Chapitre 26 - Souvenirs de Gwendoline
Monde 2 : Terra
Justin
Les mains, encore, sur le volant, Justin ne peut détacher son regard de la majestueuse demeure Queenslander. Cette luxueuse bâtisse en bois sur pilotis lui rappelle tant de souvenirs d'enfance. Il se revoit courir sur l'immense véranda ouverte entourant la maison, un refuge ombragé où il aimait jouer lorsque la chaleur accablante rendait l'extérieur étouffant. D Du fait du le soleil de plomb, il y faisait toujours chaud. Il se remémore aussi les moments où, petit espiègle, il se cachait sous le domicile pour grignoter des gâteaux fraîchement sortis du four, volés en douce. Cette pensée esquisse sur son visage un sourire nostalgique. De retour à la réalité, il met le frein à main, détache sa ceinture et sort de la voiture.
Justin monte lentement les marches menant au porche, son cœur battant plus fort à chaque pas. Il s’arrête devant la grande entrée en bois, vitrée sur la partie supérieure, hésitant une seconde. L’excitation et la nervosité se disputent en lui. Aujourd’hui, pour la première fois sous sa nouvelle identité, il va la revoir. Elle est informée de la situation, mais il ne sait pas encore comment elle réagira en le voyant maintenant.
Il appuie sur la sonnette. Une femme d’âge moyen ouvre la porte avec un large sourire.
— Bonjour ! Vous êtes enfin arrivé ! s’exclame-t-elle avec enthousiasme. Gwen est dans la serre. Faites le tour de la véranda, elle est juste derrière. Allez-y, je vais préparer le thé.
Justin ne s’attendait pas à cette rencontre. Il ne l'a jamais vue et suppose qu'elle est une employée de maison accompagnant sa grand-mère.
Ses longs cheveux blancs attachés en chignon lâche et son tablier vert, Gwendoline taille attentivement un bonsaï. C’est au moment où elle pose son outil qu’elle aperçoit Justin. À sa vue, ses yeux bruns s’illuminent. Une surprise fugace traverse ses traits avant qu’elle n’abandonne tout pour venir à sa rencontre. Avec une énergie insoupçonnée, elle l’enlace tendrement.
— Oh, mon enfant, comme je suis heureuse de te voir !
Puis, prenant son visage en coupe de ses mains ridées, elle l’observe avec une émotion palpable.
— Bonjour, Granny, souffle Justin, soulagé, je le suis aussi.
— Comme tu es beau !
Aucune hésitation, aucune gêne. Gwendoline l’accueille avec la même bienveillance. C’est une expérience nouvelle pour lui. D’ordinaire, ceux qui l’ont connu avant sa transition posent des questions embarrassantes ou affichent une incompréhension maladroite. Mais avec Granny, il n’a pas à se justifier. Il n’y a que de l’amour.
Après une demi-heure à évoquer des souvenirs, Justin pose sa tasse de thé et prend une inspiration. Il est venu pour une raison bien précise.
Avant qu'il ne parle, Gwendoline, assise confortablement dans son fauteuil, croise les jambes et le regarde attentivement.
— Hum… je sens que tu as quelque chose d'important à me dire, murmure-t-elle.
Justin sursaute, surpris par la vivacité d'esprit de la vieille femme.
— En effet, Granny. Il y a quelques jours, j'ai vécu une expérience inhabituelle que je souhaite partager avec toi.
Une étincelle brille dans les yeux de Gwendoline.
Justin rassemble ses idées et lui raconte tout : comment il en est venu à rechercher l’un des carnets de sa grand-mère relatant des histoires sur les mondes parallèles. Il ajoute que l’idée lui est arrivée après avoir écouté son amie Emélie, persuadée de pouvoir communiquer avec son double à travers un miroir.
Il indique que, lorsqu'il fouillait dans des cartons de souvenirs pour retrouver ce récit sur les multivers, une silhouette féminine assise en tailleur est apparue soudainement. Cette femme présentait une ressemblance remarquable avec lui, suggérant qu'elle pourrait être une version alternative de lui-même.
Avant de disparaître, elle a murmuré avant de disparaitre « Il faut retrouver la page manquante. »
Gwendoline reste un instant, silencieuse, le regard perdu dans le vide. Lorsqu’elle reprend la parole, d’une voix plus grave.
— Je vais te raconter une histoire.
Elle repose sa tasse et lisse son tablier machinalement.
— Comme tu le sais, notre famille possède certaines particularités. Nous pouvons "jouer" avec les énergies et les ondes de notre environnement. Lorsque ta mère avait dix ans, j'utilisais régulièrement mon don de manière intense. J’étais convaincue d’être sur le point de percer un secret essentiel… et j’ai négligé tout le reste.
Son regard s’assombrit, se fixe sur le liquide ambré de son thé.
— Je vivais uniquement pour ma quête. Mon mari s’est éloigné, trouvant du réconfort ailleurs. Quant à ma fille, elle m’en voulait de mon manque de présence pour elle. Mais moi, je ne voyais que le but à atteindre. Je cherchais la formule parfaite.
Justin fronce les sourcils.
— La formule parfaite ?
Gwendoline hoche lentement la tête.
— J’étais sur le point de découvrir comment voyager d’un monde à l’autre grâce à la relaxation et à la modification du taux vibratoire. Et puis… un jour, tout a changé.
Sa voix se fait plus basse, presque un murmure.
— Ce jour-là, j’étais, en pleine méditation, assise en tailleur au centre d’un pentacle. L'atmosphère s'était chargée en électricité, hérissant les poils de mes avant-bras. J’ai ouvert les yeux et… je l’ai vue.
— Qui ? demande Justin, suspendu à ses lèvres.
— Mon double.
Elle marque une pause, laissant le poids de cette révélation flotter dans l’air.
— Au début, nous nous observions, sans parler, car nous en étions incapables, non expérimentées. Cependant, à force d’essais, nous avons réussi à communiquer. Nous avons partagé nos connaissances, comparé nos découvertes, et pris des notes dans nos carnets respectifs. Quand, une nuit, alors que j’étais en train de ranger, elle est apparue, affolée. Elle a saisi les deux cahiers, dans lesquels nous avions écrit la même chose, puis a arraché une page : la suite de la formule. Elle a brûlé le mien, laissant la feuille déchirée sur le côté, et a conservé le sien, ne réduisant en cendres que la partie retirée. Ainsi, nous avions chacune une moitié du processus. Avant de disparaître, elle m’a dit que ceci ne devait jamais quitter la famille… Ce que tu as lu quand tu étais jeune était des souvenirs sur mon expérience sans détailler la marche à suivre.
Justin n’en revient pas.
— Et tu ne l’as jamais revue ?
Gwendoline se lève lentement, le regard voilé.
— Non.
Justin frissonne. Cette histoire dépasse tout ce qu’il aurait pu imaginer. Et pourtant, il sent au plus profond de lui que ce n’est que le début.
— Il y avait de la peur dans ses yeux ce soir-là. Une de celle qu’on ne peut oublier. Elle m’avait traversée, s'insinuant en moi comme une vague glaciale. Depuis ce jour, je n’ai plus jamais osé retourner dans sa dimension. Quelque chose de grave a dû se produire pour qu’elle réagisse ainsi. Lors de nos entraînements pour nous voir d’un monde à l’autre, j’avais réalisé à quel point nos vies se reflétaient. Elle était médecin-obstétricienne, tout comme moi. Nous avions le même mari, la même fille. Tout semblait identique. Je ne saurais dire ce qui a provoqué ce changement soudain en elle, continue-t-elle, mais quelque chose a forcément bouleversé son existence.
— Et cette feuille, tu l’as toujours ?
— Oui, tu fais partie de la famille, alors je peux te la montrer.
D’un pas déterminé, Gwendoline se dirige vers sa bibliothèque. Elle déplace soigneusement cinq livres, révélant un coffre-fort dissimulé derrière eux. Après avoir tapé un code numérique, un clic résonne et la porte blindée s’ouvre. Avec précaution, elle en sort un porte-documents qu’elle tend à Justin, un sourire énigmatique aux lèvres.
Justin, qui était resté assis, se lève lentement. Son regard s’ancre dans celui de Gwendoline puis le saisit.
— Merci, Granny…
Son cœur bat à tout rompre. Cette histoire est si incroyable qu’il a l’impression de tenir un trésor inestimable entre ses mains. Avec une infinie délicatesse, il découvre une page jaunie par le temps, marquée par une déchirure, vestige silencieux d’un secret attentivement préservé.
— Est-ce que je peux la garder un peu ? J’aimerais comprendre…
Après une courte une pause, le cœur gonflé de curiosité, il reprend, est-ce que tu serais d’accord pour m’enseigner ?
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Petite note de l'autrice :
Il y a normalement des dessins représentant la feuille qui est déchirée... ainsi que la partie qui se trouve sur le carnet... mais ici avec regret on ne peut pas mettre de photos...
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