Chapitre 7 –

11 minutes de lecture

 La salle d’entraînement était silencieuse, à l’exception des bruits de respiration lourde d’Aelis. Kat observait depuis un coin, bras croisés, attendant que son élève termine son dernier enchaînement. Aelis était concentrée, ses mouvements fluides, répétant pour la énième fois un enchainement. Il lui fallait une excuse, une raison valable pour quitter la pièce sans éveiller de soupçon. Nate avait été clair dans son message : personne ne devait savoir qu'il allait lui fournir une information. Personne, surtout pas Kat, ne devait savoir ce qu’il allait lui dire. Elle n'avait d'autre alternative que de se blesser volontairement pour aller à l'infirmerie, seul endroit où Nate savait que Kat ne viendrait pas surveiller leur conversation.

 Elle fit un pas en arrière, un coup de pied accompagné d’une impulsion, et dans un mouvement trop rapide, Aelis s’étala sur le sol. Une grimace de douleur déforma ses lèvres avant qu’elle ne tente de se rattraper en appuyant sa main sur le sol. Elle se redressa, essuyant son front d’un geste machinal, et s’apprêta à reprendre. Kat l’interrompit en l’interpellant. L’ancienne militaire s’avança jusqu’à elle, les bras croisés, le regard dur. Son corps musculeux se mouvait avec rigidité.

 — Ça suffit. Va voir le doc., exigea la maîtresse d’arme.

 Aelis grimaça, feignant une certaine rage et un dégoût d’elle-même. Le regard perçant de Kat croisant celui furibond d’Aelis.

 — Repose-toi, Aelis. C’est important., souligna-t-elle.

 Aelis se contenta de hocher la tête, détendant ses muscles. Elle essuya son front couvert de sueur une nouvelle fois et partit lentement de la salle d’entraînement, les poings serrés.

 Aelis regarda son téléphone tout en se dirigeant vers l’infirmerie. Elle espérait une piste sur Béryl. Nate ne lui aurait jamais demandé de venir le voir discrètement si c'était dénué de rapport avec Béryl. L’infirmerie d’un blanc immaculé, avec des lumières trop fortes, fit grimacer Aelis. Elle se hissa sur la table d’examen. Nate passa la porte à son tour. Mécaniquement, il entoura son bras d’un appareil pour prendre sa tension. Il fit gonfler le ballon d’air, sans laisser échapper le moindre mot. Dès qu’il eut les résultats, il se laissa tomber sur la chaise de bureau pour être face à sa patiente.

 — Il paraît qu’elle a été vue. Dans un camp d’avancés en cavale., commença-t-il sans préambule.

 Aelis enfonça ses ongles dans la table d’examen, prête à prendre la parole, lorsque Nate lui intima le silence en levant une main face à elle.

 — Ces personnes se pensent réfugiés. Ils ne sont pas tous des avancés. Leur faire du mal ne t’avancerait à rien. J’ai pu contacter l’un d’entre eux. Il accepte de te rencontrer. Ce soir. Mais je ne dirais pas où aller si tu as dans l’idée de buter qui que ce soit., poursuivit-il pragmatique.

 — C’est toi que je pourrais buter si tu ne me dis pas où se trouve Béryl., grogna Aelis.

 — Aelis, je suis sérieux. Tu ne dois pas faire de coup d’éclat. C’est un miracle que j’aie pu contacter quelqu’un de ce camp., insista Nate.

 Un ange passa. Aelis s’était détendu autant que possible. Elle approchait du but. C’était la première piste depuis la disparition de sa petite sœur. Elle ne devait pas tout gâcher. Ce soir, tout changerait.

 — Le gars m’a dit qu’il t’attendrait à la bouche de métro abandonnée du centre médical, lâcha l’informaticien.

 Aelis bondit sur ses pieds et s’éloigna vers la porte. Avant d’enclencher la poignée, elle entendit Nate soupirer. Elle étira un sourire en coin, avant de se retourner vers lui avec nonchalance :

 — Merci, Doc’.

 Aelis avançait lentement, la pluie battant ses joues glacées, ses pas résonnants dans les ruelles sombres. Elle était épuisée, son corps tendu sous le poids des jours passés à s’entraîner pour regagner un peu de force. Après la bagarre dans le bar et la balle dans son dos, elle avait mis du temps à se remettre pleinement. Cette rencontre, ce camp de réfugiés, était la première vraie chance de retrouver Béryl, la première piste sérieuse.

 Au bout de la rue, dans l'ombre d'un vieux bâtiment en béton, elle aperçut une silhouette. Un homme, debout sous la pluie, à peine visible, qui semblait l’attendre. Il ne bougeait pas, les bras croisés, les yeux luisants.

 Aelis s'arrêta brusquement. Elle préférait jouer la carte de la prudence. Elle s'était attendue à tout, sauf à ça. Un inconnu dans la pénombre, donnant l’illusion de la connaître. Pour un traquenard, elle avait imaginé un peu plus de moyens.

 L'homme releva la tête, chassant les gouttes d’eaux de son front. Son calme ne laissant aucune place à l'incertitude. Il savait qu'elle était là pour une raison. Elle se tendit, prête à réagir. Ses mains se resserrèrent, faisant blanchir ses phalanges. Nate lui avait intimé de venir désarmer, en signe de bonne foi. Elle le regrettait à cet instant, se sentant vulnérable.

 — Tu cherches quelqu’un, déclara-t-il enfin, sa voix basse et claire.

 Malgré la pluie, Aelis n’eut aucun mal à l'entendre. Elle scruta ses traits, cherchant des indices, des signes qui trahiraient ses intentions. Il était difficile de lire cet homme tout en noir dans cette obscurité. Il était presque trop calme, comme s’il avait l’habitude de ce genre de confrontation. Un côté détaché et nonchalant émanait de lui.

 — Oui. On m’a dit qu’elle avait été aperçue par ici. Elle s’appelle Béryl. Elle a disparu, répondit-elle méfiante.

 Elle se forçait à garder la tête froide, l’angoisse lui tenaillant le ventre. Depuis le bar, Kat et Nate l’avaient isolée. Elle avait l’impression d’être devenue paranoïaque à mesure d’attendre. Il ne fit aucun mouvement, ses mains enfoncées dans les poches de sa veste. Il n’avait pas l’air effrayé par elle, ni même mal à l’aise. A l’inverse, Aelis se canalisait en se balançant distraitement d’avant en arrière.

 — Et tu crois qu’elle a été enlevée, reprit-il, soupçonneux.

 — Oui.

 — Par des avancés, évidemment, souligna-t-il amer.

 La phrase frappa Aelis en plein cœur. Elle ne s'attendait pas à ce qu'il évoque le mot avec une telle facilité. L’idée qu’elle avait nourrie depuis le début de sa quête, que sa sœur avait été capturée par un groupe d'avancés, lui paraissait maintenant encore plus solide. Elle affronta son regard, les poings serrés, le dos droit, l’air fier.

 — C’est ce que je pense, oui, affirma-t-elle.

 Sa voix était dure, marquée par l'adrénaline de la chasse. L’homme fit un léger geste, pouvant être interprété de différente façon. Aelis choisi de penser qu’il lui intimait de se détendre. Il passa une main sur son visage, essuyant inutilement de l’eau. Elle nota qu’il n’était pas gêné pas la météo capricieuse.

 — Tu penses que les avancés sont tous mauvais., lança-t-il.

 Un petit rire s’éleva, presque imperceptible, un rire qui ne correspondait pas réellement à ce qu’il venait de dire. Aelis sentit un frisson lui parcourir la nuque. Ces mots, pourtant innocents, faisaient écho à tout ce qu’elle avait appris. Tout ce qu’elle tenait pour acquis. La haine des avancés. Le danger qu’ils représentaient. Tout ce qui allait à l’encontre de ce qu’il sous-entendait. Elle ne pensait pas qu’ils étaient tous mauvais : ils étaient tous dangereux. C’étaient des monstres. Elle en était convaincue.

 — Ils le sont !, cracha Aelis, une rage sourde dans la voix.

 Il resta impassible, son emportement lui importait peu.

 — Si tu veux réellement la retrouver, tu devais cesser de penser de cette façon. Personne ne t’aidera ici avec de telles pensées., suggéra-t-il honnêtement.

 Aelis fit un pas en arrière. Son instinct lui disait qu’il y avait plus dans ses paroles qu’il n’y paraissait. Elle n’était pas prête à lui accorder la moindre confiance. Elle voulait retrouver Béryl, cacher son animosité contre les monstres lui demandait bien plus qu’un sacrifice. Elle s’avança de quelques pas, se plaçant assez proche de lui pour pouvoir le regarder par en dessous. Ses yeux bruns tiraient vers le rouge orangé. Il n’avait pas l’air d’avoir peur d’elle, au contraire. Il semblait amusé par la situation.

 — Où est-elle ? Dis-moi où elle est, maintenant !, ordonna-t-elle, son ton plus ferme trahissant une colère refoulée.

 L'homme ne répondit pas immédiatement. Il se contenta de reculer d'un pas, comme s'il voulait s'en aller. Il parla à voix basse, presque à lui-même.

 — Tu sais, pour obtenir des choses, il faut savoir donner un peu de soi-même. Puis… je n’ai jamais vu ni entendu parler d’une Béryl. Tu fais fausse route.

 — Qu’est-ce que tu as dit ?, demanda-t-elle, sourcil froncé, n’ayant perçu que quelques brides de son propos.

 L'homme la toisa quelques secondes. Il était toujours calme, cependant la colère se lisait dans les traits de son visage. Sa mâchoire était plus contractée et son regard plus froid.

 — Tu ne la retrouveras pas ainsi. En stigmatisant des personnes et en vouant une haine aux avancés., répéta-t-il plus férocement.

 Un silence pesant s’installa. Aelis ouvrit la bouche sans parvenir à lui répondre. Soudainement, un cri de détresse perça la nuit, suivi d’un bruit lourd, comme un corps qui tombait au sol. Aelis se tourna vivement, le cœur battant. L’homme aussi se mit en alerte.

 — Tu m’as tendu un piège ?!, a-t-elle demandé hargneusement.

 — Pas le moins du monde, s’empressa-t-il de contrer. ça pourrait très bien être toi qui n’as pas respecté les termes de cette rencontre !, renchérit-il.

 Leur querelle n’avait aucun sens. Aucun d’eux n’avait tendu de piège à l’autre. Un groupe armé apparut à l’angle de la rue, se dirigeant droit vers eux. Ils brandissaient des matraques en courant. Aelis fit un mouvement rapide pour dégainer son arme, cependant, elle n’en avait pas. L’homme se glissa devant elle d’un mouvement vif, lui bloquant la vue sur les assaillants. Elle n’eut pas le temps de comprendre ce qui se passait. D’un geste fluide, l’homme leva les bras et une vague de chaleur envahit l’air autour d’eux. Aelis cligna des yeux, surprise. Se décalant d’un pas, elle découvrit les attaquants projetés en arrière, comme si une force invisible les avait poussés. Elle recula d’un pas, sidérée, tandis que les assaillants, sonnés, se redressaient. Elle reconnaissait ce pouvoir. Elle en avait fait les frais lors de sa première chasse. Ilias Romanov était un pyrokinésiste aussi. L'homme face à elle venait de prendre leur défense à tous les deux avec ce même pouvoir.

 — Si tu veux survivre ici, tu devras comprendre que ce n’est pas une simple guerre., exprima-t-il d’une voix calme, presque sage. Je peux t’aider, si…

 — T’es un monstre !, le coupa-t-elle.

 Aelis, les yeux écarquillés, venait de réaliser. Cet homme n'était pas humain. Il n'était pas un simple informateur. Il était l’un des leurs. C’était en avancé. Inconsciemment, elle s’était préparée au combat. Prête à abattre celui qui venait pourtant de lui sauver la vie. Puisque oui, les gardiens de paix n’auraient fait aucune distinction. Les brutes épaisses tapaient sans questionner, elle le savait. Les interrogations fusaient dans son esprit. Trop de questions pour y voir clair. Nate avait consenti à la laisser sortir à la seule condition de ne pas faire de coup d’éclat et aucun mort. C'était le prix nécessaire pour savoir où Béryl se trouvait. Elle devait faire un choix : mettre ses convictions de côté et suivre cet avancé, ou le tuer. Elle regarda son interlocuteur avec un dédain profond. Il soupira longuement, agacé.

 — C’est un monstre qui vient de te sauver la vie. Fais un effort. Tu as l’air plus intelligente que ça., s’insurgea-t-il.

 Aelis mordit sa lèvre inférieure, touchée dans son égo. On ne l’avait jamais prise pour une idiote. Elle n'était pas prête à accepter que cet inconnu bouleverse toutes ses croyances. Alors, pour se donner un peu plus de contenances, elle tendit une main vers lui, en signe de paix, et lui lança d’un ton de défi :

 — Si tu veux survivre, aide-moi.

 Il eut un moment de doute, puis il ria à gorge déployée et serra la main d’Aelis avec force. Elle retira prestement sa main en sentant sa paume commencer à la brûler. Il arrêta de rire et il eut un sourire en coin, assez satisfait du petit effet qu’il avait eu sur elle.

 — Appelle-moi quand tu auras réellement envie d’être aidée, poupée. Et évite les menaces. Je peine à les digérer au diner., ironisa-t-il.

 Il se retourna, enfonçant ses mains dans ses poches, et il partit serein. Aelis fulminait, la bouche ouverte. Il se moquait d’elle, ouvertement. Après plusieurs secondes, elle s’élançait à sa suite. Sans un bruit, elle le rattrapa, bondit et le plaqua au sol. Un bruit désagréable se fait entendre alors qu’il s’échouait dans une flaque sur le goudron déformé par les années. Il lâcha une plainte de douleur tandis qu’elle appuyait sa tête contre le sol humide.

 — Tu vas m’aider. Que tu le veuilles ou non. Sans toi, je ne peux pas entrer dans le camp, alors je ne compte pas te laisser filer, menaça-t-elle.

 La joue écrasée contre le bitume, il grimaça. Elle se redressa légèrement, le faisant tourner afin qu’il soit sur le dos. Elle tenait ses mains pour s’assurer qu’il ne puisse pas la brûler. Elle le regardait avec une colère vorace et l’envie de lui casser les poignets pour avoir osé se moquer d’elle.

 — Brûle-moi encore une seule fois, et je briserai un à un chacun de tes os, vermine., cracha-t-elle.

 — Je préfère qu’on m’appelle par mon prénom, poupée.

 Moqueur, il ne se débattait pas, et la regarda sans ciller. Il aimait la sensibilité de la chasseuse, la voyant vivre une multitude d’émotions. Sa colère était seulement la face visible de son ignorance.

 — Les monstres ne possèdent pas de nom., siffla-t-elle avec conviction.

 — Si tu le dis. Moi, en tout cas, c’est Aaron. Dans l’état actuel des choses… c’est toi le monstre, poupée., rétorqua-t-il.

 Aelis le libéra de sa prise et se redressa en grimaçant. Il avait inopinément raison. Par ses agissements, ses menaces, elle avait été bien plus violente que lui. Pour la première fois de sa vie, elle souhaita savoir si tous les avancés étaient… pareils. Comme les personnes ordinaires, ils étaient peut-être tous différents, uniques. Elle soupira, ses doigts parcourant la couture de sa poche.

 — Aelis., finit-elle par souffler.

 — Pardon ?, demanda-t-il en se relevant avec difficulté.

 Elle ne répéta pas son nom pour autant. Aelis le laissa là, repartant comme elle était venue, ses pas tapants dans les flaques. En ayant laissé en vie un avancé alors qu’elle connaissait sa nature.

 Aaron la regarda disparaitre en se massant la mâchoire. Bien qu’il avait mal, il étira un sourire joueur et satisfait.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 1 versions.

Vous aimez lire Kaelane ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0