Chapitre 47 (Réécrit)

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— J’ai la bouche sèche, se plaignit Kayden.

— C’est ce qui arrive quand on parle beaucoup. Ça ne doit pas t’arriver souvent, plaisanta Lyra en prenant appui sur les barreaux pour s’y adosser.

Elle fit tourner un brin de paille entre ses doigts, puis s’en servit pour jouer avec Lottie. La ratine levait ses petites pattes brunes dans l’espoir d’attraper la tige. Et pour montrer son mécontentement face à ses vaines tentatives, elle couinait de plus en plus fort.

— Ou bien tout simplement parce que je n’ai pas bu depuis plusieurs heures ? Jours ? Je ne sais plus trop…

— C’est ce qui arrive quand on est enfermé depuis un moment. Mais on trouve d’autres moyens pour calculer le temps. Tiens, par exemple, la dame aux pierres, lui montra Lyra d’un mouvement de la tête. C’est la quatrième fois qu’elle compte les petites pierres. Généralement, la relève de nos gardes arrive aux alentours de la cinquième ou sixième fois.

Et alors qu’elle terminait sa phrase, un frisson parcourut la colonne vertébrale de la jeune femme. Elle se retourna d’un mouvement vif vers Kayden, appuyant malencontreusement sur une de ses jambes blessées. Elle réprima un cri de douleur et agrippa avec force la chemise du Renard.

— Damien ! Et Alphonse ! Ils ont pu s’échapper ? demanda-t-elle avec hâte. Damien, je lui avais donné des…, elle se tut et recommença plus bas. Des documents importants, retrouvés dans les appartements de Lysandre.

— Je sais. Et oui, ils ont pu partir, la rassura-t-il. C’est Damien qui m’a dit que tu étais enfermée dans les cachots. Alors avant de… d’essayer de te sauver, mais de me faire lamentablement prendre. Je lui ai ordonné de retrouver Alphonse et de partir pour Silverthrown.

Les épaules de Lyra se décontractèrent. Elle souffla de soulagement tout en passant une main sur son tibia douloureux.

— Ils t’aiment beaucoup, continua le capitaine de la garde. Damien et Alphonse, je veux dire. J’ai eu du mal à leur faire entendre raison pour quitter Polaris. Ils voulaient s’en prendre à tous les soldats de Jude et venir te libérer eux-mêmes. Je ne sais pas comment tu fais ça.

— Faire quoi ?

— Faire en sorte que tout le monde t’aime.

— C’est faux, tout le monde ne m’aime pas. Tu te souviens de la domestique qui m’avait envoyé dans le boudoir de jade…

— Le Salon d’Émeraude.

— Ouais, bah elle, je peux t’assurer qu’elle ne m’aime pas. Autre exemple, Landry n’a pas voulu me partager sa recette pour son thé à tomber par terre. Donc j’imagine qu’il ne m’apprécie pas. Et je suis pratiquement sûre que Thelma n’a aucune confiance en moi, énuméra-t-elle sur le bout de ses doigts. Tu vois, tout le monde ne m’aime pas. Et de toute façon, ce n’est pas de tout le monde que je veux être aimée, lui dit-elle, un regard plein de sous-entendu.

Trop subtil ?

— Landry est juste un ours mal léché, je sais qu’il t'apprécie en réalité. Et pour Thelma, c’est compliqué… Elle n’a pas confiance en ton père, en ta famille. Mais si vraiment elle ne te faisait pas confiance, elle ne t'aurait jamais envoyé ici. D’autant plus que tu as le soutien d’Ellyana.

Oui, trop subtil.

— On fera la liste de tous ceux qui m’aiment une prochaine fois. Dans l'immédiat, j'aimerais surtout savoir comment on va sortir. Quel est ton plan ?

— Mon plan, c'était d'impressionner Lysandre avec mon charisme de capitaine de la garde, de l’obliger à te sortir d’ici et à s’enfuir avec Stardust. Résultat, je me suis fait prendre et on est tous les deux enfermés.

— C’est donc ça, le fameux Renard doré, se moqua Lyra. Plus jeune capitaine de la garde de Silverthrown et fin stratège.

Elle essaya de se relever, mais ses jambes ne coopéraient pas le moins du monde. De nouveau, son corps se mit à grelotter et son ventre à gargouiller. Avec l'arrivée doublée des révélations de Kayden sur son passé, Lyra n’avait pas eu le temps de se soucier de son enveloppe corporelle. Maintenant, cette dernière, blessée et sous-alimentée, se rappelait à son bon vouloir. Et cette satanée robe humide qui lui collait à la peau depuis « le bain ». Pour se réchauffer, elle souffla dans ses mains.

— Et si on sort de là…

— Quand on sortira de là, rectifia Lyra.

— Oui, recommença Kayden agacé. Quand on sortira de là, qu'aimerais-tu faire ?

Lyra resta muette le temps de sa réflexion. Elle n’avait pas vraiment pensé à « après », quand « maintenant » était déjà si incertain.

— Sauver le royaume d’un tyran fou et par la même occasion expier les erreurs de mon père et essayer de lui sauver la vie. C’est déjà pas mal, je trouve, répondit-elle finalement.

— Non, ce que je veux dire, c’est… une fois que toute cette histoire sera terminée.

Mais cette histoire pourra-t-elle réellement se terminer un jour ? Lyra avait l’impression que plus les pages se tournaient, moins elle en voyait la fin. Au début, elle n’était qu’une conteuse de campagne. À présent, la voilà espionne et prisonnière dans les cachots d’un royaume ennemi.

— La chose que je désire le plus en ce moment, c'est revoir ma famille, avoua-t-elle avec un pincement au cœur. Mais, je dois avouer, qu'une fois toute cette histoire derrière nous, j’aimerais voir la mer. Rivermoore est bien trop loin des côtes. Et je n’ai visité que Silverthrown et Polaris. Alors, je ne l'ai jamais vu. Mais mon père m’a toujours dit que c'était magnifique. Et toi ? demanda-t-elle en se tournant vers Kayden.

— Je ne sais pas trop… Je crois que j’aimerais remercier Thelma et Ellyana. Et j’aimerais aussi manger du pain perdu encore une fois, dit-il, un sourire béat sur les lèvres.

— Pitié, ne parle pas de ça, j’ai trop faim !

Ils riaient tous les deux à l’unisson. Le sourire de Kayden était si rare, si précieux. Il avait fallu attendre qu’ils soient tous les deux enfermés pour qu’enfin elle en apprenne plus sur le capitaine de la garde. Une chose est sûre, il savait choisir ces moments.

À travers les barreaux, elle sentit les doigts de Kayden se glisser entre les siens.

Et c’est quand ils étaient en danger de mort qu’il devenait plus entreprenant. Ce garçon n’avait aucune logique sociale, et elle le trouvait encore plus mignon.

— Ce que j’aimerais aussi, continua Kayden à voix basse, c’est danser avec toi.

Lyra avait-elle bien entendu ? Son cœur se mit à battre plus fort, réchauffant son corps endolori.

— Comment ? demanda-t-elle pour l'embêter, un sourire dans la voix.

— Lysandre de Lomond a déjà dansé avec toi, plusieurs fois. Et malgré tous les bals, nous… Enfin… Tu sais quoi ? Oublie ce que je viens de te dire, termina Kayden en se cachant le visage derrière sa main.

De gêne, il empoigna ses cheveux roux. Ils étaient sales et emmêlés, ses épis reprenant leur liberté au sommet de son crâne. Et pourtant, Lyra le trouvait aussi beau que lorsqu’il arborait son uniforme de capitaine.

— Kay, moi aussi, je…

Mais le fracas assourdissant d’une explosion étouffa la fin de la phrase de Lyra. Le tremblement fut tel qu’il fit tomber les détenus au sol. Les flammes vacillèrent et de la poussière ainsi que des fragments de pierres tombèrent sous le coup. Lottie et ses compagnons à moustaches partirent en couinant de peur dans les trous des murs.

Les deux gardes se relevèrent de leur table précipitamment et accoururent, arme à la main, vers l’origine de la détonation. Des cris effrayés et des piétinements affolés retentissaient à l’étage. La panique des nobles et des domestiques se faisait ressentir jusque dans la prison.

Lyra secoua la tête pour essayer de sortir cet horrible bourdonnement qui lui vrillait les tympans. Elle regarda autour d’elle. Les autres prisonniers avaient l’air d’aller bien. Sonnés, mais vivants. Kayden réussit à se lever malgré ses blessures et boita jusqu’à l'avant de sa cellule. Lui, au moins, pouvait marcher.

Pendant qu’il parlait au père Windslow, sans doute pour lui demander s'il allait bien, une ombre se faufila à travers les escaliers en colimaçon qui menaient aux cachots. Lyra se tourna vers Kayden pour le prévenir, mais le Renard avait déjà remarqué la présence de l’inconnu. Par réflexe, il porta la main à son flanc, ses doigts se refermant sur du vide. Il n’avait pas son épée.

L’ombre poursuivit sa descente des marches, jusqu’à apparaître sous la lueur des torches. Une cape noire, dont la capuche dissimulait le visage de l’intrus, s'avança directement vers la cellule de Lyra.

— Je te l’avais bien dit, je ne suis pas méchant, déclara l’homme sous la capuche en sortant un trousseau de clés cliquetant.

— J’avoue avoir un peu douté, monsieur le duc de Lomond, répondit Lyra avec un sourire de soulagement.

Lysandre trouva la bonne clé et ouvrit la porte de Lyra. Il pénétra dans la cellule et lui tendit une main pour l’aider à se relever.

— Aide d’abord les autres.

D’un hochement de tête, il s’exécuta et délivra les prisonniers en commençant par Kayden. Ce dernier, en sortant de sa prison, jeta une œillade meurtrière au duc avant de rejoindre Lyra.

Il s’agenouilla auprès d’elle et prit sa tête entre ses mains pour vérifier qu’elle n’était pas blessée. Ses gestes avaient beau être tendres, ils n’en restaient pas moins précipités et apeurés.

— Je ne vais pas pouvoir marcher, avoua-t-elle en montrant l’état de ses jambes.

— Je suis désolé, Lyra, s’excusa Lysandre dans le dos du Renard.

Une expression meurtrière sur le visage, Kayden se leva et empoigna le duc par le col. Lyra eut à peine le temps de cligner des yeux, que le duc était plaqué contre le mur de la cellule, ses pieds battant l’air à la recherche du sol.

Kayden arborait le même air froid et effrayant que ce jour à l’auberge de Maximilien. Lysandre, d’abord surpris, agrippa les mains de Kayden pour lui faire lâcher prise. Rien n’y fit, le Renard était furieux.

— Toi ! siffla-t-il entre ses dents. C’est toi qui lui as fait ça !

— Kay ! Arrête, il est là pour nous aider !

— Il nous a torturés et enfermés. Il est de mèche avec Opale et Childéric. Il n’est pas un allié, Lyra. C’est un ennemi.

— Laisse-le au moins respirer, lui ordonna-t-elle.

À contrecœur, Kayden lâcha sa prise et se dirigea vers Lyra pour la relever. Elle passa son bras sur les épaules du Renard. Même si elle avait mal, sa jambe droite parvenait à la soutenir. La gauche, en revanche, lui décocha un cri de douleur lorsqu’elle posa pied à terre. Elle trébucha sous le coup. Heureusement, Kayden la rattrapa par réflexe et la garda maintenue contre lui. Il avait une poigne ferme, mais ses mains tremblaient autour de Lyra.

— Que se passe-t-il là-haut ? demanda Kayden en relevant la tête vers le plafond.

Les hurlements de panique continuaient de plus belle. Mais cette fois, ils étaient accompagnés par les ordres étouffés des gardes.

— C’était une explosion, répondit Lysandre en desserrant le col de sa chemise. Pour la prise du palais. Les gardes de ma mère doivent déjà avoir capturé Jude de Lior. Childéric arrive.

— Pourquoi Lysandre ? Pourquoi prendre des risques pour nous libérer ?

Le duc ne répondit pas. Il n’avait pas besoin de le faire. Lyra comprit au regard de tristesse et d’envie qu’il leur lança. Il fixa la conteuse entourée par les bras du Renard, avant de baisser la tête, contraint d’accepter l’évidence. Ce n’est pas lui qu’elle avait choisi.

— Rentre chez toi, Lyra. Rejoins ta famille. Et reste loin de ce conflit. Quant à vous, dit-il à l’attention de Kayden. Protégez-la.

Kayden le jugea gravement. Il finit tout de même par hocher la tête en signe d’accord.

— À présent, continua Lysandre, remontez tout de suite. Il y a tellement d’affolement et de confusion là-haut que personne ne vous remarquera. Prenez un cheval, n’importe lequel et partez !

Des cernes violacés creusaient son visage blanc. Il paraissait terne et épuisé, bien loin de l’image du duc qu’il montrait en société. Et malgré la tristesse qui peignait ses traits tirés, il sourit à Lyra. Un sourire juste assez grand pour faire apparaître cette fossette qu’elle aimait tant.

La jeune femme tendit une main dans sa direction. Elle quitta les bras de Kayden pour venir s'appuyer sur ceux de Lysandre. La douleur lancinante de sa jambe lui faisait voir des taches noires dans son champ de vision. Elle ferma les yeux, le temps que la douleur se dissipe assez pour pouvoir parler.

— Merci, mon ami, murmura-t-elle enfin, en posant une main sur la joue du duc. N’abandonne jamais la musique, je t’en prie. C’est la seule fois où je t’ai vu heureux.

D’un mouvement imperceptible, Lysandre acquiesça.

— Hum, hum… fit mine de tousser Kayden. On est un peu pressé, Lyra.

Cette dernière souffla du nez. Voilà qu’il était jaloux, maintenant.

Elle se tourna vers lui et n’eut pas le temps de bouger sa jambe, qu’elle était déjà dans les airs. Kayden la porta jusqu’en haut de l’escalier. Il vérifia que les autres prisonniers les suivaient toujours et s’enfuit vers l’extérieur du palais. Lyra toujours accrochée autour de son cou. Lui aussi souffrait, elle l’entendait à sa respiration et le sentait à sa jambe boiteuse. Mais il ne perdit jamais son allure, jusqu’à atteindre les écuries et de retrouver l’étoile blanche sur la tête d’une jument familière.

Depuis plusieurs jours, Lyra reprenait espoir.

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