Chapitre 1 : Aliénor
Depuis maintenant deux heures, je révise à la BU. Enfin quand je dis BU, c’est la version courte, la fac l’appelle : le Learning Center for medical students mais en vrai, ça reste une grande salle, avec des tables, des chaises et des livres de médecines. On a aussi des canapés qui servent de lits, nos professeurs ont compris que leurs cours étaient épuisants (selon les matières, pour différentes raisons). Cependant rare sont les étudiants qui osent s’y aventurer. La peur que leur petite sieste ne se transforme en nuit de sommeil complète pour compenser les nuits blanches accumulées est trop grande. Dans cette BU, le silence règne, mais pas d’un silence studieux, d’un silence qui coupe la respiration. Celui qui aura le malheur de faire tomber un stylo ou grincer sa chaise sera à tout jamais (et j’exagère à peine) désigné comme le responsable de l’échec aux examens de ses camarades étudiants. Je m’accorde deux minutes de rêveries la tête relevée de mes cours. J’aperçois un étudiant, légèrement plus vieux que moi, debout, en train d’observer amoureusement une fille, sans aucun doute sa petite amie, qui lui caresse délicatement la joue. Tout en respectant ce silence sacré. Face à cela, je me pense brièvement à ma vie sentimentale et affective ou plutôt à mon absence de vie sentimentale et affective en dehors de ma famille et des amis datant du lycée. Je me replonge donc dans mes cahiers d’anatomie.
Quand je quitte ce lieu d’étude au silence envahissant, je trébuche sur l’un des pieds des canapés à gauche de l’entrée principale. Trois mots : briseuse de silence. Je sens tous les regards se tourner vers moi. Même l’étudiants assoupi se relève pour me scruter, étalée contre terre. J’ai rarement eu aussi honte de ma vie pour une chute mais celle-là restera dans les annales. Sorti de son précieux sommeil, il se lève pour m’aider à me relever moi. Ce n’est qu’en me relevant que je me souviens de mon gobelet de café, devenu froid. Par chance il ne sait pas renverser sur le sol. Par malchance, une énorme tache de café recouvre mon pull. Blanc ; la couleur qu’il n’aura plus jamais. Je suis à présent dans le plus grand embarras possible mais heureusement pour moi tous les étudiants ont déjà reporté leur attention sur leurs cahiers et ordinateurs. Tous sauf celui dont j’ai troublé le sommeil. Face à ma gêne (surement très visible, je rougis encore plus facilement qu’une tomate trop mure) il me propose de m’accompagner chercher un autre café. C’est très gentil de sa part.
Je pense qu’il n’y a pas plus rentable qu’une machine à café dans une fac de médecine. Il y a toujours, et cela à toute heure du jour et de la nuit, une queue de quelques étudiants. Cette fois n’en fait pas exception. Je pensais que mon sauveur allait faire demi-tour mais il semblerait qu’il souhaite rester, sans doute pour en prendre un également et se réveiller de sa pause. Pour faire passer le temps d’attente, je me risque à entamer une conversion. Certes des plus basiques mais une conversation tout de même. Ainsi j’apprends qu’il s’appelle Noé et qu’il est en sixième année. La fameuse année du concours pour l’internat. Il était sur le point de me dire de quelle région il était originaire mais la machine à café se libère. Il se commande un cappuccino noisette et me demande ce que je vais prendre. Je pense alors qu’il va simplement appuyer sur le bouton à ma place mais il paie pour moi avant que je ne puisse réagir et me tend ma boisson. Le gobelet est très chaud, mais je ne lâche pas, deux cafés renversés dans la même journée, ce serait vraiment un acharnement du destin.
C’est la première fois qu’on m’offre un café. Probablement parce qu’il y a six mois encore je n’en avais jamais bu. Ma première année à la fac m’a fait découvrir les merveilleux capuccinos noisette et les mocaccino de la machine à café. Depuis mes sessions de révisions à la bibliothèque universitaire ne sont plus les mêmes. Je ne sais pas trop comment réagir face à ce Noé. Je prends donc une longue gorgée de café afin de lui laisser le temps de partir ou de continuer notre conversation. Il choisit la deuxième option et me propose de nous asseoir sur un banc. A cet instant précis, je me souviens de mon énorme tache de café sur mon si joli pull blanc et me sens soudainement ridicule. Je suis plutôt réservée comme personne. En plus de cela assez stressée : cette socialisation totalement imprévue me fait sortir de ma zone de confort alors rapidement ma timidité naturelle reprend le dessus et je prétexte une séance hebdomadaire de natation pour m’éclipser. Dans l’absolu je n’ai pas menti : nous sommes jeudi et le jeudi et le jour de la piscine. Seulement il est à peine 17h et mon entrainement ne commence pas avant 19 h00.
Un peu déboussolée, je rentre chez moi pour réviser encore une petite heure. Je me change rapidement et part en direction du complexe aquatique. Avec le début de mon cursus universitaire, j’ai été obligé de ralentir la cadence de mes entrainements mais j’essaie de rester assidue à mes séances du jeudi, pour me vider l’esprit et garder un contact social en dehors des personnes que je croise à la machine à café. La séance du jour est si intense que j’en oublie momentanément cette étrange interaction sociale avec ce beau mec prénommé Noé. Oui, j’avoue l’avoir trouvé plutôt mignon avec ses cheveux bruns ondulé et ses yeux couleur noisette. En rentrant je suis si épuisée que je ne prends même pas la peine de me sécher les cheveux. De toute façon ils ne sont pas très, ils sécheront vite. Enfin c’est ce que je me suis dit avant de me rendre compte que mon oreiller était complétement trempé. J’espère que je ne serais pas enrhumé demain.
Le lendemain, je me réveille en retard, j’ai programmé la mauvaise heure sur mon alarme. Je commence ma journée du mauvais pied en renversant mon bol de céréales, heureusement sans lait dedans. Un rapide coup d’aspirateur règle le problème mais je suis tout de même obligé de courir pour ne pas rater mon bus. Je n’ai cours qu’à 10 heure mais je voulais réviser à la BU avant. Or la fac a mis en place un système de réservation des places et si je n’arrive pas à l’heure, je risque de me la faire piquer. Je me dépêche donc dans les escaliers du métro et marche le plus vite possible pour arriver devant l’université. Par chance il n’y a personne à l’entrée, je passe donc immédiatement au contrôle du vigile. Je n’ai que 5 minutes de retard. Je me dépêche donc de me rendre à la bibliothèque. Je me dirige vers ma place fétiche (je réserve le plus possible la RJ1 18, la raison m’échappe mais c’est ainsi : j’aime respecter mes petites habitudes). C’est donc de manière presque inconsciente que je la rejoints et que je m’installe. Sans même regarder ce qui se passe autour de moi. Je sors machinalement mes affaires et commence à travailler. Soudain mon nez me chatouille, me gratouille... et j’éternue. J’aurai dû me sécher les cheveux hier soir. Décidément, passer inaperçue dans cette bibliothèque s’avère être une tâche bien plus difficile que prévu.
J’ai mis au point ma propre méthode de travail inspirée de la méthode Pomodoro : J’alterne entre période de travail de 45 minutes et pause de 10 minutes. Généralement la pause consiste en un rapide passage aux toilettes ou en un ravitaillement au distributeur mais ce matin je n’ai l’envie ni de l’un ni de l’autre. Je plonge donc ma main dans mon sac et en ressort mon téléphone. Rapide tour des réseaux sociaux puis je vérifie ma boite mail étudiante : pas d’information palpitante aujourd’hui. Je ferme brièvement les yeux pour deux petites minutes de médiation intérieure puis remet mon téléphone hors de ma portée. C’est reparti pour 45 minutes de travail acharné sur le fonctionnement du cœur. Quand je à nouveau l’heure, je m’aperçois qu’il est déjà temps de me rendre dans l’amphithéâtre pour assister à mon cours d’anatomie. Je range donc rapidement mes affaires et relève enfin la tête de mes cahiers. La journée s’enchaine rapidement et je me suis heureuse de retrouver mon vrai chez moi au soir. La plupart des étudiants viennent de loin, mais je n’habite qu’à une heure de la fac, alors je rentre chez moi tous les weekends. Ça me permet de me reposer, sans prise de tête sur ce que je dis faire à manger. Je remercie mon père d’être un cuisiner exceptionnel. Ce weekend rien de prévu alors je peux faire des grasses matinées deux jours d’affilée et c’est un petit miracle. Quand je dis grasse matinée, il faut relativiser : je me lève à 9h, il faut bien travailler un minium. Généralement je travaille le matin pendant 3 heures et une ou deux heure l’après-midi pour garder du temps pour mes loisirs. Ma pause hebdomadaire loin de la fac se résume donc la plupart du temps par étudier, lire pour le plaisir, monter des maquettes (ma nouvelle passion du moment), un petit passage à la piscine si l’envie m’en prend et enfin un film ou deux. Des comédies romantiques, avec un peu de drame, pour verser une larme ou deux. Ce programme aurait pu être parfait si je n’étais pas enrhumée. Honnêtement, qui a un rhume le 3 mars. Sans doute les personnes qui ne sèchent pas leurs cheveux avant d’aller se coucher.
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