﴾ Chapitre 8.1 ﴿ : Le Conseil de l'Aube
L’air saturait d’encens et de tensions retenues, au point que Jonas commençait à être pris de nausées. Dans l’immense salle du Conseil de l’Aube, le jeune homme observait la lumière filtrer à travers les hautes fenêtres gothiques, projetant sur le marbre poli de longues traînées d’or et d’argent. Chaque pas résonnait sous la voûte, se mêlant aux murmures des conversations. Jonas laissait son regard glisser sur les colonnes, le marbre veiné de noir, les lourdes draperies de velours qui tombaient sur les loges des grandes familles. Tout autour de l’hémicycle, elles s’élevaient par dizaines. Les tentures ornées des blasons dissimulaient partiellement les figures qui s’y tenaient assises. Des figures nobles, des dignitaires influents, venus assister au spectacle comme à une tragédie du Grand Théâtre dont ils connaissaient déjà la fin. Le lieu se voulait solennel, pensé pour inspirer le respect tout autant que la crainte. Ici, tout suintait une grandeur ancienne et figée, pesant comme une chape de plomb sur ceux qui oseraient ne serait-ce que penser à la défier.
Face à l’assemblée, un mur monumental s’ornait du symbole de Canaan, celui-là même qui figurait sur chaque oberin. En pleine centre, une table ovale se dessinait, à l’image d’une arène où se jouait un jeu dont les codes n’avaient rien d’évidents. Les chefs de famille et leurs proches conseillers s’y alignaient, visages de marbre et postures étudiées, prêts à se livrer bataille à la force des mots. Ils savaient leurs moindres gestes scrutés et analysés, exactement ce que faisait Jonas à cet instant. Le jeune Etherios constatait une fois encore ce qu’on avait eu tôt fait de lui apprendre : en ces lieux, chaque regard, chaque parole pouvait devenir une arme. Une arme qu’il était facile de se voir retournée contre soi.
Jonas inspira profondément et se redressa sur son siège pour croiser les jambes. Depuis sa loge, seul, il dominait la salle sans véritablement en faire partie. Il aurait pu se trouver à la table du conseil, lui aussi. Mais comme toujours, le patriarche des Valor préférait laisser son fils observer sans lui accorder une place au grand jeu. Helios échangeait avec son conseiller, peu enclin à écouter les revendications de l’homme bourru qui s’égosillait maintenant depuis de longues minutes.
Jonas avait reconnu Jesper Trevian à l’enclume qui ornait son fauteuil. Derrière une épaisse barbe grise, ce dernier crachait son agacement à un général Grisemont imperturbable, qui venait de présenter la difficile situation par-delà les murs de la cité. Pensif, Jonas vint reposer la tête sur sa main, appuyé sur son accoudoir. Les pertes récentes et le recul des colonies menaçaient plus que jamais les intérêts des Trevian. À eux seuls, ils représentaient la quasi-totalité des exploitations minières et forestières nécessaires à l’approvisionnement de la cité. Sans minerai, on ne pouvait forger armes et armures. Sans bois, les forges cessaient de fonctionner. Sans pierre d’éther, il était impossible d’équiper les Etherios. La survie même de Canaan face à la menace extérieure était indissociable de celle des Trevian.
Le regard de Jonas remonta progressivement la table. Il scruta les visages, analysa les réactions divergentes. Akino, Daelys, Ardentis, Eldemar, Velkhan... Il avait pour certains du respect ou de l’admiration. Pour d’autres, un mépris à peine voilé. Au sein de cette assemblée, ces derniers ne lui évoquaient guère plus que des vieillards accrochés à leur maigre pouvoir, se pensant rois dans une arène où beaucoup n’étaient déjà plus que des pions.
En parlant de roi, Jonas s’intéressa à celui qui trônait au-dessus d’eux, un homme encore drapé d’atours royaux, mais dont l’ombre semblait plus vivante que la chair : Rhaemir Maranthil, maître de l’humanité, ou tout du moins, ce qu’il en restait. Le vieux souverain balayait la table sans la voir, témoin passif des jeux d’influence qui se jouaient devant lui. Il fut un temps où la voix de Rhaemir commandait avec force sur ce conseil. Un temps dont Jonas peinait à se souvenir. À présent, ses mots étaient ceux d’Alric Voss Azrael.
Vêtu d’un chasuble d’ivoire brodé d’or, l’archevêque suprême d’Aelion se tenait assis aux côtés de son roi, présidant l’assemblée en colportant ses murmures. Son visage émacié dépeignait la gravité d’un homme prêt à asséner la sentence divine. Sous l’ombre de son capuchon, bordé d’insignes sacrés, ses yeux pâles observaient les débats avec une sérénité inquiétante. L’Ordre n’avait pas besoin d’élever la voix pour être entendu. Il était l’une des pierres angulaires sur lesquelles reposait l’humanité toute entière, une autorité que nul n’osait contester. Sa simple présence à ce conseil rappelait une vérité immuable : les rois passaient, les empires s’effondraient, mais la foi et ses gardiens demeuraient.
Jonas sentit sa mâchoire se serrer. Une brûlure sourde lui remonta l’échine, comprimant ses poumons. Il repensa à sa mère et ses prières, murmurées jusqu’à l’épuisement. Il repensa aux signes qu’elle pensait discerner dans chaque ombre, à cette ferveur maladive qui la lui avait définitivement arrachée. L’Ordre n’avait rien de sacré. Il n’était qu’un nid de vipères drapé de vertu, une menace qui enserrait le royaume tout entier d’une poigne de fer. Il ne se contentait pas d’influencer le pouvoir, il l’infectait. Jonas avait depuis longtemps compris que les regards qui s’attardaient sur l’archevêque n’était pas une marque de respect, mais de la soumission, une révérence tâchée par la crainte. Nul ne défiait l’Ordre, Jonas s’y était depuis longtemps résolu. Pourtant, un jour, l’influence de ces charognards prendrait fin. Ce jour, il ne serait pas qu’un simple témoin. Il serait la main qui les précipiterait dans l’oubli.
— Il est fascinant de voir à quel point tu aimes jouer les spectateurs.
Le cœur de Jonas manqua un battement. La voix, basse et tranchante, semblait avoir surgit des ombres, s’insinuant à ses oreilles tels les sifflements d’un serpent. Masquant sa surprise, le jeune homme déglutit. Il jeta un coup d’œil discret sur sa gauche, vers la porte fermée, puis vers le fauteuil à sa droite. La posture désinvolte, Zane y observait les échanges en contrebas avec une assurance glaciale. Jonas ne l’avait pas entendu venir, n’avait pas même senti le moindre signe de sa présence avant qu’il ne lui adresse la parole. Un frisson d’inconfort lui parcourut l’échine, mais il tâcha de n’en montrer aucun signe.
— Tu as toujours eu un don pour t’entourer de silence, reprit Zane. Tu ne souhaites pas me parler, petit frère ?
Jonas prit une inspiration mesurée avant de répondre, le ton feignant l’indifférence.
— J’écoute.
— Tu écoutes, répondit Zane. Bien sûr. C’est tout ce que tu as à faire après tout.
Le ton de Zane était léger, presque distrait, mais Jonas n’était pas dupe une seule seconde. Chaque mot était une lame tournée contre lui.
— Voilà donc ce que tu fais de ton temps, dit-il encore. Pendant que d’autres s’entraînent, s’élèvent, toi, tu écoutes.
— Je suis en permission.
— Permission... répéta Zane en penchant la tête, faussement songeur. Un mot bien pratique pour ceux qui n’ont jamais su quoi faire d’eux-mêmes.
Jonas sentit une bouffée de colère lui nouer la gorge, mais il la ravala aussitôt. C’était ce que Zane attendait : une réaction, un écart.
— Te voilà assis dans l’ombre, poursuivit-t-il, observant ceux qui décident pendant que toi, tu restes immobile.
— Je ne suis pas immobile, rétorqua Jonas, plus acide qu’il ne l’aurait voulu. J’apprends.
— Tu apprends ? s’amusa son frère une fois encore.
— Oui. Je mets simplement les préceptes de père en application.
Un rictus se dessina sur le visage de Zane.
— Le savoir fait le pouvoir, dit-il en observant leur paternel qui prêtait toujours l’oreille à l’un de ses conseillers. Alors dis-moi, Jonas, qu’as-tu appris de ce petit jeu, là en bas ? Vois-tu ce qui se joue ?
Le regard de Jonas se perdit sur la table ovale, fixant un point perdu entre les figures réunies. Il garda le silence un instant. Zane le testait, le sondait, afin de voir jusqu’où s’étendait vraiment sa compréhension de la situation. Il ne mordrait pas à l’hameçon d’une réponse trop évidente. Il réfléchit, observa, relia les points qui s’affichaient dans son esprit. Puis, alors qu’il posait les yeux sur le patriarche des Trevian, ses lèvres se décollèrent.
— Jesper est nerveux.
La voix de ce dernier tonnait toujours face au général Grisemont. Depuis le début de ce conseil, il n’avait eu de cesse de s’emporter, martelant le bois poli avec une véhémence à peine contenue. Zane poussa un rire moqueur.
— Grande nouvelle, dit-il d’un ton désinvolte. En est-il un jour allé autrement ? Les récentes attaques hors des murs sont sans doute de trop pour leurs petits cœurs de creuse-terre. Rien d’inhabituel.
— Pas cette fois, insista Jonas tandis que son regard glissait sur les grandes familles. Ils semblent tous sur leurs gardes.
Zane ne répondit pas. Jonas sentit qu’il l’écoutait avec plus d’attention. Ses yeux s’arrêtèrent sur un homme en uniforme militaire noir et au regard acéré, les mains jointes sous le menton. Fidèle à sa réputation, Lian Akino restait impassible à la démonstration de colère des Trevian. Jamais le maître des Garde-ébènes ne dévoilerait la faille dont Jonas avait besoin, mais le jeune Etherios avait appris à ne pas se focaliser sur les figures d’autorité. Le véritable désordre venait bien souvent de ceux qui se pensaient invisibles. Derrière Akino, un jeune conseiller venait de trahir son inquiétude par un regard imperceptiblement trop appuyé. Un simple regard qui avait suffi à Jonas pour comprendre ce qui se déroulait là, en bas.
— Lian sait quelque chose, murmura Jonas. Quelque chose sur notre famille.
Zane tourna légèrement la tête, scrutant son frère du coin de l’œil.
— Et à quoi vois-tu cela ? demanda-t-il.
— Son conseiller, souffla Jonas. Trop inexpérimenté sans doute pour parvenir à masquer son trouble. Visiblement, notre père ne le laisse pas indifférent.
— Je ne vois pas ce que cet intérêt peut changer. Après-tout, nous sommes mêlés à tout ce qui mérite s’être su.
— Pris isolément ? Rien. Mais regarde donc ce cher Victor.
Jonas désigna les Daelys d’un discret geste de la tête. D’ordinaire d’une maîtrise irréprochable, leur patriarche laissait échapper une crispation inhabituelle, un détail aussi discret qu’intriguant. Son doigt pianotait doucement contre la surface de la table, un tic nerveux qu’il tentait vainement de dissimuler derrière une façade faussement impassible. Jonas savait reconnaître un homme qui attendait quelque chose.
— Il n’écoute pas Trevian, reprit-il. Il ne l’a pas écouté un seul instant. Son attention est ailleurs depuis le début. Il n’est pas rare que les plus proches alliés partagent le même ennemi. Je ne pense pas m’avancer en affirmant que les Daelys ont eux aussi de l’intérêt pour notre famille.
Un silence s’étira. Jonas sentait Zane peser ses mots, jaugeant la pertinence de ses observations. Il ne devait pas reculer. Son frère discernerait le moindre doute.
— Je crois que notre père prépare quelque chose, conclut-il. Quelque chose en lien avec les récentes pertes. Quelque chose qui préoccupe suffisamment les Daelys et les Akino pour qu’ils ignorent les inquiétudes légitimes des Trevian.
Zane ne confirma ni n’infirma ses propos, mais un éclat amusé brilla dans son regard. À cet instant, Jonas comprit qu’il avait touché juste. Ne restait plus pour lui qu’à comprendre la nature de ce qui occupait ainsi les esprits. Les Akino commandaient aux Garde-ébènes. Les Daelys géraient les logistiques civiles et militaires de la cité. Si un sujet concernant ces deux familles devait les inquiéter suffisamment, alors il ne pouvait s’agir que d’une seule et unique chose. L’attention de Jonas dériva sur un homme aux longs cheveux blancs portant un habit d’apparat améthyste. La broche à sa poitrine présentait une flamme, au cœur d’un engrenage. Jonas plissa les yeux.
— Dalmor, réfléchit-t-il à haute voix. Il ne regarde pas la table.
Zane haussa un sourcil.
— La porte, précisa Jonas.
Jusqu’ici silencieux, le maître du Collégium semblait fixer les échanges, mais son regard ne réagissait pas aux gesticulations de Jesper Trevian. Il se perdait derrière-lui, contemplant studieusement les montants ornés d’or.
— Lui aussi attends quelque chose, ou plutôt quelqu’un.
— Ces boiseries sont splendides, railla Zane. Peut-être est-il simplement amateur d’art ?
Jonas ignora ses moqueries.
— Un homme comme lui n’a pas de temps à perdre à admirer des boiseries.
Les pensées de Jonas se mirent à tourner. Trop de signes convergents, trop d’absences, de silences calculés. Il était désormais convaincu que tout cela concernait l’éther. Si l’éther était concerné, alors les Daelys l’étaient aussi. Ils avaient toujours voté pour son contrôle strict, s’étaient à chaque fois opposés à sa prolifération. Quant à leurs alliés Akino, leur lutte permanente contre les trafics des bas-fonds les plaçaient en première ligne. Le cerveau du jeune Etherios bouillonnait. Les pièces s’imbriquaient une à une. Quelque chose allait se produire et bousculer la dynamique de ce conseil. Quelque chose en rapport avec l’éther, le Collégium et les Valor. Il écarquilla soudain les yeux.
— Donear, souffla-t-il.
Il remonta la table jusqu’à son père et ses conseillers, constatant l’absence du sphéricien. Donear n’était pas un homme effacé et n’aimait pas se laisser oublier. Jonas repensa aux autres absences de Donear ces derniers mois, à ses allers-retours incessants au manoir des Valor. Ses dents se serrèrent d’excitation. Il comprenait, enfin. Il sentit une pointe d’exaltation l’envahir. Bientôt, les portes de la salle du Conseil s’ouvriraient. Donear y entrerait avec toute la théâtralité dont il était capable, et il présenterait son œuvre. Une nouvelle avancée, probablement, peut-être une arme qui renforcerait Canaan dans sa guerre contre les Ashirs.
Jonas s’autorisa un léger sourire, mais un claquement sec l’interrompit dans son élan. Zane l’applaudissait avec une nonchalance teintée de sarcasme.
— Il semblerait qu’après tout, tu apprennes, concéda-t-il d’un ton moqueur.
Jonas ne répondit pas immédiatement. L’euphorie de sa déduction s’étiolait sous cette impression constante d’être pris pour un enfant à qui l’on accordait une victoire insignifiante. Ce jour-là pourtant, il ne céderait pas à son frère. Il ne lui donnerait pas ce plaisir.
— Tu sembles oublier que je suis un Valor, moi-aussi, dit-il avec tout l’aplomb dont il était capable.
L’amusement de Zane s’effaça, remplacé par une expression plus insondable.
— Non, trancha-t-il. C’est justement ce que je n’oublie pas.
Ces mots s’insinuèrent dans l’esprit de Jonas comme une encre noire se disperse dans l’eau claire. Un frisson lui parcourut l’échine, mais il n’eut pas le temps de répliquer. Dans l’assemblée, un murmure s’éleva, gagnant les loges tandis que les regards convergeaient vers la table ovale. La voix de Jesper Trevian s’évanouit dans un souffle. Helios de Valor venait de se lever. Le moment que tous attendaient était venu.
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