Chapitre 04 - Espoir et désillusion
! trigger warning ! Une scène peut atteindre la sensibilité de certaines personnes :
soumission sexuelle non consentie
C'est une courte scène en italique dans le texte
***
Monde 2 : Terra
Emelie
Le cœur affolé, le souffle court, Emélie cligne des yeux et fixe le miroir. La pièce est silencieuse, trop silencieuse. Seul le bruit de la pluie qui tambourine contre la fenêtre trouble ce silence angoissant qui règne, dans la salle de bain. Pourtant, elle sait ce qu’elle a vu. Ce qu’elle a entendu. Son propre reflet lui a parlé.
Une bouffée d’air s’échappe de ses lèvres tremblantes. Elle secoue la tête, chasse cette idée insensée. La fatigue. C’est forcément ça. L’esprit confus, elle ne peut se laisser envahir par des illusions. Pas ce soir.
L’orage, parti, abandonne derrière lui une pesanteur moite, presque étouffante. Après avoir quelques mots apaisants à ses filles couchées, Émelie s’avance dans le couloir plongé dans la pénombre, avec appréhension. Sous la porte de leur chambre, une lueur tremblote. Son pas ralentit. Est-il là ? Son ventre se noue. Elle inspire profondément, ajuste la bretelle de sa nuisette, puis abaisse délicatement la poignée.
Jack est assis contre la tête de lit, la lumière blafarde de son ordinateur baigne son visage. Ses doigts courent distraitement sur le clavier. Un sourire imperceptible effleure ses lèvres.
Émelie reste figée. Ce n’est pas un dossier urgent qui accapare son attention. Son regard glisse vers l’écran. Un frisson lui mord la nuque.
Les messages. Ceux de l’autre.
L’air lui semble plus épais, plus lourd. Chaque clic des touches résonne comme un coup de poignard dans le silence. Son lit, leur lit, paraît soudain immense. Froid. Vide.
Elle est là, pourtant. Sa femme.
Appuyée contre le chambranle de la porte, Émelie laisse ses cheveux effleurer ses clavicules, tandis que le rouge satiné de son déshabillé épouse chaque courbe de son corps. Elle se positionne, languide, irrésistible, dans un dernier effort pour capter son regard. Elle irradie une beauté que Jack ne pourra ignorer. Il doit la voir.
Pourtant, il ne lève pas les yeux. Son regard reste figé sur l'écran. Ignorant la réalité.
— Chéri ? susurre-t-elle d'une voix douce et envoûtante.
Jack lève les yeux et reste un instant figé, surpris. Ses paupières se plissent légèrement tandis que son regard caresse lentement les courbes voluptueuses d'Émelie. Un désir inattendu monte en lui, un désir qu'il n’avait plus ressenti depuis longtemps envers sa femme. sans la quitter des yeux, il humecte ses lèvres, referme doucement l’écran de son ordinateur et le pose sur la table de nuit. Son attention se fixe sur le décolleté provocant de la nuisette.
— Déjà là ? murmure-t-elle d’une voix suave.
— Euh… oui, j’ai juste fait un aller-retour, balbutie-t-il.
La pomme d'Adam de Jack monte et descend nerveusement.
Les draps sont froids sous ses mains. Émelie s’assoit lentement sur le bord du lit, le regard fixé sur Jack. Son souffle est calme, maîtrisé. Elle glisse la main sur sa jambe, la paume effleurant sa peau à peine couverte. Un frisson. Son doigt remonte millimètre après millimètre, caressant la tension sous le tissu fin.
Jack tressaille sous le contact. Son regard, d’abord distrait, s’assombrit. Elle le sent. Il se tend légèrement, prêt à répondre, mais elle prend les devants. Ce soir, c’est elle qui mène la danse. Ses lèvres effleurent son oreille, sa langue trace une ligne invisible contre sa peau brûlante. Elle descend lentement, effaçant chaque centimètre de distance entre eux.
Un soupir s’échappe de sa bouche. Elle le sent s’abandonner, ses muscles se relâcher sous son toucher. Son caleçon, déjà trop étroit, glisse le long de ses hanches. Elle veut savourer cet instant, le retenir, créer quelque chose qui ressemble à ce qu’ils ont perdu.
Mais il n’attend pas.
D’un geste brusque, ses mains se referment sur ses épaules, la retournent. Son souffle se coupe. Le matelas grince sous le choc. L’ombre d’un regard fiévreux, et, déjà, il s’empare d’elle.
Un frisson d’incompréhension la traverse. Non, pas comme ça. Elle voulait autre chose. Une lenteur, une douceur, une reconnexion. Mais Jack ne la regarde même pas. Il est ailleurs, tout entier, tourné vers son propre plaisir. Il ne cherche pas ses lèvres, ne frôle pas sa peau. Juste une prise ferme, possessive.
Elle se raidit, tente d’attraper son regard, mais il est déjà loin. Ses gestes sont pressés, mécaniques, avides. L’illusion se brise. L’excitation qu’elle a voulu rallumer se dissout en un instant, remplacée par un mélange amer de colère et de déception.
Les draps froissés grincent sous leurs corps. Son visage s’écrase contre l’oreiller. L’étreinte est froide, brutale. Ses doigts s’accrochent au tissu, s’enfoncent dans la taie d’oreiller. Elle retient son souffle, l’envie de crier lui serre la gorge. Une larme roule, silencieuse, absorbée par le coton.
Elle voudrait le repousser. Lui dire d’arrêter. Mais elle ne le fait pas.
Un éclat de rage éclot en elle, puissant, étouffé. Pas contre lui. Contre elle-même. Pour avoir cru, même une seconde, que ce geste pouvait être autre chose qu’un énième échec.
Quelle illusion.
Quelle erreur.
Elle est s'en rend compte. Ce moment n'était rien d'autre qu'un acte brut, primaire, dépourvu de douceur ou de cette complicité qu’elle cherchait tant. Ce n’était pas l’étreinte qu’elle espérait, mais une simple collision de corps, dénuée d'âme et de sens, là où elle rêvait d’un échange tendre, empreint de passion et de complicité
Quant à lui, Le sourire aux lèvres, béat, Jack savoure cet instant où il se sent plus léger. Affalé contre elle, il murmure :
— Hum... Tu as été exceptionnelle... Tu devrais faire des efforts comme ça plus souvent. J'ai adoré...
Émelie reste silencieuse. Non pas par gêne, mais parce qu'elle lutte pour contenir une colère sourde qui menace de la submerger. Elle pourrait fondre en larmes tant l'émotion est forte, mais elle refuse de pleurer devant lui. Allongée à ses côtés, elle l'entend déjà ronfler. Depuis quand Jack a-t-il cessé de la voir ? Lui qui, autrefois, répondait à chacun de ses désirs ?
Aux premières lueurs du matin, alors que le soleil effleure doucement sa joue, Émelie ouvre enfin les yeux sur la réalité. Après une nuit passée à fixer le plafond, elle doit se l’avouer : la petite flamme qui illuminait leurs débuts est presque éteinte. Les papillons, les regards complices, leur premier baiser, leur première nuit... tout cela est révolu.
Son cœur, accablé de fatigue et de chagrin, se résigne à accepter ce qu’elle redoutait depuis longtemps : leur couple n'existe plus. Elle aurait voulu se battre, mais aujourd'hui, elle n’en a plus la force.
Aujourd’hui, c’est un jour d’école pour les filles. Alors, Émelie enterre son rôle d'épouse, trop épuisée pour continuer à y croire, et reprend celui de mère. La mère de famille observe Zoé et Léa, ses jumelles pleines de vie qui s'amusent et se chamaillent. Leurs éclats de rire résonnent dans la maison. Un sourire feint sur les lèvres, tandis que son cœur se serre. Elle fait tout pour dissimuler son tourment, prenant soin que rien dans son attitude ne trahisse son désarroi. Et elle réussit : les enfants ne le remarquent pas, absorbés par leurs jeux. Mais en elle, la douleur persiste, invisible à leurs yeux innocents.
Tandis que Jack, un café en main, dépose un baiser sur le front de ses filles, prend sa mallette, puis sort sans jeter un regard à sa femme.
***
Le cœur brisé, Émelie se reconcentre sur ses tâches. Elle termine les box repas du midi, les range dans les cartables et une fois toutes les trois prêtes, elles prennent la voiture en direction de l’école. Dix minutes de route suffisent pour arriver devant le portail de l’établissement scolaire, devant lequel se trouve déjà se trouvent Justin et Chloé.
Les traits fatigués d’Émelie, malgré le sourire qu'elle affiche, ne passent pas inaperçus aux yeux de son meilleur ami.
Il sait que quelque chose ne va pas. Il la connaît trop bien pour être dupe. En repensant à la scène de la veille, il se souvient de l’attitude déplacée de Jack envers elle. Cela explique probablement son état aujourd'hui. Émelie a toujours su masquer ses soucis derrière une façade impeccable. Elle fait "bonne figure" devant le monde, refusant de laisser transparaître ses soucis personnels. Mais Justin, lui, sait lire entre les lignes. Il connaît les petites failles, ces détails invisibles aux autres, mais qui ne peuvent pas le tromper. Il veut connaître les raisons du mal être de son amie.
Une fois les enfants bien entrés en classe Justin invite Émelie à boire dans le tout nouveau salon de thé du coin.
Sur des chaises de style victorien, assis juste en face d’elle, il observe son amie en silence et constate la pâleur de son visage. Des cernes légèrement camouflés par un anticernes, ourlent ses jolis yeux noisette.
Depuis plusieurs minutes, Émelie fixe la vapeur qui s'élève lentement de sa tasse de thé, perdue dans ses pensées. Le silence devient pesant, et Justin décide de de le rompre.
— Comment vas-tu, ma belle ?
Émelie sursaute légèrement, arrachée à sa rêverie. Elle ouvre la bouche, hésite.
— Je… ça va… Sa voix est à peine un souffle. Mais elle sait qu’elle ne peut plus se cacher devant lui.
Son regard fuit, puis revient se poser sur lui.
— En fait…
Justin, instinctivement, pose une main réconfortante sur celle d’Émelie.
— Qu’est-ce qui ne va pas ? demande-t-il d’une voix douce.
Elle soupire, longuement, son regard dérivant avant de se fixer sur la table.
— Mon couple… Je crois que c’est fini.
Justin fronce légèrement les sourcils.
— Quoi ? Oh non… Tu veux en parler ?
Émelie acquiesce et lui raconte, la voix brisée, sa découverte du message de la maîtresse de son mari. Ce qui ne surprend pas vraiment Justin. L'attitude désagréable de Jack envers elle n’avait rien de celle d’un homme amoureux de sa femme.
Soudain, Émelie relève la tête, les yeux brillants de colère.
— Tu sais quoi ? Je suis furieuse, mais pas contre lui... contre moi. Je suis persuadée que ça dure depuis un moment, et moi, dans ma petite bulle de femme au foyer, je n’ai rien vu venir ! Pire, je pense que j'avais déjà des doutes, que je me mentais à moi-même pour ne pas l’affronter... Comment ai-je pu me laisser berner comme ça ? Pourquoi n’ai-je pas vu plus tôt ?
Ses phalanges deviennent blanches sous la pression de ses poings serrés.
— C’est un vrai salaud, ce mec... Je l’ai bien senti hier, quand il t'a mal parlé…
— Tu nous as entendus ? demande Émelie, surprise, la stupeur dans la voix.
— Oui, admet Justin en hochant la tête. Je n’ai rien fait... Je me suis dit qu’il avait passé une longue journée de travail et qu’il était fatigué.
Tête baissée et d'une voix basse, Émelie murmure :
— Désolée, je ne voulais pas que tu voies ça…
— Ce n’est rien… mais tu m’inquiètes. Tu es si pâle…
— Moi aussi, je m’inquiète pour moi, avoue Émelie.
— Ça va aller, lui assure Justin, essayant de la rassurer. Ce n’est qu’un mauvais moment, il faut juste tenir le coup, être forte et sache que je serais toujours là pour te soutenir dans cette épreuve.
— Ce n’est pas seulement ça, continue-t-elle, sa voix tremblante. Je crois que je déraille... Toute cette histoire commence vraiment me déstabiliser.
— Qu’est-ce que tu racontes ? Ce n’est pas toi, c'est lui ! Il ne se rend pas compte de ce qu’il est en train de perdre ! s’indigne Justin, se levant brusquement, les poings posés sur la table.
— Non, ce n’est pas ça… souffle Émelie. Il faut que je te parle de ce que j’ai vu…
Justin se rassoit, calme sa colère, et oriente toute son attention sur elle.
— Dis-moi, qu’est-ce que tu as vu ?
Émelie baisse encore la voix, presque en chuchotant, comme si elle redoutait ce qu’elle allait révéler. Elle explique en détail ce qu’elle aperçu après sa douche la veille au soir. Comment la couleur du couvercle reflétée dans le miroir était différente de celle qu’elle tenait en main, et cette sensation étrange : son reflet n’était pas tout à fait elle. Pire, elle avait l’impression qu’il lui avait parlé.
— Je crois vraiment que je perds la tête, Justin...
— Écoute-moi, dit-il d’une voix ferme mais douce. Tu as toujours été une personne sensée, que je connaisse. Tu es celle qui m'a aidé dans toutes mes démarches et tu sais très bien de quoi je parle. Et surtout, tu es une mère exemplaire. Je n’ai jamais rencontré quelqu’un d’aussi équilibré que toi, ma belle. Alors, oui, peut-être que c’est juste de la fatigue, ou autre chose... Mais, par pitié, arrête de penser que tu perds l’esprit. C’est impossible pour toi.
Justin jette un coup d'œil à sa montre. Cela fait déjà une heure qu'ils discutent sont attablés.
— Oh, je suis désolée de couper court à cette conversation, mais je vais devoir y aller, annonce Justin, un peu gêné de devoir laisser son amie seule.Tu sais qu’hier j’ai passé un entretien d’embauche, ils veulent me revoir ce matin. Il me reste une petite heure pour me préparer, donc je vais devoir filer. J’aurais tellement envie de rester avec toi pour poursuivre notre conversation.
Ils se lèvent et s’enlacent.
— Ne t’en fais pas. Je suis tellement heureuse pour toi ! Je suis sûre que tu vas décrocher ce poste ! Va, je m’occupe de l’addition. Merci d’être toujours là pour moi, Justin.
Au moment de partir, Justin lui murmure à l’oreille : « Je crois en toi alors toi aussi, crois en toi. »
***
Il retourne vers sa voiture pendant qu’Émilie se dirige vers le comptoir pour régler les boissons, en attrapant un donut au passage.
Le petit sachet en papier dans une main et ses clefs dans l'autre, Emelie avance l’esprit plus léger après avoir partagé ses doutes et ses peines à son meilleur ami. Elle rentre dans sa voiture, pose la vienoiserie sur le siège passager puis démarre.
Après un court trajet, dont elle ne se souvenait que par bribes tant son esprit était ailleurs, elle se gare devant chez elle.
Une fois à la maison, elle commence son rangement matinal, quand elle se souvient avoir oublié le donut acheté plus tôt, laissé dans sa voiture. Elle soupire et fait demi-tour, se dirigeant machinalement vers le pot argenté de l’entrée. Sans réfléchir, elle y plonge la main à tâtons, cherchant ses clés. Cependant, ses doigts ne rencontrent que quelques pièces éparses. Frustrée, Émelie lève les yeux et constate, à sa grande surprise, que le récipient est presque vide. Le trousseau n’est pas là.
Elle s’étonne. Les a-t-elle fait tomber ? C’est étrange... elle aurait dû les entendre s'échouer au sol. Intriguée, Émelie déplace la console sur laquelle repose ses affaires, espérant les retrouver derrière. Elle se penche, scrutant attentivement le dessous du meuble. Mais toujours rien. Les clés ont disparu.
L’incompréhension d’Émelie grandit. Est-elle vraiment en train de perdre la tête au point d'oublier où elle a laissé ses clés ? Malgré les paroles réconfortantes de Justin, elle ne peut s'empêcher de douter de plus en plus d'elle-même. L'inquiétude quant à son état mental s’installe peu à peu, s'insinuant dans chacun de ses gestes.
Où sont elles ?
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