés à destination, elle saisit celui-ci pour l’envoyer dans la niche de la tête de lit, où d’autres m’attendent bien sagement.
Nos corps prennent place sur la couette. Début des préliminaires. Les vêtements disparaissent à mesure que le désir s’amplifie, mais pas forcément l’attention. Mes oreilles ne captent pas seulement sa respiration accélérée ni les sons multiples que peuvent produire deux corps à cet instant, mais aussi le voisin qui passe l’aspirateur au même étage, ainsi que la tronçonneuse en train de découper le trottoir non loin de chez nous. Et voilà que le chien montre les escaliers à son tour et arrive dans la chambre en claquant ses griffes sur le parquet.
— Concentre-toi ! râle-t-elle. Complètement toqué !
Je ne peux pas lui donner tort.
Les préliminaires s’intensifient, mais je ne parviens pas à maintenir mon attention dans notre chambre. L’érection est bien là, mais l’envie n’y est pas complètement, ce qui peut provoquer une désescalade à tout moment.
Voici venu le temps d’être monté par ma cavalière déchaînée. Par chance, l’aspirateur s’est arrêté, et le bruit de la tronçonneuse aussi, l’employé étant sûrement parti se restaurer. À la place, les grincements du lit. Toujours les mêmes. Toujours aussi efficaces pour me faire sortir de la disposition physico-mentale qui conduit à la finalité habituellement recherchée par les deux partenaires.
— Faut changer de sens… dis-je, avec un sourire exagéré.
— Ah oui, c’est vrai ! Qu’il est chiant !
Pause. Sitôt dit, sitôt fait. Rotation à 90 degrés. Presque plus de grincements. Parfait. Mais le voisin rallume son aspirateur, au rez-de-chaussée cette fois, alors que j’étais parvenu à entrer totalement dans la situation. Cela ne lui prend qu’une dizaine de minutes. Courage.
Je fais ce qui doit être fait pour aider ma partenaire à atteindre son objectif.
— Allez, viens ! Viens ! m’ordonne-t-elle, sur le point de jouir.
Je reste silencieux, les mains occupées, autant que l’esprit. Les dix minutes ne sont pas toutes écoulées. Elle vient donc la première, tandis que mon attention alterne entre Julie et le bruit de l’aspirateur, qui finit enfin par s’arrêter définitivement.
— T’es pas venu ?
— T’inquiète.
Cinq minutes plus tard, tout était fini et je pouvais enfin terminer mon dernier chapitre.
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