Chapitre 2 –

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 La maison de la famille Sorel était silencieuse, comme toujours, avec ses meubles en bois sombre et ses tapis élégants. Les murs, ornés de tableaux abstraits et de sculptures modernes, reflétaient un luxe froid, presque clinique. Aelis venait de quitter la salle d’entraînement, ses muscles encore tendus de l’effort. Elle avait l’habitude de cet après-midi dédié à l’amélioration de ses compétences. C’était ainsi depuis tellement d’années qu’elle y avait pris goût. En passant le seuil de la maison, l'air avait changé. Les portes du salon étaient ouvertes, et l’atmosphère, trop calme, l’intrigua. Habituellement, l’agitation dans la cuisine envoyait des odeurs de nourriture dans l’entrée. L'accueil jovial de Béryl depuis les escaliers n’avait pas résonné. Machinalement, elle regarda sa montre pour s’assurer de l’heure tout en avançant dans la demeure.

 Elle les aperçut enfin : ses parents étaient là, comme toujours, impeccablement habillés ; leurs visages étaient plus fermés qu’à l’accoutumée. Sa mère, avec ses cheveux noirs parfaitement coiffés et ses vêtements d’un blanc immaculé, l’observait d’un regard froid, presque impassible. Son père, plus âgé et tout aussi alerte, se tenait près de la grande fenêtre, les mains croisées derrière son dos. Aelis eut un frisson. Elle n’aimait pas ce qu’elle ressentait.

 — Aelis, viens ici, exigea sa mère d’une voix douce et autoritaire. Viens t’asseoir.

 Aelis haussait un sourcil, obéissant sans mot dire, se dirigeant vers la table où ses parents l’attendaient. Elle s'assit avec la grâce formelle qu'on lui avait inculquée dès son plus jeune âge, observant attentivement la posture de ses parents. Quelque chose n’allait pas. La tension était palpable. Béryl n’était pas présente. Aelis ignorait à quoi s’attendre. Elle était toujours première en tout, et ses parents n’avaient jamais usé d’un ton si grave pour lui parler de quoi que ce soit. Pas même de la greffe lorsqu’elle avait six ans.

 Le père d'Aelis, d'une voix calme, rompit enfin le silence :

 — Nous avons un…, Il laissa un blanc avant de se racler la gorge, Béryl a disparu.

 Aelis resta un instant figée. Ses pensées s’entrechoquaient. Elle ne laissa rien transparaître. Elle détestait ça. Ce sentiment de ne pas comprendre sur le champ ce qui se passait, ce vide sous ses pieds. Ses yeux se rivèrent sur son père, puis sur sa mère.

 — Disparu ? répéta-t-elle lentement, comme si ces mots n’avaient pas encore le sens qu’ils étaient censés avoir. Disparu… Comment ça ? Pourquoi ne m'avez-vous rien dit plus tôt ?

 La voix de sa mère, d'une froideur glaciale, coupa net ses pensées.

 — Il était nécessaire de garder cela discret, Aelis. Nous avons pris les mesures appropriées, évidemment, contre toutes attentes, c'est plus grave que ce que nous pensions. Béryl a disparu depuis plusieurs heures, et aucune trace d’elle n’a été retrouvée.

 La jeune femme fronça les sourcils, se retenant de ne pas éclater de colère. Ses parents étaient calmes, or cette situation… C'était étrange, incompréhensible.

 — Et qu'avez-vous fait, exactement ? Que se passe-t-il ?

 Le père d'Aelis se tourna alors vers elle, un léger sourire figé sur les lèvres.

 — Aelis, tu sais bien que ce n’est pas si simple. Nous n’avons aucune piste sérieuse. Les rues ne sont jamais sûres. Il y a ces… bêtes. Nous ne voulons pas envisager le pire, malgré tout, cela ressemble tellement à leur façon de faire.

 Un frisson glacé parcourut la colonne vertébrale d'Aelis. Des avancés. Elle sentit la colère monter en elle, cependant, la maîtrise qu’on lui avait enseignée la maintint dans un calme olympien. Le regard de ses parents, eux-mêmes distants et presque inexpressifs, semblait s'attendre à ce qu’elle réagisse de la sorte. Ce n’était même pas un débat ; c’était un fait pour eux. Les pupilles d’Aelis s’étaient rétrécies et vaguaient de gauche à droite sans réussir à se poser. Ses doigts glissaient le long de la couture de son pantalon d’un geste machinal, essayant désespérément d’ordonner ses pensées.

 — Vous en êtes sûrs ? Elle n’aurait pas… Ça pourrait être autre chose…

 La mère d’Aelis, d'un air détaché, répondit presque avec dédain.

 — Non, ma chérie. Aucun hasard n'existe dans cette ville. Les avancés sont responsables de tout cela. Tu sais bien ce qu’il faut faire. Ce sont des créatures sans morale. Ils doivent être éradiqués. Par ailleurs, ils nous volent nos enfants et nous font vivre dans la peur.

 Les oreilles d’Aelis bourdonnèrent tout à coup. Elle n’entendait plus rien, pas même le silence pesant de la pièce. Elle se leva difficilement de la chaise, tituba, prit un instant pour se stabiliser puis, un pied après l’autre, elle s’éloigna de la table et de ses parents. Elle avait besoin d’encaisser la nouvelle.

 Aelis se laissa tomber sur son lit, son corps lourd, comme s'il était fait de plomb. La porte de sa chambre était fermée. Elle pouvait encore entendre les voix lointaines de ses parents à l’extérieur. À moins qu’elle ne les imagine. Elle avait presque l’impression que tout était irréel. La disparition de Béryl ne faisait aucun sens. “Disparu.” Ce mot tournait en boucle dans son esprit ; aucun d'eux ne semblait pouvoir s’accrocher. Ses pensées se bousculaient dans sa tête comme des éclats de verre. Cependant, elles ne se formulaient pas, ne prenaient pas forme.

 Elle fixa le plafond, les yeux vides, cherchant à comprendre une information qui ne voulait pas se faire comprendre. Pourquoi Béryl et pas elle ? Pourquoi n'étaient-ils pas venus la récupérer dans la salle d'entraînement et non pas attendre ? Pourquoi tout était si… étrange ? Ses yeux se fermèrent. La douleur dans sa poitrine ne cessa de croître. Ses lèvres tremblèrent, puis un souffle s’échappa de sa gorge, lourd et brisé.

 — Béryl…

 Elle s’assit d’un coup, la gorge serrée. Des larmes commencèrent à couler, néanmoins, elles n’étaient pas les siennes. Elles appartenaient à quelqu’un d’autre. Quelqu’un laissé dans une pièce sombre. Elle les essuya rageusement, se levant brusquement. Cela ne faisait qu'accentuer l'angoisse dans sa poitrine. Elle se jeta sur son bureau, cherchant frénétiquement à se concentrer, à mettre de l'ordre dans ce chaos. Ses doigts glissèrent sur les papiers, heurtant la pile avec fracas.

 Un cri silencieux s’échappa de ses lèvres, sa respiration devenue saccadée.

 — Pourquoi ?

 C’était une question qu’elle s’était posée à de nombreuses reprises plus jeunes. Pourquoi la greffe ? Pourquoi Béryl était-elle l’enfant “parfait” ? Pourquoi les entraînements ? Tellement de questions ; jamais de réponses. Aelis avait tout refoulé, enfoui au fond d’elle-même. Elle s’effondra sur le bureau, les bras croisés autour de sa tête, comme pour empêcher ses pensées de la submerger. Les larmes continuèrent à couler sans qu’elle arrive à les retenir.

 La nuit passa. Le soleil s’était peut-être élevé dans le ciel, Aelis n’en savait rien.

 Aelis passa toute la journée suivante dans la même position, le dos contre le mur, les genoux remontés contre sa poitrine. Elle n’avait pas mangé. Elle n’avait pas bougé. Le silence de la maison la pesait. Ses parents étaient là, de l’autre côté de la porte, elle les évitait. Elle n’avait aucune envie de les voir. Elle avait l'impression que tout ce qu'ils disaient, la pousserait vers une solitude qu'elle ne pouvait plus fuir. Sa tête était lourde. Elle avait les lèvres sèches et les mains tremblantes. Le vide qu’elle ressentait commençait à diminuer.

 La peur s'insinua alors, petite et froide, serpentant dans ses veines. La sensation de ne rien pouvoir contrôler l’envahit. Béryl avait disparu.

 — Qu'est-ce que cela veut dire ? Que vais-je faire ?

 La panique se fit sentir dans son ventre ; elle l’ignora. Elle se leva d’un coup, courant dans la pièce comme un animal en cage, cherchant une issue qui n’existait pas.

 La peur de l'inconnu grandissait à chaque instant. Qu’allait-il se passer ? Les avancés ? Son corps se crispa à la pensée de ces créatures qu’elle détestait. Cette pensée, elle la repoussa aussi vite qu'elle était venue. Pourquoi penser à eux maintenant ? La seule chose qui comptait vraiment, c'était Béryl.

 — Où es-tu ? Ses poings se fermèrent dans un geste frénétique. Je dois savoir…

 Elle se précipita vers la porte, s’arrêta net. La maison était trop silencieuse. Trop vide. Elle se retourna, les yeux vides, son regard perdu dans les ombres de la pièce. La peur d'être seule, d'être abandonnée la paralysait à chaque mouvement.

 — Pourquoi eux ? Pourquoi elle ? Pourquoi pas moi ?

 À court d’énergie, Aelis s’effondra sur le tapis duveteux de sa chambre, toujours plongée dans l’obscurité. Ainsi, une seconde nuit passa, et Aelis se réveilla avec le ventre noué, la gorge sèche, et les membres tout engourdis.

 Les parents frappèrent à sa porte à plusieurs reprises. Elle ne répondait pas.

 Elle était trop en colère pour réagir. Trop en colère pour les voir. Elle en voulait à ses parents. Leur calme. Leur froideur. Leur volonté de tout contrôler, même la disparition de Béryl. Ils ne comprenaient pas. Ils ne comprenaient rien.

 Elle se leva brusquement, poussant du pied les cahiers et les feuilles qu’elle avait jeté de son bureau.

 — Ils vont tuer Béryl ! Ils ne la cherchent même pas !

 Elle hurla, se jetant sur son lit, les poings serrés, son cœur battant à tout rompre. Ses parents, eux, étaient tranquilles. Ils savaient tout, et ne lui disaient rien. Pourquoi n’avait-elle rien vu avant ? Pourquoi avait-elle accepté cette vie sans se poser de questions ? Elle tapa dans l’oreiller à plusieurs reprises, se défoulant comme elle le pouvait. Elle était tellement en colère. Tous les événements lui échappent. Rien ne semble avoir de sens.

Ils ne l’ont pas protégé… Je ne l’ai pas protégé… Son regard s’assombrit. C’est leur faute. Je vais les retrouver. Je retrouverai Béryl !

 Elle s’écroula sur le sol, ses mains tremblantes. Un nouveau cri de frustration s’échappa alors qu’elle venait de taper dans le mur au-dessus de son lit. Elle secoua la tête, comme si elle voulait chasser cette pensée. Cependant, la vérité commençait à s’imposer à elle. C'était elle qui devait agir. Elle seule. Personne d'autre.

Il faut que je les retrouve. Il faut…

 Elle ferma les yeux, refusant d’accepter qu’elle ne savait rien. Rien de ce qui se passait.

Je ne la laisserai pas mourir. Je ne veux pas la perdre.

 Cette fois, Aelis s’allongea d’elle-même dans les draps froissés de son lit. Ses cheveux éparpillés autour de son visage. Sans même qu’elle ne s’en aperçoive, ses yeux se fermèrent, et elle s’est laissé aller dans un sommeil sans rêve. La troisième nuit depuis la disparition de Béryl.

 La rage dévorait Aelis comme une flamme. Ses yeux brillaient de détermination, ses mains serrées autour des draps, comme si elle voulait les écraser. Sa respiration était lourde, presque bruyante, battue par les vagues de colère qui ne cessaient de déferler en elle.

 Les frappes répétées contre sa porte n'avaient plus aucun effet. Elle ne voulait plus les entendre.

Je vais les chasser, les éliminer. Jusqu’au dernier s’il le faut.

 Les avancés, ses parents, tout cela ne comptait plus. Il n’y avait plus que Béryl.

Je vais la retrouver. Et ils paieront. Tous.

 Sa voix était rauque, brisée par les jours passés à pleurer. Ainsi, sa décision était là, bien ancrée dans ses entrailles. Les frappes contre la porte s’intensifiaient ; elle ne bougeait pas. Elle s’approcha de la fenêtre et tira l’épais rideau pour voir le ciel magnifiquement bleu qui contrastait avec son humeur des plus grises.

Je vais te retrouve Béryl. Rien ni personne ne m’arrêtera. Je te le promets.

 Après cette promesse, Aelis sorti de sa chambre, parcouru le couloir avec hargne puis entre dans la salle d’eau. Elle se fixa dans le miroir. Sa peau blafarde mettait en avant ses cernes violacés, ses joues creuses, ses lèvres abîmés, ses cheveux en bataille. Elle faisait peur. Si ses yeux pouvaient rougir, ils luiraient comme deux rubis. Sa mâchoire était crispée, comme ses mains autour du lavabo. La fille Sorel s’aspergeait le visage d’eau glacée, elle respirait plus calmement avant de décider d’aller affronter ses parents, leur annoncer ses choix.

 Les Sorel étaient installés autour de la même table que quatre jours plus tôt. Le silence était si lourd qu’Aelis se leva soudainement, son regard devenant aussi glacial que celui de ses parents, la chaise sur laquelle elle était assise précédemment tomba derrière elle dans un bruit désagréable.

 — Si ce sont eux qui l’ont prise, ils doivent nous la rendre. Elle n’a rien fait de mal. Elle est innocente.

 Les parents d’Aelis étaient restés muets, s’échangeant un regard, leur silence était presque suffocant. Aelis, debout, se sentait vaciller. Elle était encore affaiblie de ces quatre jours, enfermé dans sa chambre. Le père d’Aelis releva la chaise de sa fille et l’invita à s’asseoir. Puis sa mère brisa enfin le silence, d’un ton plus doux, chargé de sous-entendus.

 — Que veux-tu faire ? Nous ne sommes pas comme eux. Nous ne sommes pas en mesure de les combattre. Seuls les tracs le peuvent, tu le sais bien.

 La question, simple en apparence, résonna dans l’esprit d’Aelis comme un défi. Les Tracs, ces chasseurs, étaient les armes les plus dangereuses du gouvernement, ceux qui traquaient et éliminaient les avancés. C’était une voie risquée. C'était aussi la seule solution. Elle se tourna vers eux, son visage crispé de colère, une lueur de détermination allumée dans ses yeux.

 — Moi, je peux en être une.

 Son père hocha lentement la tête, comme s’il approuvait silencieusement la décision. Cette annonce n’avait même pas l’air de l’étonner. Sa fille avait été façonnée comme ils le souhaitaient, et la disparition de Béryl faisait ressortir toutes les années qu’ils ont passé à attendre un résultat.

 — Tu as été entrainé par Katarzina toute ta vie. Néanmoins, nous ne tolérons pas de perdre une de nos filles.

 La mère d'Aelis ajouta d'un ton presque affectueux :

 — Nous ne tolérons de perdre aucune de nos filles. Fais ce qu’il faut, mais fais-le bien.

 Aelis sentit une étrange sensation de vide, un mélange de colère et de détermination. Elle allait devenir une Trac. Pour une fois, elle avait l’impression de faire exactement ce que ses parents attendaient d’elle. Pour la première fois, elle croyait voir un peu de fierté dans leur regard pourtant si froid. Elle devait retrouver Béryl. Elle n’avait pas le droit à l’erreur. Comme l’avait dit son père, elle avait été entrainée pour ça. Elle devait prouver qu’elle était digne de son nom, de leur fierté. Aelis Sorel était une arme chargée.

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