Chapitre 9 –
Le vent soufflait doucement dans un sifflement singulier. Aelis se tenait à l'écart des autres, le regard perdu dans le vague, observant les flammes dans un coin du camp. Elle n’avait pas réussi à dormir depuis deux jours. La journée avait été longue, et elle avait dû venir ici. La discussion avec ses parents, leurs visages froids, leur ton autoritaire. Leurs paroles, comme des couteaux, se plantant dans son esprit. Béryl disparu. Tout cela la maintenait éveillée. Aelis serra les poings, son regard durci par la colère. Cette colère commençait à se mêler à autre chose, quelque chose de plus insidieux, une forme de doute. Depuis trois jours, elle séjournait dans le camp des réfugiés. Ils étaient tous affreusement normaux. S’il y avait des avancés parmi eux, Aelis ne les avait pas vus agir. Elle balaya ses pensées d’un geste rageur de la tête. Elle devait respirer un peu, qu’elle quitte cette illusion. Elle se leva dans l’idée de faire un tour. C’est alors qu’Aaron approcha, comme une silhouette fantomatique dans l’obscurité. Il n’était pas surprenant qu’il soit là. Depuis qu’ils s’étaient rencontrés, il n’avait cessé d’être présent. Plus souvent qu’elle ne le voulait. Pourtant, il avait ce calme étrange qui déstabilisait Aelis. La manière dont il la regardait, comme s’il comprenait bien plus qu’il ne disait. Il ne ressemblait à aucun autre. Il n’avait pas ce regard condescendant de ceux qui la traitaient comme une simple Trac, un instrument de guerre. Aussi, ne la regardait-il pas comme une ennemie. Curieusement, il avait joué de sa notoriété dans le camp pour lui permettre d’entrer.
— Tu es loin de tout le monde, lui lança-t-il d’une voix basse, presque comme une question.
Aelis le fixa intensément. Une moue dédaigneuse sur le bord des lèvres.
— Je ne compte pas faire ami-ami avec eux.
Il haussait un sourcil, un léger sourire aux lèvres, comme s’il décryptait chaque mot, chaque mouvement.
— C’est ça ton problème, Aelis. Tu veux te donner une raison de ne pas les accepter. Tu es entourée de ces gens maintenant. En trois jours, tu n’as vu aucun acte de violence ou entendu de discours de haine, et ça t’effraie qu’ils ne soient pas tous des monstres comme tu l’espérais.
— Tu parles trop.
— Accepte la réalité. Personne n’a essayé de te tuer alors qu’il y a écrit Trac en gros sur ton front. Personne ne te veut du mal. Tu sais pourquoi ? il laissa un silence s’éterniser avant de reprendre : parce que ici, il n’y a que des réfugiés. On est tous là pour fuir quelque chose. Il n'y a pas seulement des avancés, il y a aussi des veuves, des orphelins, d'anciens militaires.
Elle se tourna brusquement vers lui, cachant son visage. Elle n’aimait pas cette capacité qu’il avait de la mettre en doute. Il relevait toujours l’évidence et la lui collait sous le nez. Elle détestait cette façon qu’il avait de rester inexplicablement gentil et patient avec elle.
— Tu ne sais rien de ce que j’ai vécu, Aaron. Je sais qu'ils l’ont prise. C’est forcément eux.
Le visage d'Aaron ne changea pas, cependant son regard se fit plus intense, comme s’il cherchait à percer les couches de haine et de douleur qu’Aelis dissimulait.
— On a tous perdu quelqu’un. Tu n’es pas seule. Et prends le temps de réfléchir à ce que je t’ai dit. Tu verras peut-être que ce ne sont pas des monstres.
Aelis serra les dents. Cette conversation ne menait à rien. Les images du passé défilèrent dans son esprit, comme un film qu’elle ne pouvait pas éteindre. Les paroles d’Aaron se confrontaient violemment avec tout ce qu’elle avait appris depuis son enfance. Il la mettait face à une réalité qui n’était pas la sienne. Elle n’était pas prête à accepter de changer sa vision du monde. Même si lui n’était pas un monstre.
Elle s’éloigna d’Aaron d’un pas rapide, ses yeux brillants de colère et de confusion.
— OK. Admettons que tous les avancés ne sont pas des monstres. Ce qui est sûr, c'est que tous les monstres sont des avancés. Je continuerai à me méfier de chacun d’eux. À les chasser si nécessaire.
Aaron eut le visage déformé par une grimace. C’était rare qu’il perde son air calme face à elle. Aelis s’était même demandé s’il était capable d’être en colère. Dans son esprit, elle entendait sans cesse l’histoire de la Grande Guerre, tout le mal qu’avaient fait les avancés. Elle revoyait ses parents lui apprendre la disparition de Béryl, et l’image des avancés s’imposait d’elle-même dans ses pensées. Ça ne pouvait être qu’eux.
☼
— Alors que la vie reprenait son cours, des médecins et des scientifiques en tout genre ont essayé de trouver un remède au virus. Ils ont découvert que la maladie faisait des dégâts sur le cerveau, et que c’était à cause de ça que les monstres étaient si violents. Il avait quelque chose en trop dans la tête.
— Comme une migraine ?
— Plutôt comme une tumeur, chérie. A ajouté la voix beaucoup plus posée de la mère des filles qui venait d’entrer dans la chambre. Vous devriez dormir, il est tard.
— Aelis me raconte l’histoire de la Grande Guerre ! Pourquoi on est encore là si les monstres étaient si forts ?
La mère s’avança dans la chambre, s’installa sur le bord du lit d’Aelis, prenant Béryl dans ses bras. Son visage impassible ne montrait ni colère ni impatience.
— Les avancés voulaient tout avoir. Ils voulaient dominer tout le monde. Alors les humains normaux, comme nous, se sont défendus. Il y a eu beaucoup de pertes à ajouter à la pandémie. C’est le conflit que les avancés ont créé que nous appelions la Grande Guerre. Mais c’est terminé maintenant. Les monstres sont surveillés et chassés. Nous avons gagné, et grâce à nous, la paix règne.
— Et les enfants doivent aller à l’école, soupira Béryl mécontente.
— Et les enfants doivent aller à l’école. Répéta Elowen en reposant la jeune fille sur le lit vide. Bonne nuit chérie.
— Bonne nuit Maman.
Elowen repartit de la chambre sans un bruit, refermant avec soin la porte. Aelis regarda le noir là où sa mère avait disparu. Elle avait la sensation désagréable de ne pas exister pour ses parents. Elle n’était pas l’enfant parfait, contrairement à Béryl. Cette dernière était d’ailleurs revenue sur le lit de son aîné, se blottissant contre elle.
— Si les monstres ne peuvent pas être des enfants et que la maladie a disparu… Pourquoi il y a encore des monstres ?
— Je ne sais pas.
— Peut-être que les avancés peuvent contaminer des gens par une morsure ! Comme les vampires !
— Pff, n’importe quoi. Dors maintenant.
Tout en caressant la chevelure de sa sœur, Aelis a attendu que la plus jeune ferme les yeux et parte rejoindre Morphée avant de faire de même. Même si, involontairement, la plus jeune des Sorel avait éveillé en sa sœur des questionnements profonds.
☼
— Où vas-tu bon sang ?
Elle ne répondit pas. Elle avait claqué les talons, ramassé son sac et quitté le tunnel du vieux métro abandonné. Elle avait laissé le camp derrière elle, ainsi qu'Aaron. Malgré tout, ce dernier l'avait rattrapée à la sortie, trottinant à sa suite. Il réussit à l'attraper par le bras, la faisant s'arrêter net. Les yeux chargés de colère, leurs regards se confrontèrent. La nuit était pleine, pourtant Aelis n'eut aucun mal à distinguer les pupilles rougeâtres d'Aaron. Un effet secondaire de son don de pyrokinésie.
— C’est quoi ton putain de problème ? demanda-t-il, agacé.
— Je ne vais pas rester débilement dans ce camp où il n’y a pas ma sœur !
— Je t’avais dit qu’elle n’était pas là !
— Et alors ? Tu aurais pu mentir.
Il libéra son bras, fronça les sourcils et enfonça ses mains dans ses poches. Il la toisa du regard quelques secondes, puis soupira.
— Je perds mon temps avec toi. Démerde-toi.
Sans plus de cérémonie, il la laissa seule à quelques mètres de l’entrée du tunnel qui menait au camp. Aelis roula des yeux d’un air suffisant. Il était parfaitement inutile de toute façon.
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