﴾ Chapitre 8.2 ﴿ : Le Conseil de l'Aube

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Un silence pesant s’étendit. Helios ne précipita aucunement sa prise de parole. D’un geste à la lenteur étudiée, il ajusta les pans de son manteau avant de balayer le conseil d’un regard impénétrable. Il s’attarda notamment sur les Akino et les Daelys puis enfin sur le trône avec un mélange de solennité et d’assurance.

— Votre altesse, finit-il par déclarer d’une voix mesurée, pleine d’autorité. Éminents membres du conseil. Je crois qu’il est temps de regarder les choses telles qu’elles sont. Nous convenons tous que les lourdes pertes de ces derniers mois sont un véritable désastre.

Jonas examina les réactions autour de la table. Qu’il semblait soudain aisé de deviner ce qui leur traversait l’esprit. Encore rouge de son échange, Jesper Trevian hochait la tête comme un forcené, buvant les mots d’Helios comme une promesse de salut. Au rictus de Lucian Dalmor s’ajoutèrent les messes basses de Victor Daelys à son conseiller ainsi que celles des autres familles. Quant à Liam Akino, et bien, celui-ci restait fidèle à sa réputation : une véritable statue.

— Nos forces ne progressent plus, reprit Helios en s’adressant tour à tour à chacun d’eux comme un tribun. Elles s’épuisent, se réduisent. Nos convois sont attaqués. Nos avant-postes et nos colonies sont menacés. Si rien n’est fait, nous serons bientôt incapables de sécuriser les sites sensibles sans lesquels la survie même de cette cité est compromise. La menace des Ashirs n’a jamais été aussi grande et pourtant, hors de nos murs, ce sont nos enfants qui paient chaque jour notre inaction.

Jonas observa son père secouer la tête dans une mécanique longuement travaillée. Il devait lui reconnaître un talent de comédien dont lui-même était bien incapable.

— Nous devons répondre, asséna avec conviction le patriarche des Valors. Inverser la tendance.

— De belles paroles, l’interrompit Victor. Mais concrètement ? Que proposez-vous ?

Helios laissa planer la question et les murmures qui l’accompagnèrent, sachant que sa réponse n’en aurait que plus d’impact. Il chercha son roi du regard, sans que ce dernier ne réagisse. À ses côtés, l’archevêque d’Aelion hocha simplement la tête. Helios prit une longue inspiration, dévisageant froidement les Daelys.

— La solution.

Un déclic sourd se propagea soudain dans l’air, vibrant jusque dans les murs. Tous les regards se détournèrent de la table ovale. De l’autre côté de la salle, les lourdes portes s’ouvrirent dans un souffle cérémoniel. Absorbé par ce qui se déroulait sous ses yeux, Jonas se redressa sur son siège. Il sentit une satisfaction furtive l’envahir, un sourire gagner le coin de ses lèvres. Il avait vu juste.

Donear apparut, escorté par deux gardes du Palais. Habillé de la tenue améthyste du Collégium, ornée de l’aigle des Valors, le sphéricien avançait d’un pas mesuré, avec l’assurance de quelqu’un qui savait que son heure était venue. Le soldat à sa droite portait un objet long, recouvert d’un drap blanc. L’attention de la salle entière se cristallisa sur eux. Tous attendaient. Tous savaient que ce Conseil venait de basculer, et que ce qui se jouait devant eux sonnait probablement un tournant dans la guerre éternelle que menait Canaan.

Sous les regards méfiants des grandes familles, Donear s’arrêta à quelques pas de la table, saluant d’une courte révérence.

— Votre Altesse, honorables conseillers, dit-il tandis que les derniers chuchotements cessaient. Je vous remercie de me recevoir aujourd’hui.

Bien qu’admirablement posée, la voix du sphéricien n’avait rien d’effacée. Donear était un artisan de renom, mais également un orateur accompli, habitué à capter la curiosité de la noblesse qu’il enviait tant.

— Depuis des années maintenant, les recherches du Collégium sur l’éther n’ont eu qu’un unique objectif : préserver cette cité. Comme vous le savez à présent, préserver ne suffit plus. C’est pourquoi, avec votre bénédiction, mon roi, et celle du Créateur, j’ai le grand plaisir de vous présenter... l’avenir de l’humanité.

Les sillons aux bords des yeux de Jonas se creusèrent de plus belle lorsque Donear plongea une main dans la poche intérieure de sa robe pour en sortir un objet de la taille d’une noisette. À peine posée sur la table, la sphère d’argent se mit à briller d’une lueur opalescente, comme si celle-ci était prise de vie. Les messes-basses reprirent depuis les loges, trahissant autant de curiosité que d’appréhension.

— Une sphère ? s’étonna Victor Daelys sans comprendre.

— Une nouvelle génération, répondit le sphéricien avec une excitation à peine dissimulée. Plus puissante, plus concentrée. Une sphère qui ne dénature pas la nature même de l’éther. Imaginez les pouvoirs décuplés d’un Etherios. Imaginez une sphère qui ne s’épuise jamais. Une sphère capable d’assimiler l’éther qui l’entoure et d’en tirer le plein potentiel.

Il fit une pause dramatique, laissant son regard courir sur chaque visage. Le sphéricien jouait de son charisme avec brio pour retenir l’attention jusqu’au moment opportun. Mais Jonas n’était pas dupe. Le jeune Valor n’avait d’yeux que pour le drap qui recouvrait ce que Donear devait encore révéler.

— Nous avons longtemps pensé que seuls les Etherios et leur nombre limité pouvaient être en mesure de manier l’éther. Que sans eux, l’humanité ne pouvait se défendre, devait accepter ses pertes sans pouvoir contre attaquer. Ce temps est à présent révolu.

Donear tira enfin le drap d’un geste précis, révélant à l’assemblée frissonnante un fourreau d’un noir de jais. Jonas reconnut le travail méticuleux d’un forgelame, le type d’arme qui leur avait été présenté avant qu’ils ne s’essaient au combat contre l’anima de Diana Vareth. Mais, sans savoir exactement pourquoi, quelque chose lui semblait différent.

Le soldat s’en saisit, tandis que Donear venait placer la sphère au niveau de la garde. Intrigué, Jonas l’observa se loger d’elle-même dans une petite cavité, défiant la gravité. Un reflet bleuté se propagea le long de l’arme. Sous l’air méfiant des grandes familles, le sphéricien recula. Le soldat tira l’épée de côté, hors de son fourreau, puis soudain, la réalité elle-même s’ébranla.

Des gerbes azurées jaillirent du métal, telles les éruptions d’une étoile. Un souffle brûlant s’abattit sur l’assemblée. Chaque pulsation de l’éther résonna dans la salle en une sourde déflagration. Jonas sentit le cristal de son bras droit réagir à l’appel de cette lame, une sensation étrange qui lui rappela la soif qu’il ressentait depuis le baptême. Donear laissa plusieurs secondes à chacun pour réaliser ce qui se déroulait sous leurs yeux, puis il claqua deux fois des mains. Le soldat remit la lame au fourreau, l’accalmie remplaça le chaos.

Un silence absolu suivit. Un silence qui ne dura qu’un bref instant avant que les réactions ne fusent. Jesper Trevian se leva d’un bond et frappa du poing sur la table, le visage illuminé.

— Voilà ce qu’il nous faut ! s’exclama-t-il.

— C’est de la pure folie ! s’écrièrent les Daelys et les Velkhan en se levant à leur tour.

Une cacophonie sans précédent s’empara du conseil. Dans l’ombre des loges, Jonas perçut quelques applaudissements et tout autant de noms d’oiseaux. Il ne semblait plus question pour les grandes familles et leurs délégations de garder la face. Un discret rictus gagna les lèvres d’Helios. À l’évidence, l’annonce avait eu l’effet escompté.

— Silence ! détonna soudain une voix aussi lourde que l’orage.

Le calme se fit progressivement autour de la grande table ovale. Jusqu’ici resté silencieux, Darius Grisemont s’était levé à son tour. Il balaya la table d’un regard de tueur, puis s’arrêta sur Donear. Ce dernier ne put s’empêcher de déglutir.

— Une avancée dangereuse, reprit le général des Etherios d’une voix plus posée, mais non moins sèche. Savez-vous pourquoi former un Etherios prend-il autant de temps ?

Nulle réponse ne lui vint en retour.

— L’éther est instable. Son contrôle est une discipline stricte. Une discipline qui ne tolère pas l’approximation. Vous parlez d’offrir à des hommes et des femmes un pouvoir qui les dépasse, une arme qu’ils n’ont jamais eu à manier et dont ils ne comprennent pas la responsabilité. Nous n’avons aucun recul sur la dangerosité de ces nouvelles sphères.

— La Garde d’ébène est aujourd’hui impuissante contre les Ashirs, Darius, l’interrompit Helios avec un sourire patient. Vos Etherios sont trop peu nombreux pour se battre sur tous les fronts. Combien de temps encore avant que nous perdions ce que nous avons si difficilement acquis dans le sang ?

— Et combien de temps avant qu’un soldat inexpérimenté ne cause une catastrophe ? répliqua le général. Avant que ces sphères ne prolifèrent, hors de votre contrôle ?

— Il a raison ! renchérit Victor, le regard dur. Le commerce illégal de l’éther gangrène déjà les bas-fonds ! Et vous comptez leur mettre dans les mains quelque chose de plus dangereux encore ?

Un murmure parcourut la salle.

— Nous assurerons un contrôle strict, tempéra Helios. Ces sphères ne seront déployées dans un premier temps qu’au sein des unités les plus expérimentées, sous le contrôle des Etherios s’il le faut.

— Vraiment ? gronda le patriarche des Daelys. Et qui en assumera la responsabilité ? Vous ? Ou les Garde-ébènes, quand il leur reviendra la tâche de traquer ceux qui se seront procuré vos sphères ?

Les regards se tournèrent vers Lian Akino, cherchant en vain une réaction.

— Les risques sont trop importants ! s’emporta Victor. Que ferez-vous une fois une telle puissance hors de contrôle ? Quand un nouvel incident se produira ?

Un lourd silence pesa soudain autour de la table. Les regards se croisèrent, chacun semblant se demander s’il avait bien entendu. Cette fois-ci, Lian tourna la tête vers son voisin, concerné. À côté de lui, Jonas sentit Zane se redresser, intrigué. Le patriarche des Daelys posa lentement ses mains à plat sur la table, comme s’il cherchait à dissimuler ses mots dans le bois verni. Jonas comprit que ses paroles lui avaient échappé. Il n’était pas le seul. Des membres du Conseil aux loges les plus éloignées, un malaise semblait dévorer l’assistance. Helios de Valor inclina la tête, l’ombre d’un rictus indéchiffrable effleurant ses lèvres.

— Un nouvel incident, dites-vous ? releva-t-il d’un ton trop léger pour être innocent. Que sous-entendez-vous ?

La mâchoire de Victor se contracta. Avec autant de regards braqués sur lui, impossible à présent de faire marche arrière. Il inspira profondément, retrouvant sa contenance.

— Vous savez très bien de quoi je parle, Helios. Ce qui est arrivé à la Roseraie a laissé une plaie ouverte au sein des hauts-quartiers. Les gens sont inquiets, les langues se délient. Beaucoup pensent qu’un simple incendie ne peut provoquer de tels dégâts. Ils pensent que l’éther est impliqué.

Comme une onde, des murmures se propagèrent aussitôt dans la salle, insidieux. La tension autour de la table devint plus que jamais palpable. Il semblait évident que l’idée même que l’éther soit responsable du drame de la Roseraie partageait le Conseil.

— C’est aussi votre avis ? demanda Helios d’un calme à toute épreuve.

Flairant le piège tendu, Victor ne répondit pas. Une autre voix, plus feutrée, le fit à sa place. Une voix bienveillante, mais qui résonnait d’une autorité indiscutable.

— Les rapports officiels mentionnent bien un incendie.

Le sourire en coin d’Helios s’effaça de son visage. Tous les regards convergèrent vers le trône. Aux côtés du roi, Alric Voss Azrael s’était avancé vers la table.

— Il n’y a pas de preuves tangibles de l’implication de l’éther dans cette tragédie, poursuivit l’archevêque d’Aelion avec un calme absolu. Toutefois, sa majesté et moi-même comprenons l’émoi que cette idée suscite. Il est impensable de perdre la confiance de Canaan en notre seule arme face au mal qui court par-delà nos murs. Aussi, si ce conseil l’exige, nous mandaterons une nouvelle enquête, afin d’apporter des réponses plus approfondies à vos soupçons, maître Daelys.

Jonas sentit ses poings se crisper sur l’accoudoir. L’Ordre... Toujours à l’affût, tapi dans l’ombre des débats, prêts à étouffer la vérité sous une avalanche de paroles creuses et de promesses feintes. Une enquête orchestrée par ces serpents ? Autant dire un simulacre. Il ne doutait pas un seul instant que ces recherches ne mèneraient à rien. Quoi qu’il se soit vraiment passé ce soir-là, à la Roseraie, la vérité resterait ensevelie sous les décombres.

Bien qu’il semblât le moins convaincu d’entre tous, Victor ne poussa pas plus loin. L’Ordre venait d’annoncer son soutien à une investigation. Une manière habile de détourner l’attention, sans doute, mais surtout, une mise en garde silencieuse à l’adresse du patriarche des Daelys. Contester davantage reviendrait à remettre en doute la parole même de l’archevêque. Un affront que peu osaient commettre.

— Maître Valor, reprit l’archevêque en laissant ses doigts gantés glisser sur le bois, la voix teintée d’une courtoisie inflexible. Ce conseil vous remercie pour votre intervention pleine de promesse. Une question essentielle reste toutefois sans réponse. Maître Akino, vous êtes le plus à même de nous éclairer sur l’impact que pourraient avoir ces nouvelles sphères sur la situation au-delà des murs, ainsi que le risque qu’elles pourraient poser pour la sécurité intérieure. Votre avis sera entendu.

À l’entente de son nom, Lian Akino redressa légèrement le menton. Son visage demeura impassible, mais Jonas pensa voir une ombre fugace passer dans ses yeux, un éclat de vigilance froide. Les éternels messes-basses reprirent une fois encore dans la grande salle tandis que le responsable de la Garde d’ébène se levait.

— Ces nouvelles sphères représentent une opportunité capitale pour nos forces dans un moment où celle-ci ont plus que besoin de solutions.

Sa voix résonna dans l’enceinte du Conseil et, malgré la neutralité apparente de ses paroles, elle portait un poids que nul n’osa interrompre.

— Mais leur usage pose encore de nombreuses questions. Le général Grisemont dit vrai. L’éther est une force difficile à dompter. Confier une telle puissance à des mains non préparées, c’est jouer avec un feu qui pourrait nous consumer.

Il s’interrompit une fraction de seconde, son regard d’acier balayant la table comme s’il jaugeait chacun de ses interlocuteurs. Lian Akino ne parlait jamais à la légère, ni pour plaire. Son ton n’était ni alarmiste ni complaisant. Il exposait des faits, avec la précision froide de ceux qui naviguaient entre les vérités interdites.

— Je suis disposé à évaluer tout ce qui pourrait renforcer nos forces et diminuer nos pertes. Mais je me dois également d’être réaliste. Vous n’êtes pas sans savoir qu’au cours de ces derniers mois, nous avons constaté une recrudescence inquiétante des vols et du trafic de l’éther dans les bas-fonds. Ces sphères, si elles venaient à tomber entre les mauvaises mains, ne feraient qu’aggraver un problème déjà difficile à contenir.

Depuis sa loge, Jonas écoutait Lian avec une certaine admiration. Il avait toutefois cette impression tenace que le maître des Garde-ébènes ne leur disait pas tout, ni ne confiait le fond de sa pensée. Il vit son père s’apprêter à répondre quand soudain, celui-ci s’arrêta. Un serviteur s’était approché de Lian Akino pour se pencher à son oreille. Bien que ce dernier restât de marbre, Jonas capta l’imperceptible raidissement de sa mâchoire. Une fraction de seconde, et l’émotion disparut, effacée par son calme légendaire. Il glissa un court regard vers son second. Un échange bref, mesuré, puis se tourna à nouveau vers ses pairs.

— Je crains que ce débat ne puisse se poursuivre, annonça-t-il d’un ton parfaitement neutre. Une affaire urgente requiert mon attention. Je vous demande la permission d’ajourner ce conseil.

La déclaration s’abattit telle une lame sur l’assemblée. Les murmures se propagèrent autour d’eux comme jamais. Helios, les lèvres légèrement pincées, se rassit en silence, feignant l’indifférence. Jonas savait qu’à l’intérieur, son père fulminait. S’il y avait bien une chose qu’il n’aimait pas, c’était les imprévus, et ce départ précipité, au milieu d’une discussion aussi capitale, n’avait rien d’anodin.

— Je ferai parvenir un rapport détaillé sur l’état actuel de notre lutte contre le trafic de l’éther dans les plus brefs délais, poursuivit Lian tandis que sa délégation quittait déjà leurs sièges.

— Nous comprenons, bien sûr, lui répondit Alric avec une indulgence feinte. Cette séance est donc levée. Nous reprendrons dès que les circonstances le permettront. Maître Akino, ajouta l’archevêque d’un ton qui ne souffrait d’aucune ambiguïté. Nous étudierons votre rapport avec la plus grande attention. Pour le bien de cette cité, ces trafics doivent cesser.

Lian soutint le regard du religieux, insensible à ces menaces déguisées, puis salua finalement pour prendre congé. Jonas observa les Akino s’éloigner vers l’entrée. Quelles que soient les nouvelles qu’ils venaient de recevoir, elles étaient suffisamment graves pour interrompre un conseil de cette importance. Dans ce palais, où la moindre information devenait un levier de pouvoir, il ne pouvait s’empêcher de se demander la raison de ce départ anticipé.

— Les choses prennent une tournure intéressante, glissa Zane, amusé, alors que les derniers chuchotements s’étiolaient sous la voûte.

Jonas plissa les yeux en se détournant enfin de la porte où le maître des Garde-ébènes venait de disparaitre.

— Intéressante ? répéta-t-il, sceptique. Je ne suis pas certains que ce soit le bon terme.

Zane haussa les épaules, indifférent.

— Tout est question de point de vue. Qu’as-tu donc pensé de ces échanges ?

Jonas hésita. Un doute diffus lui rongeait l’esprit depuis le début des débats, plus profond qu’il ne voulait bien l’admettre. Il baissa la voix, comme s’il redoutait d’être entendu.

— Si ces nouvelles sphères peuvent aider, alors tant mieux.

— Mais ?

Jonas secoua la tête, incapable de nommer ce qu’il l’inquiétait vraiment.

— Je ne suis pas convaincu. Je n’arrive pas à me défaire de la sensation qui émane d’elles. Je n’ai jamais senti l’éther de cette façon. C’est comme si quelque chose nous échappait déjà. Je ne peux m’empêcher de penser qu’elles pourraient faire des choses terribles entre de mauvaises mains.

Un silence flottant s’installa entre les deux frères, aussi fragile qu’un fil sur le point de rompre. Appuyé sur son accoudoir, Zane semblait parfaitement à l’aise dans cette atmosphère de méfiance.

— Voilà un bel exercice d’introspection, finit-il par dire. Mais tu te disperse, Jonas. Tu ferais mieux de concentrer ton attention sur l’essentiel.

— C’est-à-dire ?

— Ton entraînement, répondit Zane sans la moindre hésitation. Il est bien plus important pour toi de te préparer en vue de ce qui t’attend dehors que d’essayer de comprendre ce qui peut bien se jouer là en bas. Et puis, tu sembles t’être fait des camarades pour le moins... intrigants.

Jonas ne releva pas cette allusion qui, dans la bouche de son frère, frôlait probablement la moquerie. À quoi jouait-il, exactement ? Comment son entraînement pouvait-il être plus important que ce qui venait de se dérouler sous leurs yeux ? Depuis toujours, Zane se complaisait en sous-entendus, laissant planer des questions auxquelles il ne livrait jamais de réponses. Alors qu’il persistait à décrypter le sens des paroles de son frère, la voix de ce dernier s’adoucit encore, contemplative.

— Le vent tourne, petit frère, murmura-t-il d’un calme trop maîtrisé qui fit frissonner Jonas. Quand la tempête éclatera, tu ferais bien de te trouver du bon côté.

Intrigué, Jonas tourna la tête vers lui, mais il était seul. Il chercha aux quatre coins de la pièce, en vain. Tout comme il était apparu, Zane s’était évaporé dans les ombres de la petite loge. Qu’avait-il voulu dire par « être du bon côté ? » De quelle tempête pouvait-il bien parler ? Le jeune Etherios soupira en plongeant la tête au creux de ses mains, à nouveau pris de nausées. Il était grand temps de quitter ces lieux et leur insupportable odeur d’encens.

Il se leva, remonta les marches menant à la porte puis sortit. Il se retrouva dans une petite alcôve, bordant un large couloir. Là, l’écho feutrés de nombreuses bottes martela le marbre, s’intensifiant rapidement. Encore dissimulé, Jonas s’adossa au mur, préférant attendre plutôt que de s’engager à son tour dans le corridor. Bientôt, les bribes agitées qu’il percevait devinrent plus limpides.

— Nous en avons encore perdu un, souffla une voix d’un ton pressant. Aucune nouvelle. C’est la troisième fois en deux semaines. On ne peut pas continuer comme ça.

— Vous avez entendu l’archevêque, répliqua une autre, plus froide encore. Si on ne réagit pas vite...

Les silhouettes passèrent à côté de Jonas sans le voir. Lui reconnut Lian Akino, entouré de ses hommes. Ils marchaient nerveusement, avec la précipitation de ceux qui n’avaient pas le luxe de perdre du temps. Mais ce ne fut pas cette hâte qui surprit Jonas. Pour la première fois, il vit sur le visage du maître de la Garde autre chose qu’un calme impénétrable. Il y vit les traits tirés d’une colère sourde. Jonas déglutit. Il ignorait de quoi ses conseillers pouvaient bien parler, mais il ne pouvait s’empêcher de se demander ce qui pouvait à ce point perturber celui qui ne laissait jamais rien transparaître.

Les voix s’estompèrent à mesure que la délégation poursuivait son chemin, mais en queue de cortège, une silhouette s’était retournée au milieu du couloir. Jonas releva la tête, croisant le regard de Mei. À son habitude, elle le dévisagea d’un air parfaitement neutre. Jonas sentit un frisson glacial lui remonter l’échine, un poids lourd peser sur ses épaules sans qu’il n’en saisisse la signification. Il s’efforça de soutenir son regard, luttant contre la peur insidieuse qui lui dévorait la poitrine.

Après une seconde interminable, elle détourna finalement les yeux et disparut elle aussi derrière les portes au fond du corridor. Leur ouverture charia l’air chaud de la matinée qui vint caresser les joues de Jonas.

Seul, ce dernier se perdit une fois encore dans ses propres pensées. Le vent tourne, avait dit Zane, et, pour la première fois, Jonas eut l’impression qu’il était en train de souffler du mauvais côté.

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