Chapitre 4 –
Le vent soufflait doucement sur le toit désert. La ville en contrebas était une mer de lumière, un chaos ordonné, un abîme sans fin de néon et de béton. La nuit semblait dévorer le monde, la lueur des lampes urbaines procurait une brume fantomatique qui effleurait les contours des bâtiments. Aelis était là, immobile, assise au bord du toit comme une silhouette solitaire, les yeux fixés sur l’horizon. Sa silhouette se découpait contre la lueur de la ville, une ombre parmi d’autres.
Elle paraissait détachée, pourtant chaque fibre de son corps vibrait sous l'effort de ce qu'elle venait de traverser. Dans sa main, son téléphone. L’une de ses jambes se balançait dans le vide. Sur ses oreilles, un casque. Ses yeux parcouraient la nuit sans rien y déceler. La vie se faisait rare à une heure aussi avancée. Quelques ivrognes titubaient et tombaient au sol. Des personnes sans abri s’engouffraient désespérément dans les bâtisses vides.
Elle garda les yeux rivés sur l’écran, parcourant les notifications flottantes. Les mots, toujours les mêmes, ne la touchaient plus. Vidée, elle s’était détachée de ses propres émotions. La douleur, la peur, la peine. Elle n’avait plus de place pour cela. Ses pensées, son corps, tout avait changé depuis la disparition de sa sœur, et tout, même la rage, s’était transformé en une détermination inébranlable. La pression de cette quête la dévorait de l’intérieur, comme un poids invisible qui comprimait chaque respiration, chaque battement de son cœur. Elle avait obtenu la licence de Trac bien assez vite. Aujourd'hui, elle souhaitait s’en servir comme tremplin de sa vengeance.
Là, sur ce toit, loin de tout, Aelis prit une grande inspiration et, presque mécaniquement, se laissa tomber en arrière, laissant ses jambes flotter dans le vide. Elle ferma les yeux, bougeant lentement la tête au rythme de la musique qu’émettait son casque. C’était bientôt l’heure.
Il y eut un silence à la fin de la chanson. Aelis frissonna imperceptiblement, l'image de sa sœur s’imposant à son esprit. Puis le regard de ses parents. Enfin, le souvenir de son reflet dans le miroir.
— Je sais ce que je fais, assura-t-elle, la voix dure.
Sans doute essayait-elle de se rassurer ou de se conforter dans ses choix. Ses parents ne l’avaient pas empêchée de devenir une chasseuse de monstres. Au contraire, comme pour la première fois, elle avait l’impression de faire exactement ce qu’ils attendaient d’elle. Elle ressentait leur fierté. Aelis avait tant recherché leur approbation ces dernières années qu’elle aurait préféré ne pas avoir à perdre sa sœur pour que ses parents la regardent avec autant de sentiment.
Les étoiles étaient à peine visibles tant il y avait de la lumière. Ses doigts tremblaient légèrement lorsqu'elle coupa la musique de son casque et le laissa tomber autour de son cou. Le silence était étonnamment bruyant. Le grésillement des appareils électriques, le ronronnement de la centrale nucléaire, l’écoulement de l’eau dans les tuyaux. Tout cela rendait la ville bruyante, même de nuit. Aelis se sentait agressée par cet ensemble de bruits ; pour autant, elle savait l’importance de son ouïe pour réaliser une chasse efficace. Se tenant là, à la frontière entre deux mondes. Entre la vie et la guerre. Le vent soufflait plus fort. Aelis s’étira avant de glisser son téléphone dans sa poche. Il était temps de ramener la lumière sur cette ville, et pour ça, elle était prête à faire disparaître autant d’avancées que nécessaire. Ces monstres n’avaient pas leur place ici. Elle n’avait plus rien à perdre. Alors, naturellement, elle était prête à parier sa vie dans l’espoir de revoir Béryl. À défaut, elle espérait la venger.
Avec la rapidité d’un prédateur en chasse, elle se glissa dans l’ombre, rejoignant l’escalier de service d’un pas léger. Ses mains se crispèrent autour de la barre de métal. Son esprit s’était mis en condition avant même de connaitre sa cible. Elle descendit les escaliers à une vitesse presque trop rapide pour être humaine, ses pieds frappant les marches sans un bruit, avant de se retrouver dans la rue. Le vent de la nuit s’engouffra dans ses cheveux, agitant sa silhouette avec une énergie étrange. La ville ne s’arrêtait jamais, cependant pour Aelis, tout était devenu clair : les rues désertées devenaient un terrain de jeu. L’air saturé de néons et de promesses artificielles s’engouffrait dans ses poumons. Machinalement, ses doigts glissaient sur les coutures de ses manches. Ce tic ne l’ayant jamais quitté.
Sans hésitation, elle se rendit vers un quartier plus sombre, plus discret. Les lumières blafardes des magasins fermés et les murs effrités des immeubles donnaient une sensation de déclin. Un sentiment de familiarité. Quelques chats faisaient loi dans les ruelles pavées. Au milieu des ivrognes assoupis et des animaux affamés, elle entra dans un bâtiment à l’allure négligée. Un ancien cabinet médical en apparence abandonné. L'intérieur était froid et aseptisé, une odeur de désinfectant flottant dans l’air. L’endroit était vide, presque claustrophobique. Elle se dirigea directement vers une porte en métal, au fond du couloir, dans une salle se trouvait un piédestal en verre, éclairé par une lumière tamisée. Là, tout semblait mécanique et clinique, conçu pour l’efficacité. L’humain avait cédé sa place à la machine.
Aelis posa sa carte d'identification Trac sur le lecteur. Un bip métallique résonna, et un écran s’alluma en face d’elle, projetant une série de données dans une succession rapide. Son regard scruta les informations. Le nom de l’avancé s’afficha en lettres noires : Ilias Romanov. La somme affichée juste en dessous fit frémir Aelis. Un montant qui en disait long sur la valeur de cet objectif. Le monde dans lequel elle évoluait ne faisait aucun compromis. Elle était prête. Elle resta quelques secondes devant l’écran, ses yeux imprimant la photo pixelisée le plus fidèlement possible. Ses doigts serrant la carte d'identification, avant de retirer celle-ci d’un geste brusque, son esprit déjà tourné vers l’action.
Les murs défilants autour d’elle au rythme de sa marche. Son téléphone à la main, sans regarder l’écran, elle envoya un message à Nate. Le texte était simple, direct, comme toujours avec lui. Nul besoin de fioriture.
Ilias Romanov.
Nate pouvait être qualifié d’ami. Un informateur hors pair. Nate l’avait contacté à l’instant même où elle avait entré son nom pour la demande de licence Trac. C’était un génie caché derrière un ordinateur. Dès le début de leurs échanges, il était devenu indispensable à ses recherches. Étrange, parce qu’il n’était ni un Trac ni un avancé. Il avait son propre code moral, et bien que souvent distant et pragmatique, Aelis lui faisait confiance. Nate agissait dans l’ombre, un spectre toujours derrière les informations qu’il lui fournissait. Il était le seul en dehors de ses parents et de Katarzina à être au courant de la recherche de Béryl. Il avait un côté solitaire, quelque peu détaché des émotions humaines, préférant les chiffres, les données, et surtout l’anonymat. Sachant comment manipuler les systèmes. Ce n’était pas un combattant, néanmoins dans un monde comme celui-ci, ses compétences étaient d’une valeur inestimable. Et Aelis s’estimait chanceuse qu’il soit de son côté et non de celui des monstres.
Elle n’attendait pas de réponse immédiate. Il fallait du temps pour retrouver une personne, notamment un avancé. Ces rats se cachaient et fuyaient la moindre lumière. Tout serait une question de patience et de précision. Le cabinet devait rester loin des radars, car sans lui, aucun Trac ne pouvait obtenir d’information sur les avancés. Leurs chasses restaient une succession d’action anonyme pour ne pas attirer l’attention. Les tracs étaient finalement des superhéros masqués ici-bas.
Nate avait été clair quant aux frontières entre ce qu’il savait faire et ce qu’il acceptait de faire. Aelis avait pris cela pour une forme de faiblesse. En réalité, il était son dernier filet avant de sombrer dans un piège qu’elle s’était elle-même tendu. Il ne voulait pas être un trac et sous-entendait souvent que le monde était bien plus complexe que ce qu'ils acceptaient de partager. Aelis n’avait jamais compris qui était « ils ». Alors, elle prêtait seulement peu d’attention aux propos de Nate. Peut-être était-il tout simplement un conspirationniste. Après la Grande Guerre, ça n’aurait pas été étonnant.
☼☼☼
— Raconte-moi encore !
Aelis, allongé dans son lit, regardait Béryl sautillait sur le matelas. Elle ferma les yeux, prenant une grande inspiration avant de se lancer dans le récit qu’elle avait lu plus de fois que nécessaire. Elle en connaissait chaque mot, chaque syllabe, chaque ponctuation comme si elle l’avait écrite elle-même.
— À l’aube d’un jour pluvieux, tous les pays du monde ont fermé leurs frontières. Les hommes et les femmes se sont enfermés chez eux. Au-dehors, tout semblait apocalyptique. Les corps s’entassaient, les malades ne cessaient d’augmenter, et rien, ni personne ne semblait pouvoir arrêter ce qui se passait. Ce n’était pas la guerre. Il n’y avait ni arme, ni rebelle. Seulement la maladie, partout. Personne n’était épargné. Les politiciens, les médecins, les savants, les ouvriers. Tous dépérissaient. C'est là qu’ils sont apparus.
— Les monstres ? !, cria la petite.
— Oui. Les avancés. Personne ne s’est méfié d’eux au départ. Ils s’étaient mélangés parmi les personnes normales. Ils agissaient comme tout le monde. La vie reprenait son cours petit à petit. Il y avait eu beaucoup de pertes, mais les commerces commençaient à rouvrir, les enfants retournaient à l’école…
— Ah non ! C’est nul, l’école !, braya la plus jeune.
— Non, Béryl. Pour eux, l’école, c'était un symbole d’espoir. La maladie avait volé tellement d’enfants et tellement de parents. Aller à l’école, c'était synonyme d’avenir.
— Mais alors, les avancés aussi allaient à l’école ?
— Je ne sais pas. Je ne pense pas. Les monstres ne peuvent pas être des enfants.
— Et ensuite ?, implora-t-elle, curieuse.
☼☼☼
Aelis sortit de ses pensées en sentant son téléphone vibrer dans sa poche. Sur le message, un ensemble de chiffres, aucun mot. Les coordonnées d'Ilias Romanov. Elle savait ce qu’elle avait à faire. Le cœur battant fort, d’une détermination glacée, une soif qu'elle n'était pas prête à admettre. Elle avait hâte de mettre en œuvre tout ce qu’elle avait appris durant tant d’année. L’excitation montait.
L’obscurité devenait une alliée alors qu'elle approchait de l’endroit où Ilias se trouvait. Il était à quelques pas. Elle n’avait qu’à le suivre. Il était misérable dans son manteau abîmé, avec des gants élimé et troué, coupés au niveau de la jointure de ses doigts. Ses cheveux longs, couleur poivre et sel, étaient sales et cachaient une partie de son visage. Il déambulait sans se soucier des ombres qui le guettaient. Il était sur le point de s’effondrer à chaque pas, ses jambes le maintenant difficilement debout. À distance, ses pas aussi légers qu’une brise, elle attendait. Un instant. Un faux mouvement. Puis, il entra dans un coin désert. Elle décida qu’il était temps.
Soudain, il se retourna, comme s’il avait perçu sa présence, paniqué. Il tenta de parler, elle ne l’entendait pas. Elle distinguait à peine ses lèvres articuler. À l'inverse, son silence et son calme glaçant en disaient davantage que des mots. Il s’éteindrait bientôt sans même savoir pourquoi.
— Qui va là ?!, demanda Ilias d'une voix tremblante et usée.
Elle observa chaque geste, chaque souffle, chaque instant. Elle fronça les sourcils en constatant qu’il était aveugle. Il ne la regardait pas alors qu’elle s’était avancée pour se mettre dans la lumière. Il était apeuré, semblant attendre de se faire dévorer par un loup.
— Je n’ai pas d’argent. Je vous le promets. Laissez-moi…, suppliait-il, la voix chevrotante.
Il leva les mains d’un coup, comme pour se rendre. Aelis sentit une première vague de chaleur la frapper. Elle grimaça sans reculer. La chaleur s’intensifia, l’enveloppa complètement. C’était supportable, bien que désagréable. La douleur se diffusa dans son bras gauche. La sensation était comme celle d’une brûlure d’huile bouillante. Elle se jeta en avant. Ilias lançait des flammes avec frénésie, sans savoir réellement où tirer, elle se faufilait entre les attaques désespérées. Plus vite. Plus silencieuse. Ilias fit apparaitre un mur de flamme à peine plus haut qu’un buisson et il partit en courant dans le fond de la ruelle. Aelis sauta par-dessus les flammes sans peine et le pourchassa. Elle se jeta sur lui, le poussant au sol d’un geste rapide. Ilias tenta de se redresser ; elle était déjà au-dessus de lui, prête à en finir. Il n’eut pas le temps de réagir avant que la pression de son poing ne l'immobilise. La situation était claire : Aelis n’allait pas reculer. Elle usa de son bras épargné par les brûlures et saisit une lame.
— Ne me tuez pas, je vous en supplie, pleurait Ilias. Je n’ai rien fait !
Aelis ne l’avait pas écouté argumenter davantage. Elle fit un geste net, maîtrisé, qui l'amenait au silence définitif. Le combat était terminé. L’homme gisait à terre, sans mouvement. Autour d’eux, les flammes s’éteignaient, exactement le dernier souffle d’Ilias Romanov qui s’échappait de ses lèvres. Son corps était inerte, alourdi par l’absence de vie.
Sans une once d’émotion visible, la tension dans son corps se dissipa. Elle n’avait plus qu’un seul objectif désormais : continuer. Elle coupa un doigt au cadavre qui était encore chaud, s’en servant comme preuve de l’identité de sa cible lorsqu’elle récupèrera la récompense. Ilias Romanov avait assister aux premiers pas d’Aelis sur le fil de funambule qu’elle devait traverser.
Se détournant de son ennemi abattu, les pas résonnèrent faiblement dans la ruelle déserte, laissant derrière elle la trace de la semelle de ses bottes dans une nuance de vermeil. Elle n'éprouvait aucune joie, aucun soulagement. Elle avançait, telle une machine, dans une quête sans fin. Ses parents seraient si fiers. Aelis jeta un œil en arrière. Une pensée essayait de s'immiscer en elle, elle la repoussait.
— Un rat de moins dans les égouts., cingla-t-elle pour elle-même.
À peine plus loin, derrière une fenêtre d’un appartement, un homme avait observé la jeune chasseuse, une tasse de café fumante à la main. Il secoua lentement la tête, une désapprobation silencieuse.
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