Chapitre 46 (Réécrit)

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Kayden gardait la main de Lyra dans la sienne. Il avait besoin de sentir la force de la jeune femme pulser au creux de sa paume, car son courage flanchait déjà.

Il ne se rappelait même pas avoir raconté son histoire, ne serait-ce qu’une fois. Thelma n’avait pas eu besoin de la connaître. Mais Ellyana, lui en avait-il déjà parlé ? Et Landry ?

Comment devait-il s’y prendre ? Par quoi devait-il commencer ? Il hésita, se mordit l'intérieur de la joue, joua avec les doigts de Lyra.

— Il était une fois, lui souffla Lyra.

— Pardon ?

— On commence toujours une histoire par « Il était une fois ». Vas-y.

Kayden sourit.

Il sourit dans un premier temps parce que la conteuse le devançait toujours. Il n’avait pas besoin de parler, qu’elle comprenait tout, seulement en analysant son comportement. Et il sourit aussi, car c’est à ce moment qu’il nota le tutoiement. Ils étaient devenus assez proches pour ce genre de familiarité si peu commune au capitaine de la garde. Et pour une raison qu’il ne comprit pas, cela lui gonfla le cœur et lui fit monter le rouge aux joues. Heureusement, la cellule était trop sombre pour que Lyra ne le remarque.

— Il… était une fois… C’est étrange quand je le dis.

— Mais non, s’amusa Lyra. Continue.

Kayden inspira profondément et reprit son récit.

— Il était une fois, un petit garçon natif d’un minuscule pays au sud d’Ambrume : Malgas. C’était une ancienne colonie du royaume, aujourd'hui rayée des cartes. Le soleil y était brûlant et les terres infertiles.

Le cœur de Kayden tambourinait dans sa poitrine. Il déglutit avec difficulté. C’était encore plus difficile qu’il ne le pensait. D’autant plus qu’il mourrait de soif.

— Mes parents… Enfin, ceux du garçon étaient pauvres, comme tous les habitants. Ils ne vivaient qu’aux dépens des grandes puissances du nord, Ambrume la plupart du temps, mais aussi Aldonya et Boréalis. Elles leur apportaient des ressources principalement matérielles et alimentaires. Malgas, de son côté, leur échangeait une main-d'œuvre solide et peu onéreuse. Mais la population était vieillissante et la majorité des personnes en âge de travailler avait déjà été envoyée dans ces pays lointains. Alors, après les hommes et les femmes, ce fut au tour des adolescents de partir. L’argent se faisait rare, ainsi chaque année l’âge pour commencer à travailler était plus bas. Le garçon avait huit ans. Il était bien trop petit pour quitter le pays. En tout cas, c’est ce que lui répétaient les adultes pour ne pas l’inquiéter. Pourtant, deux de ses amis, à peine plus vieux que lui, étaient déjà partis dans une des colonies d’Aldonya. Et il ne les a jamais revus… Ce n’est pas une histoire très drôle et je ne suis pas aussi doué que toi pour la raconter.

Les lèvres de Lyra dessinèrent un tendre sourire sur son visage. Malgré l’obscurité, Kayden put voir ses iris ambrés scintiller. Pendant un instant, elle lui fit penser à Archibald. Le chat avait le même regard perçant et intense lorsqu’il le fixait.

— C’est ton histoire. Et j’aimerais savoir ce qui arrive au petit garçon.

— Il n’était pas tout seul, poursuivit-il. Il avait un frère d’un an son cadet. Tandis que l’aîné était calme et sérieux, comme tu peux t’en douter, déclara Kayden en aparté à Lyra. Le plus jeune était une boule d’énergie. Et bien que très différents, ils étaient toujours collés l’un à l’autre. Et ils sont restés ensemble jusqu’à la fin.

— Tu as… un frère ? demanda Lyra, une angoisse dans les yeux, comme si elle s’attendait déjà à la fin.

Kayden secoua la tête et ramena une mèche de cheveux derrière l’oreille de la jeune femme.

— Leurs parents ne pouvaient plus supporter de voir leurs enfants s’amaigrir à cause du manque de nourriture. D’autant plus que leur mère était tombée malade et n’avait plus la force de travailler.

Pendant qu’il parlait, Kayden revoyait le corps faible de sa mère, s’extirpant de son lit pour enlacer ses enfants. Son teint blafard, ses bras squelettiques, ses cheveux tombant par poignée.

Il se rappela aussi l’entrée des soldats en uniforme dans sa maison. Dans son souvenir de petit garçon, ils avaient l’air de géants aux épaules carrés, trop à l’étroit dans la minuscule bicoque en bois.

— À cette époque, c’est Childéric Iᵉʳ qui gouvernait Ambrume. Il n’était que roi consort, mais à la mort de son mari, le roi Théodore, et n’ayant aucun héritier au trône, il récupéra les pleins pouvoirs. Childéric, donc, avait envoyé ses soldats à Malgas. Officiellement, ils voulaient emmener les enfants à Silverthrown où il avait fait construire une école. Il disait pouvoir offrir une nouvelle vie et une éducation aux enfants des colonies. Nous n’avions pas besoin d’éducation, nous avions besoin d’aide et de moyens pour développer nos terres. Au départ, mes parents étaient réticents. Nous étions trop jeunes, mon frère et moi, pour partir si loin, sans eux. Mais Childéric avait de bons arguments, une vie meilleure où nous ne manquerions de rien. Et il avait de l’argent. Assez pour faire flancher mes parents qui en avaient cruellement besoin. Alors, nous sommes partis.

— Et officieusement ? l'interrompit Lyra. Tu as dit qu'officiellement, c'était pour vous envoyer dans une école, mais j’imagine que c’était faux.

— As-tu déjà entendu parler de la Tour du Soleil ?

Lyra réfléchit un instant, mais secoua la tête.

C’était normal qu’elle n’en ait jamais entendu parler. Peut-être que son père était au courant, et encore, Kayden n’en était pas certain. Ce projet, peu de personne en avait connaissance.

— La Tour du Soleil était l’une des nombreuses folies de Childéric. J’imagine que tu as entendu parler de son goût prononcé pour les excès et les plaisirs de la vie. Eh bien, ce n’était rien comparé à ce projet-là. Personne ne sait vraiment quand ou comment ce plan a germé dans son esprit tordu. Mais il s’est mis en tête de détruire la lune. Certains disaient que c’est le soleil lui-même qui lui avait donné cette mission divine, d’autres que c’était parce qu'il pensait être la réincarnation de notre dieu soleil.

— C’est complètement fou… Quand je pense que mon père aidait un homme comme ça à revenir au pouvoir, même s’il le faisait pour nous, se rembrunit Lyra. Mais je ne comprends pas l’implication des enfants de Malgas.

— Pour cela, Childéric s'est mis en tête de construire un bâtiment plus grand qu’aucun autre et au bout de cet édifice d’y placer une arme capable de condenser une lumière assez puissante pour créer un rayon qui ferait exploser la lune. Évidemment, il devait faire cela loin des regards indiscrets. Il a donc choisi une île minuscule, éloignée de tout. Un point vert apparaissant sur les cartes maritimes, mais trop peu intéressant pour que les navires s'y arrêtent. Et c’est là que les enfants entrent en jeu. Nous étions là pour construire cette tour.

Les yeux de Lyra s’écarquillèrent et elle blêmit. Ses lèvres remuèrent, mais aucun son n’en sortit. Kayden aurait voulu lui laisser un instant pour assimiler ce qu’il venait de dire, mais s’il s’arrêtait, il ne pourrait pas continuer, car le pire était encore à venir.

— Il y avait peu d'adultes sur l’île. Ce projet étant secret, seul un petit groupe d’architectes, d’ingénieurs et d'armuriers étaient au courant. Mais nous les voyions rarement. Ceux qui ne nous lâchaient pas, en revanche, c'étaient les gardes que Childéric avait assignés à la tour. Ils étaient là pour vérifier le bon déroulement de notre travail et n’hésitaient pas à user de violence pour nous obliger à aller plus vite. Au début, c'étaient des menaces verbales, des insultes. Et plus le temps passait, plus nous étions faibles, plus ils devenaient violents.

Kayden montra les cicatrices encore couvertes de sang séché sur ses bras. Sans hésitations, malgré les plaies de nouveau ouvertes, il glissa son doigt sur l’une d’elles.

— Les coups de fouet à répétition. Ça laisse des marques permanentes.

Les yeux de Lyra s’embuèrent. Kayden passa une main sur sa joue et la caressa du pouce.

— Je peux arrêter, si tu préfères.

— Non, s’il te plait. Raconte-moi la suite.

— Nous avons travaillé dans cette satanée tour pendant plus de trois ans. Mon frère, moi et tous les enfants des colonies. Nous étions tellement nombreux que j’avais chaque jour l’impression de voir de nouveaux visages. La construction prenait trop de temps, nous étions frêles, fatigués et malades pour la plupart. C’est là-bas que j’ai rencontré le père Windslow. C’était un prêtre malgas qui était chargé de nous soigner. Il était le seul à faire attention à nous. Pendant que les gardes nous battaient, lui, désinfectait nos blessures et nous racontait des histoires pour nous aider à nous endormir. Il connaissait chacun de nous, nos noms et nos visages. C’était un père pour tous les enfants de l’île.

Les mots restèrent bloqués dans la gorge de Kayden. C’est là. C’est cette partie de l’histoire qu’il redoutait tant.

— Hum… je… essaya-t-il d’articuler.

— Kay, je suis là, murmura Lyra.

Kayden resta un moment le regard dans le vide, avant de reprendre, la voix enrouée.

— Les remèdes ne fonctionnaient plus. Les coups étaient de plus en plus fréquents, de plus en plus forts. Et les enfants tombaient les uns après les autres… Tristan… Mon… Mon petit frère est, lui aussi… tombé. Au départ, nous nous laissions faire. Nous n’étions que des enfants abandonnés, vendus. Mais lorsque j’ai compris que mon frère ne se relèverait plus, la rage m’a aveuglé. J’ai attrapé le fouet du soldat et lui ai rendu ce qu’il avait fait à mon frère et à tous les autres enfants. Lui non plus ne s’est pas relevé.

Lyra posa une main tendre sur le bras de Kayden. Il ne s’était pas rendu compte qu’en parlant, il avait serré les poings si fort que les jointures de ses doigts en étaient devenues blanches. Tout comme sa mâchoire contractée qui faisait grincer ses dents de colère.

— La suite est encore floue dans mon esprit. Tout s'est passé si rapidement. Un mouvement de rébellion s’est enchaîné. Les autres ont suivi mon exemple. Ils étaient enragés, ils reprenaient leur liberté, leur humanité. Je me souviens encore des cris, des hurlements et du sang sur le sable de cette île maudite. Les plus âgés ont réussi à voler des canaux et à s’échapper par la mer. Ils voulaient rejoindre le continent et prévenir tout le monde de ce que nous vivions. À l'époque, nous ne connaissions pas le plan de Childéric. Tout ce pour quoi on se battait, c'était notre survie.

Il lança un regard lourd de sens et de tristesse vers le père Windslow.

— Mais la résistance ne dura pas longtemps. Les gardes étaient des soldats, des machines entraînés pour la guerre. Ils ont rapidement capturé les plus virulents d’entre nous. Moi le premier. Ils n’avaient pas prévu de prison, les cellules étant déjà utilisées pour nous parquer la nuit venue. Alors, il m’a enfermé dans… un coffre. Ce… ce sale rat de Crowley ! s’emporta Kayden en frappant le sol.

Il se remémora l'obscurité lourde et opaque englobant son corps. L’odeur immonde du cuir pourri qui s’insinuait dans ses narines, tordant son ventre, s'imprégnant à jamais dans son esprit. Il se souvint de ses membres engourdis et douloureux, pliés dans cet espace trop étroit.

Non ! Il recommençait à ne plus pouvoir respirer. Ses angoisses revenaient en même temps que montait sa colère. Mais contrairement à tout à l’heure, il ne s’arrêta pas de parler.

— Il… l’a troué de coups de couteau… devant… moi… Il m’a… jeté dedans. J’avais juste assez d’air pour ne pas… mourir asphyxié ! Il…

— Calme-toi. Respire, Kay. Prends ton temps.

Pour la seconde fois, Lyra réussit à l’apaiser en l’aidant à caler son souffle sur le sien. Après un nouvel effort, Kayden put reprendre sa respiration. Sa poitrine lui faisait mal et sa tête tournait violemment, mais il arrivait enfin au bout de son histoire.

Lyra essuya une larme qui coulait aux coins des yeux du Renard. Il ne s’était même pas rendu compte qu’il pleurait. Cela faisait si longtemps…

— Je ne sais pas combien de temps je suis resté là-dedans la première fois. J’y retournais lorsque je me rebellais trop à son goût. Crowley était un ami proche de Childéric. C’est à lui que l’avancement de la Tour du Soleil avait été confié. Et il ne m’avait pas à la bonne, compléta Kayden en grattant la cicatrice qui scindait son nez.

— Comment tu as fait pour t’échapper ? Pour devenir capitaine de la garde ? Qu’est-il arrivé à la tour et à cette immonde pourriture de Crowley ?

— Un jour, une femme menant une armée a débarqué sur l’île. C’était Thelma. Elle venait tout juste de destituer Childéric et l’avait emprisonné en attente de son jugement. Je ne sais pas comment elle l’a appris. Étaient-ce les enfants en canaux qui étaient parvenus jusqu’à Ambrume ? Childéric avait-il vendu la mèche ? Ou bien était-elle tombée sur des plans de la tour ? Je ne lui ai jamais posé la question, pour être honnête. Toujours est-il qu’elle avait entendu parler de cette histoire de tour construite par des enfants. Et dès leur arrivée, ils ont terrassé les gardes de l’île. Et après… c’est le trou noir. À mon réveil, j’étais dans la cabine d’un bateau qui faisait voile vers le continent. Je ne voulais plus rentrer chez moi, avec des parents m’ayant vendu et ayant causé la perte de mon frère. Alors, je suis resté auprès de Thelma et d’Ellyana au château de Silverthrown. J’ai appris à parler la langue du pays, commencé un entraînement d’écuyer et je suis devenu chevalier. Les années sont passées et j’ai été promu capitaine de la garde.

Kayden se tourna de nouveau vers le père Windslow. Le vieil homme l’écoutait d’une oreille attentive. Même s’il ne comprenait pas tous les mots, il savait que son protégé racontait son histoire.

— Nous étions peu de rescapés sur le bateau, alors j’ai pensé que le père Windslow et les autres enfants n'avaient pas survécu. Thelma m’avait dit que ça avait été un bain de sang et qu’ils avaient sauvé les derniers enfants avant de détruire la tour. Ce qu’elle ne savait pas, c’est le père Windslow qui vient de me le dire. Pendant la bataille, il a pris les derniers canaux et a emporté un maximum d’enfants. Il est retourné à Malgas et a construit un orphelinat pour les élever.

— Mais comment s'est-il retrouvé dans les prisons de Polaris ?

Kayden se pinça les lèvres pour réprimer un rire.

— Il a toujours été mauvais perdant. Il a eu une ardoise aussi longue que le bras qu'il a voulu régler avec un jeu de hasard. Il a perdu et a essayé de s’enfuir. Mais Polaris n’apprécie pas les personnes qui partent sans payer, qu’il soit prêtre ou non.

Lyra passa une main dans ses cheveux emmêlés.

— Eh bien ça… c’est une sacrée histoire ! Et en même temps, à présent, je comprends tellement de choses. Je me disais bien que leurs majestés étaient très proches de toi. Tu es comme un fils pour elles.

Kayden se frotta la nuque. Une mauvaise habitude qu’il avait lorsqu’il était gêné.

— J'imagine. Je ne sais pas trop. Pour moi, elles sont mes reines avant tout. Lorsqu’elles m’ont offert de rester au château, j’ai accepté, mais je ne voulais pas être un poids. Je me suis entraîné sans relâche pour leur être utile. Et en devenant chevalier, je pouvais protéger la femme qui m’avait sauvé la vie et me battre pour le pays qui m’avait accueilli.

Soudain, les paroles de Lysandre de Lomond lui revinrent à l’esprit: Vous et moi nous ressemblons plus que vous ne pouvez l'imaginer, Renard doré. Deux orphelins adoptés par des femmes puissantes. Cela en coûta à Kayden, mais peut-être que le duc n’avait pas tout à fait tort. Par quoi, lui aussi, était-il passé pour survivre ?

— Et ton masque ? demanda Lyra, que la question semblait brûler ses lèvres depuis bien longtemps.

Il porta la main à son visage. C’était inhabituel pour lui de ne pas ressentir le poids de sa façade dorée.

— J’en avais assez que les gens me rappellent sans cesse que j’ai des cicatrices. Qu’ils prennent cet air de pitié en me regardant. C’est ma tête, je me vois tous les matins dans le miroir. Je sais que j’ai des cicatrices. Et puis, je ne voulais pas qu’on me pose de question. Alors plutôt que d’esquiver à chaque fois, j’ai préféré me cacher. C’est Ellyana qui m’a offert mon premier masque. Il était entièrement doré, clinquant, trop voyant pour moi. Mais elle était tellement heureuse de me l’offrir que je n’ai pas refusé. Ensuite, j’ai grandi et j’ai aimé me sentir à l’abri du regard des autres. J’ai pris l’habitude de porter ce masque. Le personnage du Renard doré est né. Et la suite de l’histoire, tu la connais.

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