Chapitre 48 (Réécrit)
Kayden aida Lyra à monter en selle. Elle grelottait et peinait à tenir debout. Son souffle saccadé s'échappait de ses lèvres avant de mourir dans l’air glacé de la nuit. C’était un peu de chaleur qui s'envolait à chacune de ses expirations. Chaleur dont elle avait cruellement besoin.
Il avait empêché son esprit de le penser pour ne pas imaginer ce qu’elle avait pu endurer pendant son enfermement, mais la conteuse faisait peine à voir. La fatigue et la faim se lisaient dans son regard. Ses cheveux étaient emmêlés comme si un oiseau y avait fait son nid. Le pire, c’était son corps qui, il y a peu encore, révélait des courbes généreuses. Maintenant, malgré sa robe en friche, Kayden sentait les os de sa colonne vertébrale lorsqu’il la portait. Et il ne préférait même pas parler de ses jambes violacées et tremblantes de douleur.
Si seulement il avait pu mettre un poing dans la tête du duc. Même un petit. Kayden n’aimait pas cet homme. Il n’aimait pas son faux sourire, il n’aimait pas ses manières, il n’aimait pas sa famille, il n’aimait pas son côté versatile, et il aimait encore moins la manière dont il louchait sur Lyra.
Et justement, le voilà qui courrait vers eux.
Dans l’obscurité de la nuit, avec sa cape et ses cheveux noirs, il était bien dissimulé. S’il n’avait pas ce teint si pâle lui donnant un air de fantôme malheureux, il serait passé inaperçu.
Kayden mit rapidement un pied à l’étrier et monta derrière Lyra. Ils allaient partir quand le duc se mit en travers de leur route.
— À quoi jouez-vous ?! s’emporta Kayden.
Le duc décrocha sa lourde cape et la donna à Lyra.
— Prenez ça, vous en aurez besoin. Et faites attention à la frontière entre Aldonya et Ambrume : même si de nombreux soldats ont été réquisitionnés pour le combat de Childéric, certains sont restés à leur poste. Évitez la forêt et passez par les flancs de montagne. Cela vous rallongera le trajet de deux ou trois jours, mais vous y serez plus en sécurité, leur annonça Lysandre.
Lyra posa la cape sur les épaules de Kayden et se colla contre son torse. Le vêtement était assez grand pour les recouvrir tous les deux, comme une couverture.
— Merci, Lysandre. Fais attention à toi.
— Bonne route, mademoiselle Merryweather. Et fais encore de moi l’un de tes personnages. De cette façon, je sais que tu ne m'oublieras pas.
Cette fois, le duc se tourna en direction de Kayden.
— Prenez soin d’elle.
— Je ne vous aime pas, répondit simplement le capitaine de la garde.
En réponse, Lyra lui donna un coup dans les côtes. Au moins, elle avait encore assez de force pour ça.
— Tant mieux, c’est réciproque, Renard doré.
— La majorité du temps, poursuivit Kayden, c’est elle qui prend soin de moi.
Et d’une pression sur le flanc de Stardust, ils s’enfoncèrent dans la nuit.
-§-
Ils galopèrent sans s’arrêter pendant presque une journée. Kayden voulait mettre le plus de distance possible entre eux et Polaris. Lyra dormit durant une bonne partie du trajet, ce qui laissa à Kayden le temps de réfléchir.
Il cherchait déjà des stratégies de défense pour le château, échafaudait des plans pour piéger l’ennemi et pensait à des moyens pour protéger la population de l’arrivée imminente des troupes de Childéric.
Plus le paysage défilait sous ses yeux, plus son esprit vagabondait. Il espérait que le père Windslow avait pu s’échapper sans encombre. Il revoyait le vieil homme l’embrasser une dernière fois sur le front, comme il avait l’habitude de le faire quand il était enfant, et partir avec un cheval volé dans les rues de la capitale. Pas sûr que la divinité qu’il vénérait serait ravie de cette infraction, mais au moins il était en vie. Il eut également une pensée pour les deux autres détenues. La femme et le garçon les avaient suivis jusque devant les portes du palais, puis avaient disparu dans la panique générale.
Ils s’arrêtèrent de nombreuses fois, au cours de leur voyage, pour manger et dormir. Pour se nourrir, Kayden partait cueillir des baies sauvages ou des champignons. Avec un morceau de bois qu’il avait taillé à l’aide d’une pierre, il pouvait chasser de petits gibiers ou pêcher dans les rivières. Lyra, à cause de ses jambes, ne pouvait toujours pas marcher. Ce qui l'agaçait au plus au point. Néanmoins, et ça, Kayden en fut plus que surpris, elle était douée pour faire du feu et l'aidait à préparer la viande.
— Marie nous a montré, à mes sœurs et à moi, comment préparer les petits animaux que nous ramenaient nos parents de la chasse. C'étaient souvent des écureuils ou des pigeons, parfois des lapins. Je n’ai jamais apprécié cette tâche, mais je dois bien l’avouer aujourd’hui… C’était nécessaire, expliqua-t-elle, les mains ensanglantées, une moue de dégoût au coin des lèvres.
Après chaque repas, Lyra remerciait les animaux qui leur avaient permis de manger. Kayden la trouvait adorable.
Pour le reste, la chance leur souriait de temps en temps, et ils tombaient sur une cabane de chasseurs abandonnés. Même si la plupart du temps, ils passaient la nuit à la belle étoile. Et ce sont ces soirs-là que la réputation de royaume du nord d’Aldonya se montrait véridique. Le froid y était mordant, glacial et dangereux. Tous deux montaient la garde à tour de rôle. Ainsi, lorsque l’un dormait, l’autre pouvait alerter de tout danger. Mais le vent redoublant de force, ils furent obligés de se serrer l’un à l’autre, enveloppés dans la cape du duc de Lomond, pour ne pas mourir de froid. Kayden ne l’aurait jamais avoué à voix haute, mais c'étaient les moments qu’il préférait.
Un soir justement, il prit Lyra dans ses bras comme il le faisait depuis plusieurs nuits déjà. Contrairement à d’habitude, le corps de la jeune femme était particulièrement chaud. C’était à lui de commencer le tour de garde, mais Lyra restait éveillée.
— Tu penses qu’on est bientôt arrivé ?
— Nous avons passé la frontière aldonyenne il y a un peu plus d’une heure. Dans deux jours, nous serons au château.
Kayden avait suivi le conseil de Lysandre : passer par la montagne. Le chemin était plus escarpé et soumis aux vents à cause de la hauteur, mais ils ne croisaient personne.
— Ça signifie qu’on est enfin à Ambrume ?
Le dos de Lyra tremblait contre son torse. Alors qu’il allait lui demander si elle ne souffrait pas trop du froid, elle se tourna vers lui et vint blottir son nez dans son cou. Ses mains agrippaient les vêtements de Kayden, sans aucune force. Puis, il sentit des gouttes d’eau couler sur sa peau. Elle était brûlante.
Le sang du Renard ne fit qu’un tour. Il se décolla d’elle juste assez pour pouvoir la regarder dans les yeux. Ils étaient brillants de fièvre et larmoyants.
— Je… suis… désolée, parvint-elle à prononcer entre deux sanglots.
— Tout va bien, Lyra. Nous serons bientôt au château, le plus dur est derrière nous.
— Je suis désolée, répéta-t-elle. J’ai perdu mon peigne. Il est resté à Polaris. Je suis désolée. C’était celui que tu m’avais offert. Je suis désolée.
Elle continua de s’excuser, encore, et encore, et encore. Kayden avait beau la rassurer. Lui dire que ce n’était pas grave, qu’il lui en rachèterait des centaines comme celui-ci. Aucune parole ne la calmait. La fièvre la rendait sourde à ce qui l’entourait, l’emprisonnant dans une bulle où seules ses pensées se répercutaient contre les parois.
Il l’a prise dans ses bras et lui caressa les cheveux. C’est tout ce qu’il était en mesure de faire. Elle finit par s’endormir, épuisée d’avoir tant pleuré. Au petit matin, dès les premiers rayons du soleil, ils remontèrent en selle. Et à croire que Stardust comprenait la situation, la jument ne s’arrêta pas.
Il leur fallut un peu plus d’une journée pour atteindre la capitale d’Ambrume. Stardust crachait des nasaux, soufflant avec force. Sa robe était trempée de sueur et ses crins abîmés par le vent. Son cavalier n’avait pas plus fière allure. Pour s’empêcher de fermer les yeux, Kayden secouait vigoureusement la tête ou se pinçait lorsque la première méthode n’était plus assez efficace. À cause du manque de sommeil, sa vue se brouillait et la faim lui provoquait de violentes crampes à l’estomac. Mais il devait rentrer au plus vite et confier Lyra à un médecin.
Alors quel ne fut pas son soulagement lorsqu’il aperçut les tours du château pointées à travers les maisons en colimaçon. Il redoubla de vitesse. La journée étant déjà bien entamée, les rues étaient bondées. Ça n’arrêta pas le chevalier et sa monture qui séparaient la foule en deux à leur passage. Les sabots de la jument claquaient contre les pavés en pierres, effrayant les enfants et les animaux errants.
Et enfin ! Enfin, les portes du château se dessinèrent devant eux. Kayden descendit le premier, les jambes arquées et le dos tendu. Il fit signe aux deux soldats qui gardaient l’entrée de venir l’aider.
Lyra, à demi-consciente, se laissa tomber sur le côté. Kayden la rattrapa de justesse.
Les soldats ne bougèrent pas. En revanche, ils dégainèrent leurs armes.
Stardust, épuisée par le voyage, était encore plus sensible. Elle piétinait en arrière, soufflant bruyamment, les naseaux dilatés et les yeux fous.
— Du calme, ma belle, rassura Kayden une main tenant les rênes, l’autre soutenant désespérément Lyra. Vous deux, cracha-t-il à l’attention de ses gardes. Venez m’aider !
L’homme à droite regarda d’un œil mauvais ce fou qui leur hurlait dessus. Les doigts pianotant la garde de son épée. Sa collègue, à gauche, fit un mouvement, mais s’abstint. Tous deux le dévisageaient avec des yeux de merlan frit.
— Mais bougez-vous ! C’est un ordre ! hurla Kayden.
Toujours aucune réaction. Pourquoi ces deux nigauds restaient plantés là ? À peine partait-il quelques semaines, que ça y est, ses soldats n'avaient plus aucun respect pour leur capitaine ! Kayden luttait pour ne pas faire tomber Lyra et garder Stardust auprès de lui. Il passa une main sur son front en sueur.
Il n’avait pas son masque. Ces deux-là ne le reconnaissaient pas !
— Je vous jure, Bartolomé Foung et Claire Deleurme, que si vous ne m’aidez pas immédiatement, je retire vos permissions pour les dix prochaines années !
Par réflexe, la femme se mit au garde à vous.
— C-Capitaine ? demanda-t-elle.
— J’ai dit IMMÉDIATEMENT !
— Capitaine ! s’exclama Claire, rapidement suivie par son collègue.
Ils dévalèrent les escaliers. Bartolomé s’occupa de calmer Stardust et Claire d’aider le Renard avec Lyra.
— Mais que vous est-il arrivé ? Tout le monde s’inquiétait de ne pas vous voir arriver avec Damien et Alphonse. Et ces deux-là n'ont rien voulu nous dire !
— Je vous raconterai tout, l’arrêta Kayden. Mais avant ça, appelez les médecins pour mademoiselle Merryweather. Elle a beaucoup de fièvre et est blessée.
— Vous aussi, lui fit remarquer Claire.
— Moi, je dois parler à leur majesté. Ambrume est en guerre.
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