Chapitre 3 : Noé

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Je vois sur son visage le moment exact où elle se rend compte qu’elle est assise en face de moi. Je dois avouer que c’est assez marrant à voir, mais surtout très mignon. Cette première année toute timide me rappelle l’étudiant jeune et naïf que j’étais quand je suis entrée à la fac. Je n’ai pas énormément changé depuis mais disons que j’ai pris en maturité. Ce que les autres peuvent penser ou non de moi ne m’influencent plus. Si j’ai envie de dormir à la BU, je dors à la BU ; peu importe ce qu’en diront les premiers de la promo. Je suis encore Ali du regard lorsqu’elle quitte précipitamment sa place. Nous sommes jeudi, elle a sans doute un cours de natation qui l’attend. Ou alors son excuse de la semaine dernière était un mensonge. Qui sait. Je lui fais un discret signe de tête, tellement discret que je ne suis même pas sûr qu’elle s’en soit rendu compte. Je sors quelques minutes après elle, m’octroyant une pause après cette après-midi de travail acharné. J’en profite pour aller remplir ma gourde à la fontaine. Cette fontaine n’a pas dû être réparée depuis mai 68 étant donné qu’elle ne délivre son eau que goutte à goutte. Ce qui met ma patience à rude épreuve. Pendant ce supplice de la goutte d’eau revisité, je tends l’oreille autour de moi. Je perçois alors les voies de mes amis, Andréa et Thomas. Je crois d’abord qu’ils se dispute mais en réalité ils ne font que partager, de manière très démonstrative, leur joie. Le père d’Andréa, un éminent cardiologue, a réussi à acheter des places pour le festival de musique de la ville. Il a lieu dans quatre mois, mais les places sont déjà à un prix exorbitant. Quand ma bouteille est enfin remplie, je les rejoins et m’incruste dans leur conversation. Comme eux j’adore la musique, c’est d’ailleurs comme ça que nous nous sommes rencontrés : dans le groupe de musique de la fac de médecine. En théorie, je suis le chanteur mais puisque la fac à coupé le budget de notre association et que nos études sont chronophages, nous ne jouons plus très souvent et nous ne faisons jamais de concert. Et puis on ne pas être bon partout : je chante plutôt correctement c’est déjà bien Quand j’apprends que le paternel de mon ami a déjà accepté de nous revendre des places à moitié prix, je jubile intérieurement. Une occasion comme celle-là ne se présentera pas deux fois alors nous nous engageons mutuellement à nous y prendre ensemble. En m’éloignant de mes amis, j’enfile mes écouteurs pour mettre un morceau d’un des groupes annoncés au « Jun festival » (un nom très original pour un festival se déroulant au moins de juin). Après ce bref moment de réjouissance musical, je retourne prendre ma place à la médiathèque pour travailler jusque 20 heures. Puis je rentre chez moi à pied, ce qui me prend une vingtaine de minutes. La marche a de nombreux bien fait sur la santé, surtout quand on ne possède pas le permis.

Une fois chez moi, je mange les restes du frigo puis me fais une petite session piano pour me détendre. Je ne joue pas très bien, comme me le fait remarquer régulièrement mon colocataire mais j’aime bien ça. Je relis rapidement mes cours, mais juste en surface, pour ne pas m’embrouiller avec des détails avant de dormir. Beaucoup de personnes pensent que je ne travaille pas beaucoup, car il m’arrive de dormir en cours ou à la BU, quand j’en ressens le besoin. S’écouter, dans la mesure du possible, est la meilleure manière de réussir dans la vie. La vérité est que je passe tout de même beaucoup de temps à étudier. Même si la plupart de mes camarades diront qu’ils passent quant à eux énormément de temps à étudier. J’avoue avoir quelques facilités dans la mémorisation et la compréhension des choses, ce qui m’a valu de sauter une classe en primaire. Le grand problème de ma scolarité réside dans ma timidité, j’ai tendance à perdre mes moyens devant un jury : ce qui est légèrement handicapant lors des oraux ou des évaluations de stage d’externat. Quand personne ne regarde : pas de problème mais dès qu’un référent ou un enseignant jette un coup d’œil à ce que je suis entrain de faire, je loupe à coup sur mon activité. Enfin dans la mesure du raisonnable, je n’ai jamais tué personne par maladresse. J’ai néanmoins de la chance dans mon stage actuel car ma tutrice a très vite compris les choses. Comme elle est très discrète, je ne perçois que très rarement sa présence. Elle peut alors m’évaluer à ma juste valeur, quand je ne rate pas mes actes et contact avec les patients à cause du stress.

J’ai adopté une routine de coucher stricte, pour éviter les nuits blanches de révisions, de soirées trop arrosées ou simplement de séries et films. A 22h30, je suis donc couché. De toute façon je dois me lever tôt demain, je suis en stage toute la matinée dans le service de gériatrie du CHU. Quand on m’a attribué se stage, je n’étais clairement pas enthousiaste mais finalement c’est plus qu’enrichissant sur le plan relationnel avec le patient : Les personnes âgées ont souvent une façon particulière de voir la maladie et la mort. Mais aussi la vie, ce qui est très touchant. Lors de mon premier jour, j’ai assisté à l’annonce du diagnostic d’Alzheimer d’une petite grand-mère de 80 ans. Son mari était présent dans la salle, lui tenant la main tout au long de la consultation. Je pense qu’au fond de lui il le savait, avait compris à cause des symptômes de sa femme. Mais il gardait espoir, comme toujours quand on pense à la personne qu’on aime. Une fois le nom de la maladie annoncé, il l’a prise dans ses bras et lui a rappelé à quel point il l’aimait. Elle a alors répondu presque innocemment « Mais comment pourrais-je oublier à quel point l’on s’aime toi et moi ? ». Depuis je rêve de rencontrer mon âme sœur, comme ce petit couple de retraités.

Dans ce stage aucune journée ne se ressemble, ce qui change des interminables sessions de révisions à la BU quasiment toutes identiques. Mes journées en semaines sont donc assez étranges. Chaque matin est différent du précédent lorsque je suis externe mais toutes mes après-midis se ressemblent, alternant entre BU et quelques cours de droite à gauche. En résulte une impression de dilatation temporelle entre mon début et ma fin de journée. Mes weekends sont plus tranquilles. Une semaine sur deux je rentre chez moi et passe le dimanche en famille. Peu d’étudiants le font mais pour moi c’est essentiel pour garder le moral. Quand on est confronté à la mort pendant nos stages, on réalise tous à quel point la vie est précieuse. Bien sûr, tout le monde est au courant, même sans avoir fait d’études de santé, mais s’en rendre compte réellement est une autre histoire. Bien loin de la théorie de la première année de médecine. D’ailleurs j’ai rencontré quelques étudiants qui se sont lancés dans ses études justement parce qu’ils avaient croisés la mort plus ou moins de près. Ce qui n’est pas mon cas. Je ne saurais même pas expliquer pourquoi je me suis lancé dans ses études. Pour mes professeurs de lycée, cela paraissait la seule issue possible à mon « excellent » parcours scolaire. C’est donc sans trop réfléchir que je me suis lancé, sans grande conviction. Puis finalement, j’ai ressenti un réel intérêt pour la médecine et une passion pour le corps humain. Quand j’ai compris que j’étais bien à ma place, j’étais en cours de pharmacologie donné par le président de l’université, au deuxième semestre de la première année. Le cours était tellement bien que j’étais comme plongé dedans. Je ne comprenais pas tout, mais j’étais comme absorbé par ce qui sortait de la bouche du prof. Tellement absorbé que j’en avais oublié de prendre des notes. Ce n’était pas trop grave car j’avais accès au cours de l’année précédente, je savais donc que les informations du cours n’étaient pas perdues. Depuis je me lève chaque matin en sachant qu’un jour, je serais médecin.

Enfin presque tous les matins. Comme la plupart des humains, j’ai des coups de blues. Parfois sauvé rien que par le podcast « coup de blouse chez les étudiants en médecine : nos remèdes anti-déprime ». Parfois ça ne passe pas, je pleurs sur mes cours, dans mon canapé et dans ma salle de bain en écoutant du Adèle. Quand j’estime que cela a assez duré, j’appelle mes potes de tous les horizons. J’ai pris conscience que comme beaucoup de milieux, celui des étudiants en médecine et très fermé et très spécifique. Il faut probablement être un peu fou pour s’infliger ça. Par chance pour la santé publique, on est des milliers chaque année à rempiler pour encore deux semestres. Pour ne pas devenir complètement dingue, je fréquente pal mal d’amis qui ne sont pas du tout en relation avec le domaine de la santé. On forme une bande hétéroclite qui plutôt que de sortir en boite jusqu'au lever du soleil organise des soirées lectures et jeux de sociétés. Pendant trois ou quatre heures, on s’isole de tout, téléphones éteints pour rire franchement et sans prise de tête.

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