Chapitre 28 - L'émissaire
Au calme dans sa petite maison, barbotant dans une eau bien chaude, Ishta se détendait enfin, pour la première fois depuis deux semaines.
Les préparatifs étaient terminés. Tout du moins, ils avaient fait tout ce qu’ils pouvaient faire au mieux, et la délégation arrivait.
Les éclaireurs l’avaient annoncé depuis déjà quatre jours et Toumet avait envoyé une dizaine d’hommes pour les escorter jusqu’au village. Ils étaient attendus le lendemain, durant la matinée. Elle essayait comme elle pouvait de ne pas y penser, sans grand succès. Invariablement, l’angoisse la prenait. Son cœur battait la chamade, sa respiration devenait courte et des sueurs lui coulaient le long du cou. Elle se forçait alors à prendre de longues respirations, profondes et calmes, comme Ulrik le lui avait appris le premier jour de leur voyage.
Elle finissait toujours par penser au chaman, retrouvant ainsi un semblant de calme. Il n’était toujours pas rentré mais elle était confiante. Il y avait bien assez de choses à s’inquiéter comme ça pour ne pas en rajouter inutilement. Elle avait choisi d’avoir foi en Ulrik, en ses guerriers et en elle-même. De plus, Finn lui avait promis d’aller chercher le chaman le lendemain si celui-ci n’était pas rentré d’ici là. Donc elle préférait se concentrer sur les quelques moments qu’ils avaient partagés, le calme et la douceur qu’elle en retirait tassaient ses angoisses.
Il arrivait néanmoins aussi que certains souvenirs lui fassent monter le rouge aux joues, comme celui des lèvres d’Ulrik sur les siennes. Ou la sensation de sa grande main sur sa peau, sur sa hanche… Ou encore sur son ventre quand il dormait tout contre elle, son souffle chaud lui caressant le cou…
Embarrassée et gênée par ses propres pensées, elle se laissa glisser le long du bac en bois, s’immergeant complètement dans l’eau chaude et silencieuse, au calme. Elle en ressortit quelques instants plus tard, se frottant sauvagement le visage comme pour laver sa tête de ses pensées trop encombrantes.
Le bain n’était pas son idée, ne possédant pas encore de baignoire, elle aurait dû aller jusqu’au Hovedhuren pour profiter d’un tel luxe. Aussi, la fatigue l’avait poussée à se diriger vers le puits de son jardin pour y tirer un sceau d’eau glacée. Elle était en train de se débarbouiller le visage près de la fausse à feu quand Holga était arrivée.
Il était tard mais elle venait pour un dernier essayage de la robe d’Ishta, bien qu’ayant pris les mesures nécessaires avant de commencer, elle était encore trop grande. Chaque fois qu’elle avait voulu la mettre à la bonne longueur, Holga avait peur de couper trop court, la robe ne lui paraissant déjà pas bien longue. Elle avait eu beau se répéter qu’Ishta, elle-même n’était pas bien haute, il n’y avait rien eu à faire. Ce fut au moins un sujet de rigolade pour la jeune femme à chacun de ses passages à la ferme de Finn.
Cependant, quand Holga la vit se nettoyer à l’eau froide accroupie sur le sol, elle reparti aussi sec pour réapparaître une heure plus tard avec Olvir, Asvard et Finn qui transportait une grande baignoire en bois et une boite à braise en métal. C’était un système que la jeune femme ne connaissait pas avant d’arriver au Konungaland. Les bains au Saam’Raji ne refroidissaient pas vite et on les préférait bien souvent tiède, alors que les Íbúa aimaient se détendre dans les sources chaudes que l’on pouvait trouver un peu partout sur leur territoire. Ils avaient donc trouvé le moyen de les ramener jusque dans leurs foyers. La baignoire de bois avait une double paroi tapissée de métal, créant un réservoir tout autour que l’on remplissait de braise, par une petite ouverture sur l’un des côtés. Un drap de lin était ensuite placé sur le fond pour le confort et éviter les échardes, enfin, on remplissait le tout d’eau préalablement chauffée.
Après l’avoir aidée à remplir le bac, Holga mit tout le monde dehors et décala les essayages au lendemain matin pour qu’Ishta profite pleinement de son moment de détente. Elle réfléchissait encore à comment elle remercierait la femme de Finn quand un bruit de lourdes bottes se fit entendre sur les marches de l’entrée.
Elle sortit de l’eau pour s’enrouler dans un drap et aller accueillir le visiteur mais elle n’eut pas le temps d’atteindre le linge que la porte s’ouvrit. Un courant d’air glaciale s’engouffra dans la pièce et elle se retrouva, nue, face à un Ulrik figé de stupeur.
Rouge jusqu’au bout des oreilles, il bredouilla quelques excuses sans queue ni tête sur le fait de ne pas avoir frapper avant d’entrer, ne sachant trop où poser ses yeux, il s’apprêtait à ressortir. Comme si elle allait le laisser partir à nouveau, elle se jeta dans ses bras et le serra fort contre elle. Il lui rendit son étreinte, la pressant jusqu’à ce que l’air lui manque.
« Sjel, dit-elle d’une petite voix étranglée. J’ai froid… »
Il ferma la porte d’une main, serrant toujours Ishta étroitement de l’autre. Ils restèrent ainsi quelques instants, profitant simplement de la présence de l’autre. Le chaman sentait fort. Le sang séché, la transpiration, la putréfaction. Mais elle était trop heureuse de le retrouver pour se plaindre.
« Je suis tellement désolé, dit-il d’une voix étranglée. J’ai essayé de revenir plus tôt… Si je peux seulement t’expliquer… »
Mais Ishta le fit taire d’un baiser. La pensée d’Holga se plaignant de sa petitesse émergea dans son esprit alors qu’elle avait du tirer sur la chemise du géant pour l’attirer à elle tout en se hissant sur la pointe des pieds pour atteindre ses lèvres.
« Sigvald et Finn ont expliqué à moi. Ce pas important, maintenant tu es là. »
Et, d’un geste incertain, elle détacha la cape d’Ulrik, la faisant tomber au sol. Elle n’avait que trop conscience de sa propre nudité mais vouloir se couvrir maintenant ne ferait qu’attirer l’attention sur son malaise et, elle ne se faisait pas d’illusion: il avait déjà tout vu. De plus, Ulrik avait clairement besoin de se laver.
Alors elle l’aida à retirer sa chemise, elle ne l’avait encore jamais vu torse nu et sa curiosité se battait sauvagement avec sa pudeur. Mais c’est la dernière qui gagna et elle n’osa pas le regarder, détournant les yeux tandis que l’habit tombait au sol. D’une main elle l’amena jusqu’au bac d’eau, dans lequel elle se glissa. Elle avait déjà était bien plus loin que tout ce dont elle se serait crue capable, le chaman pouvait se débrouiller seul pour le reste. Heureusement, l’eau pleine de savon était devenue laiteuse et opaque, soulageant sa pudeur. Assise, les genoux repliés contre elle, le regard sagement posé sur le le feu qui brûlait à côté, elle attendait qu’Ulrik finisse de se déshabiller. Enfin, il s’installa en face d’elle. Le bain n’était pas bien grand et elle se retrouva entre ses jambes, regrettant presque sa décision alors que ses joues brûlaient d’embarras.
D’une main, le chaman lui releva le menton pour croiser son regard, il était encore plus proche qu’elle se l’était figurée.
« Si tu es trop mal à l’aise, dit-il d’une voix douce. Je peux sortir. »
Oui, elle était mal à l’aise, mais pas au point de vouloir mettre fin à ce moment. L’intimité lui faisait peur autant qu’elle l’attirait. Elle secoua la tête en signe de négation, attrapa le morceau de laine imbibé de savon et entreprit de lui nettoyer le visage et le cou, retirant la crasse et le sang séché. Puis elle descendit vers les épaules et le torse.
Le silence n’était brisé que par le craquement du bois dans le feu et le clapotis de l’eau. Ses pensées tournaient à toute allure, milles questions et milles craintes se mélangeaient et l’empêchaient de se laisser aller à la douceur du moment. Elle calqua sa respiration sur celle d’Ulrik et se focalisa sur sa tâche, retrouvant peu à peu un semblant de calme.
La peau du guerrier était douce et pale, deux corbeaux stylisés se faisaient face sur son torse, leurs ailes déployées se rejoignant, l’une au dessus de leurs têtes, l’autre sous leurs serres étroitement entrelacées, le tout formant un cercle à la symétrie presque parfaite. D’autres dessins ornaient ses épaules, ses bras et son ventre, couvrant presque entièrement sa peau, si bien qu’elle ne vit pas tout de suite le nombre de cicatrices que l’homme arborait. Elle s’attarda sur certaines d’entre elles.
« C’est tout la guerre ? demanda-t-elle.
- La grosse majorité vient de combat oui, répondit-il. Pas toutes de la guerre en cours, ceci dit. Les autres datent du jour où j’ai perdu mes parents. Comme celle-ci. »
Du doigt, il désigna son œil.
Ishta savait qu’Ulrik était orphelin depuis ses dix ans parce que Knut le lui avait dit. Le guerrier ne s’était pas attardé sur la question et elle n’avait pas osé aborder le sujet avec le chaman. Mais, visiblement, il ne semblait pas souffrir d’en parler, son ton était resté égal et, si une légère tristesse transparaissait sur ses traits, il ne paraissait pas trop affecté.
« Il se passé quoi ? demanda-t-elle, prudente. Tu es d’accord pour parler à moi ?
- Je serais mal placé de refuser, répondit-il avec un rictus gêné. Après tout ce que tu as dû révéler, je te dois bien ça…
- Tu dois rien à moi, c’était le choix de moi de parler. Si tu pas envie, je comprends, tu sais.
- Oui, dit-il d’une voix douce. Je sais. Mais ça me dérange pas de te le raconter, à toi. »
Il lui prit le linge des mains et en profita pour déposer un baiser sur ses petits doigts fins, puis il entreprit de finir de se laver tout en parlant.
« Petit, j’ai vécu dans une ferme à l’orée de Brimilsvellir. On était mes parents, mes deux frères et moi. Et on n’avait aucune idée de mon lien avec les sintånd. La vie était plus ou moins tranquille, pas fort différente de celle qu’on vit ici.
Un jour je suis allé à la chasse avec mon frère aîné, Bjorn, et mon père. Nos chèvres se faisaient attaquer et on savait pas trop par quoi. C’était une Glemslött. Pour les Íbúa, tuer un protecteur est un sacrilège, ça porte malheur. Déjà parce qu’il est beaucoup plus intéressant pour tout le monde de coopérer avec eux, mais aussi parce que ce sont des animaux à l’esprit puissant qui possèdent un lien très fort avec la magie.
Je me suis retrouvé nez à nez avec l’animale et ses deux petits. C’est arrivé un peu par hasard, j’ai pas fait assez attention, mon frère est venu m’aider, mais on n’était pas de taille. C’est mon père qui l’a tué. On s’en ai sorti avec quelques vilaines entailles mais on s’en est sorti.
Cette nuit-là j’ai été pris par la fièvre. Je sais pas si c’était le froid ou une griffure qui s’est infectée mais j’ai perdu connaissance à plusieurs reprises. La Glemslött en a profité… Enfin, son esprit. »
Ulrik fit une pause, le regard dans le vague. Ishta n’était plus très sûre de vouloir entendre la suite mais il reprit avant qu’elle n’ai eu le temps de parler.
« Je me suis réveillé dans un bain de sang. Mon père et mes frères étaient déjà morts, ma mère se tenait devant moi, me menaçant avec l’épée ensanglantée de mon père d’une main, retenant ses entrailles de l’autre. »
Il s’aspergea le visage d’eau et se rinça les cheveux, tentant ainsi de camoufler ses larmes. Ishta se tut, interdite. Elle voulait le réconforter, lui dire que tout allait bien mais elle savait qu’il n’avait pas fini.
« Elle m’a serré dans ses bras jusqu’à la fin, dit-il d’une voix brisée. Me murmurant que c’était pas ma faute et qu’elle m’aimait. Qu’elle ne me voulait pas de mal mais que si elle n’avait rien fait, j’aurais été perdu pour toujours. J’ai compris plus tard qu’elle parlait de l’œil qu’elle m’avait enlevé. C’est la douleur qui m’a réveillé. »
Nouvelle pause.
« Les parents de Leif m’ont trouvé dans la journée. Ils m’ont gardé, malgré ce qui s’était passé. La mère de sa mère était une berserkir, ils ont su quoi faire pour m’aider, pour m’apprendre à dompter l’esprit enragé de l’animale. Je m’en serais pas sorti sans eux. »
Cette fois il en avait terminé, elle le savait. Alors elle se glissa entre ses bras, le serra contre elle et déposa un baiser sur ses lèvres.
« Tu sais, murmura-t-il. Je crois que la seule raison pour laquelle on a pas eu de soucis avec la mère de Vabachea c’est parce que tu as sauvé sa petite… »
Il n’y avait rien d’autre à dire, Ulrik avait fait son deuil depuis longtemps et des mots de réconfort maintenant paraîtraient bien trop emprunt de pitié, même de le part d’Ishta. Elle se contenta de poser sa tête sur l’épaule du chaman.
Le nez dans son cou, elle s’enivrait de l’odeur de sa peau quand il commença à lui caresser le dos d’une main, amenant des frissons le long de sa colonne vertébrale, autant de plaisir que d’angoisse. Il allait inévitablement tomber sur ses cicatrices. Elle avait tout fait pour ne pas les lui montrer. Tous ses guerriers les avaient vus chez Oda et elle s’en fichait, mais avec Ulrik c’était un tout autre problème. Qu’il la trouve désirable lui semblait déjà incroyable, elle faisait pâle figure face aux Íbúa. Même au sein du Saam’Raji elle ne faisait pas partie des plus belles. Elle n’était pas grande ou élancée, au contraire, sa poitrine n’était pas fort développée et elle avait les hanches trop larges. Sa peau foncée avait une teinte olivâtre très loin de la pâleur des femmes d’ici. Son nez aquilin et ses petits yeux lui donnaient un air sévère que même ses lèvres pleines n’arrivaient pas sauver. La seule chose qu’elle avait toujours aimée était la couleur de ses yeux, du même vert émeraude que ceux de sa mère, et ses longs cheveux frisés dont elle prenait grand soin.
Qu’allait-il se passer après qu’Ulrik ait posé les yeux sur l’horreur de son blason ? Aussi, elle avait pris le réflexe de laisser sa chevelure libre, la masse épaisse avait suffi jusqu’ici, même mouillée, mais elle ne pouvait rien faire désormais. Elle retint sous souffle alors que le bout des doigts du chaman suivi les premières lignes du blason.
« Askel m’a dit que tu étais allée voir Oda, dit-il d’une voix douce. Je peux voir ?
- Ça dépendre, tu partir pour deux autres semaines si je montre à toi ? demanda-t-elle, pince sans rire.
- Non, répondit-il doucement. Tu me prends pas par surprise cette fois, je sais à quoi m’attendre.
- Je pas vouloir te dire non, et tout le monde a vu déjà mais… commença-t-elle sans vraiment trop savoir comment finir.
- Sjel, dit-il en lui caressant la joue. Tu sais que ça changera pas ce que je pense de toi ? »
Alors, doucement, elle se retourna et lui présenta son dos.
D’une main douce il écarta ses cheveux. Elle ne pouvait pas voir sa réaction et n’était pas certaine de le vouloir même si elle avait pu. Elle n’aurait pas supporté d’y voir du dégoût. Son cœur qui battait la chamade résonnait à ses oreilles et accentuait le silence de la pièce, son souffle s’était coincé dans sa poitrine et elle s’attendait à ce qu’Ulrik se lève et parte à tout moment.
Contre toute attente, il lui caressa doucement le dos, dessinant par dessus les traits de l’encre, délicatement. La chaleur des doigts du chaman semblait tracer des sillons de feu sur sa peau, sensation délicieusement grisante. Oubliées, ses peurs. Oubliée, sa honte. Il se pencha soudain et posa ses lèvres sur le cou exposée de la jeune femme, déclenchant une nouvelle vague de frissons, sa barbe drue chatouillant sa peau. Il suivi la ligne de son épaule, déposant baiser après baiser, chacun d’entre eux la rendant de nouveau que trop consciente de sa nudité et de la présence de l’homme derrière elle. Il glissa une main sur sa hanche, puis sur son ventre, la faisant trembler d’anticipation, mais il n’alla pas plus loin et se contenta de la caresser doucement autour du nombril.
Elle avait passé tellement d’heures, seule, à imaginer quelles sensations pourraient lui amener les mains d’Ulrik sur sa peau et cela dépassait largement ses attentes. Elle en voulait plus.
D’un mouvement souple, elle lova son dos contre le torse du chaman. Elle sentit le corps d’Ulrik se raidir et une pointe de panique serra son cœur, la faisant douter, jusqu’à ce que la main sur son ventre la serre un peu plus. Ceci dit elle comprit bien vite d’où venait ce malaise quand une bosse se fit sentir sur ses fesses. Ses joues s’embrasèrent instantanément et son cœur rata un battement. De toute évidence, il la trouvait désirable. Une vague de chaleur l’emporta tout entière à cette simple pensée. Les baisers dans son cou se firent plus pressants et elle en oublia sa gêne. Elle prit l’autre main d’Ulrik et l’amena à son sein. Il le pressa doucement et elle se sentit fondre, le monde pourrait bien s’écrouler autour d’eux, elle ne s’en préoccuperait pas plus que ça.
« Sjel… murmura-t-il d’une voix pressante. Si tu n’es pas sûre de toi, tu devrais peut-être sortir du bain… »
Comme si elle était prête à tout arrêter maintenant. Elle se retourna pour lui faire face et, s’empêchant de penser à ce qu’elle faisait, elle s’assit sur les genoux du chaman, passant ses jambes autour de ses hanches, comme elle avait vu Solveig le faire, et l’embrassa plus librement qu’elle ne l’avait jamais fait. Elle pouvait sentir Ulrik dur contre son bas-ventre et sa petite poitrine était pressée contre la chaleur de son torse.
« Je suis très sure de moi, Sjel. » murmura-t-elle contre ses lèvres.
D’un mouvement sec qui la surprit, il se leva d’un bond. La gardant serrée contre son torse , il enjamba le bord de la baignoire, se dirigeant à grand pas vers la chambre. Le froid soudain lui tira des frissons mais elle ne s’en rendit pas compte. Perchée dans les bras du géant, elle se sentait pousser des ailes.
« Appelle-moi “Sjel” encore une fois. » dit-il dans un souffle.
Sa voix était autant autoritaire que douce et elle s’exécuta, murmurant à son oreille en riant doucement. Il l’embrassa avec passion et elle fut certaine que son cœur allait exploser à tout instant. Enfin, il la déposa délicatement sur le lit et passa le reste de la nuit à abattre les dernières craintes qu’elle pouvait avoir sur l’intimité.
Le temps s’était adouci, les températures étaient assez remontées pour faire fondre la neige et la surface de l’eau du fjord commençait doucement à dégeler, si bien que Toumet y avait interdit toute activité ne se faisant pas sur un bateau. Les femmes ne portaient déjà plus ni cape ni jupon de laine, se contentant d’un châle sur leurs épaules et de leur sous-robe.
Debout à l’entrée du village depuis bien trop longtemps à son goût, Ishta regretta d’avoir suivi leur exemple. Elle avait vécu toute sa vie sous la chaleur de deux soleils et elle ne s’était pas encore habituée au froid. La voyant frissonner, Toumet retira son écharpe de laine et l’ajouta sur celle qu’Ishta portait déjà, la rassurant d’un signe de tête que ce n’était rien.
Ils avaient été tirés du lit à l’aube par le retour d’un des guerriers Íbúa accompagnant la délégation. Elle était arrivée sur les terres du clan et ne devait plus tarder. Le petit groupe chargé de les accueillir s’était donc assemblé à l’orée du village.
Nerveuse au delà du possible, Ishta attendait avec Toumet, Ulrik, Knut et Askel, ainsi qu’une dizaine de guerriers. Il avait été convenu que Leif et le reste des berserkir ne se présenteraient pas, leur donnant ainsi l’opportunité d’étudier les émissaires plus discrètement. Tous avaient des notions basiques de la langue de l’Empire, Ishta le savait désormais, leur donnant la possibilité d’épier certaines conversations sans éveiller les soupçons de qui que ce soit. Ulrik, de son côté, avait refusé de laisser Ishta seule, ce qui convint parfaitement à la jeune femme. Non seulement elle se sentait plus rassurée de l’avoir tout près, mais en plus il leur faudrait une figure masculine imposante pour se faire entendre de l’émissaire, qu’importe qui il pouvait bien être. Et, même si Ishta avait désormais tendance à l’oublier, Ulrik avait la présence écrasante d’un homme dangereux. Enfin, Knut et Askel lui serviraient de garde du corps tout le long du séjour de la délégation sur leurs terres et ils prenaient visiblement ce rôle très à cœur, chacun de part et d’autre d’elle, le regard dur et sévère malgré la présence d’Ulrik à ses côtés.
Celui-ci passa un bras autour des épaules d’Ishta, déclenchant une vague de souvenirs et de sensations qui lui monta le rouge aux joues, elle s’appuya doucement contre lui, retrouvant un semblant de calme pour quelques instants.
Sa nuit avait été courte. Délicieusement courte. Celle d’Ulrik aussi, cependant il ne semblait pas tellement affecté par la fatigue, contrairement à elle. Mais pour rien au monde elle n’aurait échangé les moments passés avec le chaman pour quelques heures de sommeil en plus… Si elle voulait être tout à fait honnête, elle n’avait qu’une seule hâte: que toutes ces simagrées soient terminées afin qu’elle puisse à nouveau se retrouver seule avec lui dans leur petite maison, en toute intimité.
Un souffle nerveux de Toumet la ramena au présent. La patience était une des qualités principale de la femme de Leif, ce qui donnait une bonne indication du temps qu’ils avaient passé à attendre.
« L’émissaire a fait ralentir eux pour que nous on attende, réalisa Ishta. J’ai pas pensé à ça, il veut que nous on est nerveux, c’est lui qui veut décider.
- C’est pas ta faute, répondit Toumet. Tu ne peux pas penser à tout.
- Peut-être, mais nous on devrait pas rester là. On doit être au village pour que eux ils attendent en arrivant.
- Trop tard, dit Askel en montrant l’orée de la forêt d’un signe de tête. »
En effet, sur le chemin, sortant d’entre les arbres, émergèrent les premiers cavaliers portant les bannières des dignitaires qui avaient fait le déplacement et, devant toutes les autres, celle de l’émissaire. Parti d’argent, au scorpion contourné de sable et du même, bande d’argent chargé de trois croissants de gueule, elle reconnaîtrait ce blason entre milles autres.
« Um Dakshi, » murmura Ishta, emplie d’effroi.
Annotations
Versions