Chapitre 1 –
La salle d’entraînement des Sorel était un lieu austère. Le sol était lisse, fait de béton brut, à peine éclairé par des néons suspendus qui laissaient des ombres sur les murs. Des barres métalliques étaient rangées dans un coin, et plusieurs sacs de frappes, usés par des années de violence, pendaient du plafond. Il n'y avait rien d’orné, rien de superflu, seulement des équipements pour perfectionner un corps qu’on désirait plus puissant, plus rapide.
Aelis se trouvait au centre de la salle, les cheveux éparpillés autour de son visage en un enchevêtrement de mèches noires et blanches. Elle enchaînait les séries avec une agilité fulgurante, ses muscles tendus sous sa peau, son corps semblant s’adapter et se réinventer à chaque mouvement. Ses pieds effleuraient à peine le sol, ses poings frappaient les sacs de frappes avec une telle puissance qu’ils vibraient à chaque contact. La sueur brillait sur son front, son souffle restait calme, presque serein. Ce n’était pas de la fatigue, plutôt un état de concentration intense qui guidait ses mouvements. Elle ne se reposait pas, elle ne ralentissait pas. Elle ne faiblissait jamais.
Katarzina, de l’autre côté de la salle, se tenait immobile, les bras croisés. Elle observait en silence. Voilà des années qu’elle l’entraînait, qu’elle la poussait au-delà de ses limites, néanmoins aujourd’hui, elle voyait quelque chose de nouveau. Quelque chose qui ne correspondait plus à l’idée qu’elle s’était faite d’Aelis. Elle l’avait vue grandir, se transformer sous ses yeux. De jeune fille incertaine, Aelis était devenue une machine parfaitement huilée, chaque geste calculé, chaque mouvement exécuté avec une précision millimétrée. Elle était sans doute l’élève la plus prometteuse qu’elle ait jamais eue. Sa perfection était presque irréelle. Parfois, l’envie de mettre au défi la fille Sorel la démangeait. Que donnerait toute cette puissance dans un vrai combat ? En dehors de cette salle, quels ravages pourraient faire une petite guerrière comme elle ?
Il y avait de la fierté dans le regard de Kat, également une étrange forme d’admiration silencieuse. Aelis était prête. Elle était allée au-delà des limites qu’elle-même croyait possibles. Elle avait surpassé ce qui était prévu. Kat savait qu'Aelis avait un potentiel brut, là, elle le voyait pleinement, dans sa forme la plus pure. Cette fille avait surpassé son propre cadre, elle avait travaillé dur, peut-être plus que quiconque. Elle avait perfectionné son corps, son esprit, son endurance. Elle était… incroyable.
Elle s’était approchée doucement d’Aelis, sans interrompre son entraînement. Elle l’avait regardée exécuter un saut périlleux avec une fluidité qui défiait la logique. C'était comme si elle avait été sculptée dans un autre moule, comme si la gravité n’était qu’une suggestion. Katarzina n’avait pas pu s’empêcher de sourire, admirative.
— Tu n’as pas l’intention de t’arrêter, hein ?, grommela-t-elle, une pointe d'ironie dans sa voix, avec un respect palpable.
Aelis s'arrêta, essoufflée, en alerte. Ses yeux étaient brillants, un éclat d'acier dans son regard.
— Non. Pourquoi ?
Kat hocha lentement la tête.
— Pour rien, pour rien.
Un petit rire échappa à la maîtresse d’armes. Pourtant, elle savait que derrière cette humeur se cachait une volonté sans faille, un désir de toujours aller plus loin. Aelis voulait être la fierté de ses parents. Elle attendait leur approbation, leur intérêt, leur amour.
— Tu es l’élève qui a écrasé le maître depuis bien longtemps, tu sais. Mais, le repos, c’est toujours nécessaire.
Elle ajouta cette dernière phrase d’un ton un peu plus doux, un rappel de son rôle. Aelis était impressionnante ; Kat ne pouvait s’empêcher de la voir comme un diamant brut qu’il fallait aussi savoir préserver.
Aelis esquissa un sourire furtif, une lueur de défi dans les yeux.
— Tu ne m’as jamais laissé le loisir de te battre à la régulière, Zina.
Elle se mit en position de combat, provoquant Katarzina.
— Tu sais ce que je pense ? Ce n’est pas la puissance d’un coup qui compte, mais la constance. Tu n’as pas à me combattre pour prouver ta supériorité.
Le ton de Kat était calme, il y avait dans ses mots cette sagesse que seule l'expérience pouvait apporter. Elle avait vu trop de jeunes talents se brûler avant d'avoir atteint leur plein potentiel, or Aelis avait déjà atteint un seuil qu’elle n’avait jamais perçu chez quiconque.
— Repos. C’est un ordre.
Il y eut un instant de silence. Aelis regarda Kat, qui ne bougeait pas. Elle sentit la chaleur de l’effort dans ses muscles, sans pour autant éprouver la douleur. Pourtant, un soupir s’échappa de ses lèvres, comme si, finalement, elle se résignait à écouter son entraîneuse.
— Un jour, je les rendrais fiers !, lança-t-elle finalement avec enthousiasme.
Kat sourit, une petite lueur de satisfaction dans les yeux. Elle aurait adoré lui dire qu’elle était déjà une fierté pour eux. Les Sorel étaient si peu expressifs qu’il était malaisé de deviner ce qu’ils pensaient. Aelis se laissa, s’étendant sur le sol froid, les yeux fermés, respirant profondément. Même dans cet instant de repos, elle restait un modèle de concentration, son corps détendu, malgré tout, ses sens restaient toujours en éveil. Kat s’assit en tailleur, gardant un œil vigilant sur elle.
— Aelis, dit Kat après un moment, sa voix plus douce, tu es la meilleure que j’aie jamais vue. Mais si tu ne prends pas soin de toi, tu finiras par brûler trop vite. Ainsi, ils ne verront jamais tout ce que tu as fait, à quel point tu es géniale.
Aelis tourna légèrement la tête vers elle, un sourire énigmatique sur les lèvres.
— Je suis encore loin de mon maximum. Je le sais. Je le sens.
Kat la regarda un instant, pensant à tout ce qu’Aelis pourrait accomplir si elle parvenait à se contenir. Elle avait l’impression que, parfois, Aelis n'avait pas conscience de ses propres capacités. Elle ne cherchait pas à se limiter, et peut-être que c’était là son plus grand atout.
— Soit. Va jusqu’au bout alors, murmura Kat, sans un regard.
Elle se leva et fit quelques pas en arrière, jetant un dernier coup d’œil à Aelis, qui se remettait déjà en mouvement, prête à se lancer dans une nouvelle série d'exercices. Aucune trace de fatigue sur son visage, néanmoins, une détermination terrifiante.
Katarzina resta là, observant en silence. Aelis deviendrait encore plus grande, encore plus forte, cependant elle devait le faire à son rythme. Parce que Kat le savait : la grandeur de cette jeune femme ne se mesurait pas seulement en muscles, en puissance ou en agilité. Elle était aussi dans sa volonté de toujours aller plus loin. Elle était aussi précieuse que dangereuse.
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