Progéniture

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Quand je regarde mes enfants de 20 mois, dont l’âme n’a pas encore été violée par des parents abusifs ou des camarades d’école, je ne peux m’empêcher de voir tout ce que j’ai perdu au fil du temps. L’émerveillement, l’innocence, l’authenticité émotionnelle, la spontanéité… Les enfants n’ont pas encore conscience de ce qui les attend, alors ils vivent l’instant, riant d’un jouet qui couine avant de pleurer à chaudes larmes lorsqu’on leur refuse un nouvel excès de sucre. Puis ils reveniennent à leurs occupations comme si de rien n’était. Pénible voire énervant, certes, mais sincère.

Comme tout adulte blessé, je sais parfaitement ce qu’ils s’apprêtent à vivre, ce qui pourrait les métamorphoser à tout jamais en imposteur, condamné à faire semblant plus que la moyenne, condamné à dissimuler cette noirceur que quiconque qualifierait d’anormale, d’inquiétante, sinon de pathologiquement dangereuse. Aussi veillerai-je à ce que cela n’arrive pas, quoi qu’il en coûte. Hélas, même préparés à affronter leurs congénères, nul doute qu’ils connaîtront le sort réservé à la quasi-totalité des habitants de cette formidable planète : le jugement, les brimades, le mépris, le rapport dominants-dominés, la compétition… À mes yeux, le monde humain n’est qu’un monde animal évolué. Et je ferai tout pour que mes enfants ne deviennent ni des proies ni des prédateurs tuant pour le seul plaisir de tuer, comme ces chats qui s’amusent avec le cadavre de leurs victimes. Il faut simplement savoir se transformer au bon moment et faire en sorte que chacun perçoive suffisamment de noirceur en vous pour vous craindre, et dès lors vous laisser vivre en paix, sous peine de regrettables représailles.

Je vois aussi en ma progéniture l’occasion de m’exercer au port d’un tout nouveau masque, celui du père aimant, car l’amour fait partie des éléments cruciaux du bon développement de l’enfant, à l’instar d’une bonne éducation, ni trop laxiste, ni trop stricte. Alors j’ai appris à moduler le son de ma voix, à incarner des personnages divers et variés ainsi qu’à répondre à tout sentiment d’insécurité ponctuel par l’écoute et, raisonnablement, par la protection. Trop de protection ne fait que créer des êtres fragiles, craintifs, et dépendants des autres. Des proies.

Cette attitude de bon papa n’a rien de naturel, bien au contraire. Tout est simulacre, un rôle de plus à ma collection. Le plus souvent, mon sourire couvre secrètement le rêve de me retrouver seul, dans le calme absolu, libéré de la surveillance permanente, du bruit et de l’agitation, même si j’aime mes enfants, même si j’espère réussir à incarner, dans la mesure du possible, le père exemplaire, puis de survivre, une fois mon corps réduit en cendres, dans la mémoire de deux enfants forts et à peu près sains d’esprit. Des enfants que ma noirceur n’aura jamais brisés, ni même fissurés. Défi de chaque instant. D’ailleurs, les voilà qui rentrent avec leur mère. S’agenouiller, ouvrir les bras, sourire et les embrasser tendrement. C’est ce qu’il faut faire. Que d’années écoulées depuis la dernière fois où j’ai dû m’affairer à créer du lien avec d’autres êtres. Le jeu en vaut la chandelle, alors, pour ma famille, je ferai une exception.

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