Chapitre 3 –

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 La maison des Sorel avait été silencieuse ce jour-là, comme une boîte de verre isolée des réalités extérieures. Le personnel s’était tenu à l’écart, ne faisant aucun bruit dans les couloirs du manoir. La lumière du matin filtrait à peine à travers les rideaux épais, donnant à la pièce un air fantomatique, irréel.

 Katarzina s’était tenue près du berceau où Béryl, la petite dernière des Sorel, venait de naître. À l’autre bout de la pièce, dans une posture immobile et froide, s’étaient tenus Cassian et Elowen Sorel. La mère, l’air stoïque, observait le bébé dans ses bras sans émotion visible, tandis que le père semblait plus intéressé par les résultats des tests qui venaient d’être envoyés de l’hôpital. Kat savait. Les Sorel ne ressemblaient à personne. Leurs attentes, leurs méthodes, leur vision du monde… tout cela différait de ce qu’elle connaissait. L’épidémie, la guerre et tout ce qui avait suivi avaient eu raison de tout ce que les anciennes générations avaient pu construire.

 — Elle va être parfaite, murmura Elowen d’une voix calme, en serrant sa fille contre elle, comme si ce geste venait sceller un contrat invisible. Cette fois, la greffe fonctionnera.

 Katarzina lutta contre un haut-le-cœur inexpliqué. Elle était là pour observer, pour veiller sur Aelis, la fille aînée des Sorel, et cette nouvelle arrivée, Béryl, ne ferait probablement que renforcer l’obsession de la famille Sorel pour le contrôle absolu. Le contrat qu’on lui avait soumis était très clair. Elle se tourna vers Cassian.

 — Souhaitez-vous que j’emmène Aelis maintenant ?

  Cassian ne la regarda même pas, absorbé dans ses pensées.

 — Le plus tôt sera le mieux. Aelis doit être prête. Béryl n’aura pas besoin d’un entraînement comme elle.

 Kat acquiesça. Elle savait ce qu’il attendait d’elle. Sa tâche était de préparer Aelis pour un avenir qu'elle ne choisissait pas, de faire d'elle un instrument de perfection. Elle savait également que sa relation avec la petite fille serait délicate. Elle n’était pas simplement une gouvernante ou une nourrice, plutôt une présence imposée, surveillant les progrès de l’une tout en ayant des attentes précises concernant l’autre. Aelis était chanceuse en un sens. Elle ne manquerait jamais de rien. Sauf peut-être de l’affection de ses parents.

 Aelis avait huit ans lorsque Kat commença son entraînement. Katarzina l'observait depuis quelques jours déjà. La fillette était vive, attentive, curieuse. Trop curieuse, peut-être. Trop vive, sans doute. Même si elle avait à peine huit ans, elle montrait une détermination en empruntant les mots de ses parents.

 — Fais de moi la fille parfaite ! Suppliait-elle presque.

 Lors de leur première séance, Aelis s’était tenue droite devant Kat, les yeux pétillants d’une lueur d’intelligence, cependant elle n’avait pas la souplesse d’un enfant de son âge. Elle était déjà bien plus concentrée que ses pairs, plus réfléchie, plus précise.

 — Je vais t'apprendre à te défendre, Aelis, avait expliqué Kat en posant la barre de fer sur le sol. Je vais aussi t’apprendre à contrôler ton corps.

 Aelis n’avait pas réagi. Elle s’était simplement contentée de regarder la barre, puis de la prendre, son regard si intense que Kat en avait presque été déroutée. La fillette avait l’air de comprendre tout ce qui se passait dans la pièce. Néanmoins, Katarzina découvrit que l’enfant, aussi prodigieux fût-il, avait une limite. Ainsi, après seulement une heure et demie d’entraînement, Aelis s’était écroulée sur le sol. Endormie.

 Les premiers mois avaient été passés à lui enseigner les bases : des étirements, de la gymnastique, des techniques de respiration, également des arts martiaux et des exercices de force. Chaque jour, Aelis devenait plus forte. C’était plus que ça. Elle ne se contentait pas d’apprendre : elle maîtrisait. Ses mouvements étaient précis, ses réflexes plus rapides que ceux d'autres enfants de son âge et sa capacité à saisir rapidement les concepts complexes dépassaient largement les attentes. La fatigue d’Aelis était de moins en moins problématique. Au contraire, à chaque nouvel entraînement, elle était encore plus en forme, encore plus forte, encore plus résistante.

 Un jour, Kat la regarda faire un enchaînement de boxe, ses poings frappants avec une telle puissance que l’air semblait se déformer autour d’elle. Kat se souvenait de la façon dont elle avait observé les autres enfants apprendre à frapper. Ils se fatiguaient vite, leurs gestes devenaient de plus en plus imprécis au fil des répétitions. Pas Aelis. Aelis n'était pas fatiguée. Elle ne montrait aucun signe de faiblesse. À ce moment-là, Katarzina comprit qu’elle devait parler aux parents d’Aelis. De toute évidence, elle était spéciale.

 — Tu as déjà frappé dans un sac de frappes auparavant ? demanda Kat, son regard acéré cherchant à comprendre.

 Aelis la fixa puis, haussant les épaules, répondit simplement :

 — Non.

 Kat sentit un frisson glacé la traverser. Elle savait que c'était impossible. Aelis avait quelque chose que les autres enfants n'avaient pas. Ce n'était pas un talent naturel. C'était quelque chose de plus, de plus dangereux. Néanmoins, ce n'était pas une avancée. Elle était ce que ses parents avaient fait d’elle. Une enfant née saine et qui, aujourd’hui, s’éloignait graduellement de ce qu’est un être humain.

 Avec les années, l’entraînement devint plus exigeant, et Kat observa, de plus en plus perplexe, la façon dont Aelis semblait repousser ses propres limites sans fin. Aelis n’était pas une avancée, du moins pas dans le sens où on l’entendait habituellement. La greffe, qu'on pensait avoir échoué sur elle, ne semblait pas avoir pris. Pourtant, elle possédait des qualités comparables à celles des avancés : rapidité, réflexes aiguisés, force hors norme. C’était différent. Son corps était plus performant, sans l'hyper-adaptabilité et la mutation que les avancés développaient. Ses parents, convaincus qu’elle était un échec jusque-là, la qualifièrent de « miracle ». Comme l’espérait tant Aelis, elle était devenue la fille parfaite qu’avaient toujours espérée les Sorel.

 Un après-midi, alors qu'elles s’entraînaient sur un parcours d’obstacles extrêmes, Aelis bondit d’un coup d’un seul, atteignant un sommet de barre métallique qu’aucun adulte n’aurait pu atteindre sans se blesser. Katarzina la fixa, le souffle court. Elle n'avait même pas eu le temps de l’arrêter. Elle n’avait plus rien à apprendre à Aelis. Elle le voyait bien. Même si elle ne l’avouait jamais à voix haute, la jeune fille faisait peur à Katarzina, car, au fond de ses yeux, il y avait une lueur. Cette lueur n’était pour l’instant qu’une petite flamme qui dansait joyeusement, pour une raison ou une autre, il ne fallait pas que cette flamme devienne un brasier. Personne, pas même Katarzina, ne pouvait prévoir ce dont Aelis Sorel était capable.

 — Tu es différente, murmura Kat pour elle-même, bien qu'elle ne puisse pas réellement expliquer pourquoi.

 Aelis se tourna vers elle, son visage détendu, sans fatigue.

 — Comment ça, différente ? demanda-t-elle, l’air un peu perdu.

 Kat la regarda un instant, perplexe. Elle ne pensait pas avoir parlé assez fort pour se faire entendre. Aelis la surprenait chaque fois qu’elle pensait avoir déjà tout vu. Elle ne pouvait pas expliquer exactement ce qu'elle ressentait. Elle se forçait à ne pas montrer sa surprise. Pas devant Aelis. Pas devant cette fille qu'elle avait entraînée depuis sa tendre enfance.

 — Tu es destiné à de grandes choses, répondit-elle pour éluder la question.

 Les mois se transformèrent en années, et le niveau d’Aelis monta toujours plus haut. Les Sorel étaient satisfaits des progrès de leur fille. En revanche, Kat n’arrivait pas à se défaire de l'idée qu’il y avait quelque chose d’étrange dans l’évolution d’Aelis. L’excellence de ses aptitudes physiques n’était pas le fruit d’une simple greffe. C’était une combinaison de travail acharné, également d’une capacité surnaturelle à progresser.

 Elle savait que la famille Sorel était obsédée par la recherche du contrôle absolu. Ils la façonnaient, la dirigeaient. Kat se demanda parfois si ce contrôle, ce perfectionnement, ne finirait pas par dépasser ce que les Sorel avaient prévu. Peut-être que la fin de l'histoire d’Aelis n’était pas écrite par eux. Peut-être qu'elle aurait sa propre voie. ça laissait croire à Katarzina qu’il valait mieux être du côté d’Aelis alors que la petite flamme au fond de ses iris se transformerait en un immense feu de forêt.

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