﴾ Chapitre 9.1 ﴿ : L'ombre du Trident
On disait qu’on ne quittait jamais vraiment les bas-fonds. Pour la première fois de sa vie, Félix s’y sentait pourtant comme un étranger. Malgré le foulard qui couvrait son visage, il plissait le nez. Une odeur âcre de charbon flottait à ses narines, mêlée à celle des eaux croupies. L’air lui-même semblait plus épais que dans les hauts quartiers, saturé de suie et de miasmes. Le souffle court, le jeune Etherios s’arrêta au milieu d’un escalier sinueux, longeant l’un des nombreux canaux qui rejoignaient l’Itharion. Un léger vertige le fit vaciller. Il se retint à la rampe métallique sur sa droite, rongée par l’humidité. Dans les bas-fonds, tout finissait toujours par rouiller, même les souvenirs. Félix avait beau avoir grandi ici, entre les murs crasseux et les venelles trop étroites, il avait suffi de quelques jours hors des entrailles fétides de Canaan pour oublier la sensation d’une gorge irritée à chaque inspiration.
— Bah alors ? s’amusa Adriel qui avait déjà une vingtaine de marches d’avance. T’as perdu l’habitude ?
Félix haussa les épaules, esquissant un sourire en coin.
— Disons que l’air là-haut est plus… respirable, et aussi que les entraînements sont pas là pour rire. Mes courbatures me font un mal de chien.
Elle eut un reniflement moqueur.
— C’est ça de changer de monde ! Je vais pas t’attendre toute la journée. Tu veux que je te porte ? Ou bien que je te propulse à coup de pied ?
— Ça ira, répondit Félix d’un ton dérangé en imaginant le mal que cela pourrait faire.
— Alors magne-toi. T’as surement pas oublié qu’il fait pas trop bon de traîner par ici.
Félix essuya sa narine humide du dos de la main, jetant un regard en arrière. Par-delà la Fracture qu’il distinguait au loin, les bas-fonds s’étendaient comme une bête recroquevillée sur elle-même. Maisons et immeubles s’empilaient de guingois, véritable chaos de métal déformé par l’oxydation, de bois gorgé d’humidité, de verre brisé et de briques noircies. Des passerelles branlantes reliaient les bâtiments les plus en hauteur, formant une toile anarchique au-dessus des têtes. De vieux lampions suspendus par des fils torsadés pendaient aux façades, diffusant une lumière jaunâtre et vacillante, trop faible pour pleinement dissiper la pénombre qui engluait les lieux en plein milieux de cette après-midi pluvieuse.
Les fumées grasses des hauts fourneaux s’échappaient aux quatre coins de la ville basse. Partout, des volutes grisâtres s’échappaient des conduits et des grilles, flottant au milieu des rues et sur les toits comme un voile toxique. Sous les ponts délabrés, les canaux charriaient une eau noire, chargée de détritus et de débris, les derniers vestiges d’un monde qui semblait avoir oublié l’idée même de la propreté. Des péniches à vapeur, rouillées et bringuebalantes, glissaient lentement à travers la brume. Le gémissement sourd des moteurs résonnait entre les façades décrépites, couvrant à peine le clapotis de l’eau contre les coques fatiguées.
Félix se détourna de cette triste vision qu’il ne connaissait que trop bien, rejoignant Adriel en haut des escaliers. Ils poursuivirent leur chemin à travers les ruelles qui se resserraient sur eux tels les anneaux d’un serpent. Ici, loin des artères principales, plus de marchands criant leurs prix ni d'enfants courant pieds nus. Seulement le silence, troublé de temps à autre par le martèlement lointain des usines ou les échos d’une querelle. Félix laissa machinalement ses doigts effleurer sa ceinture. Un réflexe qu’il savait vital. Ici, mieux valait vérifier que l’on était toujours armé.
Sous la pluie fine, il avançait à pas soutenus sur les pavés glissants et inégaux, évitant les flaques d’eau stagnante. La propreté des hauts quartiers n’était déjà plus qu’un lointain souvenir. Des barriques en piteux état et tout autant de caisses éventrées s’entassaient contre les murs lézardés des entrepôts. Çà et là, des engrenages rouillés ou des fragments de machines hors d’usage s’amoncelaient, laissés à l’abandon. Chaque recoin regorgeait de déchets et de restes de marchandise issus d’échanges clandestins dont personne ne parlait jamais ouvertement. Bien qu’il soit strictement interdit dans les bas-fonds, Félix pouvait sentir flotter dans l’air une infime présence d’éther.
Alors qu’il observait discrètement les cargaisons défiler autour de lui, le jeune homme jura, surpris par une bande de rat qui lui fila entre les pieds en glapissant. Ils disparurent dans l’obscurité des ruelles adjacentes, où bien d’autres yeux luisants les fixaient. Des silhouettes vêtues de haillons sombres, toujours en mouvement. Sur les toits et les corniches, des corneilles se rassemblaient par dizaines. Leurs croassements rauques ajoutaient une touche de sinistre à des lieux qui n’en avaient pas le moindre besoin. Comme Adriel le lui avait justement rappelé, le Tertre n’était pas un quartier où il faisait bon de s’éterniser.
Félix soupira, un poids sur l’estomac. Il ne rebrousserait pas chemin pour si peu. Leona était ici, quelque part. Il le sentait, ou peut-être voulait-il simplement y croire. Il aurait aimé se convaincre qu’elle allait bien, qu’elle se faisait simplement discrète le temps que les choses se tassent. Après tout, elle était douée pour se fondre dans l’ombre, probablement la plus douée de toutes les hirondelles. Mais elle n’aurait jamais disparu sans laisser la moindre trace. Pas pour eux, pas pour lui. Félix ne pouvait croire un seul instant qu’elle lui ait tourné le dos. Il jeta un regard à Adriel, dont le pas rapide trahissait la tension.
— Elle ne t’a rien dit à toi non plus ? demanda-t-il.
Adriel secoua la tête sans se retourner, lèvres pincées.
— Rien, répondit-elle. Pas un mot. Ça m’inquiète.
Félix baissa les yeux, observant défiler les pavés. Adriel n’était pas du genre à admettre ce genre de chose. L’entendre prononcer ces mots à voix haute lui fit plus de mal qu’il ne voulut bien l’admettre. Un silence pesa entre eux, à peine troublé par le bruissement d’aile d’une corneille sur un lampadaire.
— Elle n’a rien à voir avec la Roseraie.
Les mots lui échappèrent, prononcés autant pour Adriel que pour lui-même. Il devait l’affirmer, s’accrocher à cette idée comme on s’accroche à une corde au-dessus du vide. Leona n’avait rien à voir avec tout ça. Impossible qu’elle soit impliquée dans un attentat, pas plus qu’elle n’avait pu volontairement disparaître après l’avoir commis. Félix ne comprenait pas pourquoi elle aurait accepté un nouveau contrat si rapidement, et seule. Le vol chez Donear leur avait offert de quoi vivre une année entière. Cela n’avait aucun sens. Il devait la retrouver, s’assurer qu’elle était en sécurité. Il inspira longuement, faisant fi des relents qui saturèrent ses poumons. Il resserra le cuir autour de sa queue de cheval avant de reprendre d’un ton plus pragmatique.
— Et Milos ? Comment tu sais qu’il est dans le coin ? Pourquoi est-ce qu’il n’est pas aux Arcades ?
— Crois-moi, ça n’a pas été facile d’avoir la moindre info, expliqua Adriel, le regard plus sombre. Depuis la Roseraie, les bas-fonds sont silencieux. J’ai dû mettre toutes les hirondelles sur le coup.
Elle jeta un regard autour d’eux pour s’assurer qu’aucune oreille indiscrète ne traînait.
— Les barons ont tous l’air méfiants. Je les ai jamais vu faire profil-bas comme ça. Je comprends que Milos se cache. C’est lui qui nous a mis sur le coup pour les sphères. Si elles ont bien servi à la Roseraie, c’est qu’il sait forcément quelque chose, même s’il est juste un intermédiaire.
Félix grimaça, inquiet. La réaction des barons n’augurait en effet rien de bon. Contrebande, marché noir, jeux clandestins, espionnage, milices, usines, ateliers, propriétés... chacun son territoire, chacun ses affaires. L’influence des barons s’étendait bien au-delà de la ville-basse, des ruelles sombres du Bastion jusqu’aux salons feutrés du Palais. Les hommes et femmes qui régnaient sur les bas-fonds comme des rois et reines sans couronne ne craignaient que peu de choses. Ils avaient survécu aux purges, aux guerres de territoire, à la montée et la chute des puissants. Leur instinct de survie frôlait l’obsession. S’ils acceptaient de ralentir leurs activités, même pour quelques jours, c’était qu’ils flairaient un danger plus grand que leurs habituelles rivalités.
— Ouais je suis d’accord, rétorqua Félix, pensif. Il y a surement quelqu’un derrière lui, mais de là à dire que c’est qu’un intermédiaire... C’est pas un baron, on s’entend, mais il en a largement l’influence. Il ne se passe rien sans qu’il le sache. Si quelqu’un sait où est Leona, c’est bien lui.
Des preuves de ce qu’il avançait, Félix n’en manquait pas. Il avait perdu le compte des contrats qu’il avait mené à bien pour lui. Milos était un faiseur de rois. Il n’avait peut-être pas de territoire hors des Arcades, ou de milice entière à son service, mais les bas-fonds tout entier lui devaient au moins une faveur. Tout passait par lui.
— C’est bien pour ça que j’ai remué ciel et terre pour le trouver, reprit Adriel. J’avais rien, jusqu’à ce que Roy me parle d’une rencontre. Elle doit avoir lieu aujourd’hui.
Félix redressa la tête, surpris.
— Une rencontre ? Avec qui ?
— Des gars de Volk.
Son estomac se serra. De tous les barons des bas-fonds, Bastian Volk était probablement le pire choix avec qui faire affaire. On le disait particulièrement dangereux, à juste titre. Entre autres choses, Volk représentait à lui seul la quasi-totalité des trafics liés à l’éther.
— Tu penses que c’est lui ? demanda encore Félix. Le commanditaire ?
— J’en sais rien. Je préfère pas m’en mêler, trancha Adriel. Tout ce que je sais, c’est qu’il possède un vieux manoir sur les hauteurs. S’il y a bien un endroit où Milos pourrait se cacher, c’est là-bas.
— Il risque d’y avoir de gros bras à ce rendez-vous, commenta Félix d’un ton plus léger. Va falloir être discrets.
— Ou persuasif, ajouta Adriel en serrant déjà les poings.
— On va rester sur le discret si tu veux bien. Je tiens encore à la vie.
Tandis qu’ils passaient une arche délabrée, Félix discerna un mouvement fugace à la lisière de son champ de vision. Un de plus. Comme depuis qu’ils avaient franchi la Fracture, il ne laissa rien paraître. On les suivait. À chaque détour, il percevait une présence derrière eux, des ombres qui se glissaient dans leur sillage, pensant sans doute être invisibles. Elles étaient discrètes, mais pas assez. Une fraction de seconde trop lentes, un pas trop pressé et l’illusion se fissurait. L’hirondelle avait appris à ne pas être filée facilement. Rien ne lui échappait.
— Bon, dit-il plus bas en souriant. On va peut-être se décider à faire quelque chose pour nos suiveurs avant ce rendez-vous, tu crois pas ? Ou bien on les laisse jouer encore un peu ?
Adriel hocha simplement la tête tandis qu’ils s’engageaient dans la ruelle sur leur gauche. Derrière eux, trois silhouettes encapuchonnées se découpèrent de la pénombre poisseuse du Tertre. Hors de vue, elles longèrent discrètement les murs jusqu’à rejoindre l’intersection. Elles s’y arrêtèrent, découvrant les lieux vides. Adriel et Félix s’étaient volatilisés.
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