Chapitre 49 (Réécrit)
Lyra se réveilla en sueur. Elle se revoyait tomber avec Kayden du haut de la montagne. Elle ré-entendait les gloussements sinistres provenant du fond de l'abîme. Elle sentait encore le piétinement et la peur de Stardust s'insinuer jusque dans ses os.
Elle mit un moment avant de prendre conscience de son propre corps et d’où il se trouvait. Autour d’elle, le confort d’un matelas rembourré, de draps épais et d’oreillers moelleux. Elle n'était plus dans la montagne. Pourtant, une odeur de fraîcheur et de fleur embaumait l’air. C’est sûr, elle était morte et avait atterri dans l’autre monde. Un endroit paisible pour se reposer éternellement.
Mais n'étions-nous pas censés ne plus rien ressentir une fois morts ? Alors pourquoi, à chaque respiration, ses muscles lui faisaient si mal ? Pourquoi se sentait-elle si faible ?
Et Kay. Où était-il ?
Malgré la douleur, elle réussit tout de même à s’asseoir. Ses paupières devaient ne pas vouloir s’ouvrir, car tout était noir. Elle papillonna des yeux, passa une main devant son visage. Rien. Elle ne voyait rien.
— Mademoiselle ? s’étonna une voix fluette.
En ouvrant la porte, la nouvelle venue fit entrer la lumière dans la pièce, expulsant le doute et les ténèbres. Les larmes montèrent aux yeux de Lyra. Elle n’était pas morte. Et elle savait parfaitement où elle était et qui était cette fille.
— Madeleine ! sanglota Lyra, un immense sourire aux lèvres.
— Mademoiselle ! s’exclama la domestique en se précipitant vers la conteuse.
Madeleine s’agenouilla près de Lyra, lui prit les mains et les posa contre son front comme on le ferait avec une sainte. Elle se mit à parler à toute vitesse et entrecoupée de ses pleurs, Lyra ne comprenait aucun mot. Peu importe, la conteuse se mit à rire tout en caressant les cheveux de son amie.
— Je suis rentrée, confirma Lyra à voix haute, à la fois pour rassurer Madeleine, mais également pour en prendre conscience elle-même.
Sur la table de chevet, à sa gauche, reposait une fleur sur le bois brun. Un perce-neige aux pétales immaculés.
Une vague de terreur prit Lyra à la gorge. La chute avec Kayden s’était-elle réellement produite ou n’était-ce qu’un cauchemar ? Lyra empoigna l’une des épaules de Madeleine et lui demanda où était le Renard et s’il allait bien. Mais la jeune fille était dans un tel état qu’aucune de ses phrases n'avait de sens.
Prise de panique, Lyra fit valser les couvertures et se précipita hors de sa chambre. Sa jambe gauche lui lançait une décharge de douleur dans tout le corps à chaque fois qu’elle posait pied à terre. Peu importe, elle trouverait Kayden à cloche pied, s’il le fallait. Elle passa devant de nombreuses pièces, bouscula sans le vouloir bon nombre de personnes et ne s’arrêta que pour reprendre sa respiration.
Une chose était sûre, elle était bel et bien à Silverthrown. Elle reconnut le marbre caractéristique du château, les piliers lisses, les tableaux aux figures sombres et les escaliers en colimaçons.
Et au détour d’un couloir, une tête rousse apparut. L’espace d’une seconde, elle hésita. Et si elle dormait encore. Si tout ceci n’était qu’un rêve. Si elle était toujours enfermée dans les prisons de Polaris. Si tout ce qu’elle ne pouvait que voir de Kayden c’était cette tignasse rousse qu’elle aimait tant. Elle l'appela par son surnom. Celui dont elle était la seule à utiliser. Si c’était bien lui, il se retournerait. Si au contraire elle se trompait, son cœur en mourrait.
— Kay !
Des yeux verts sapins se posèrent sur elle et une expression mêlant joie et inquiétude peigna le visage pâle du capitaine de la garde.
Lyra lui sourit en retour. Il allait bien. Il était vivant. Elle aussi. Ils étaient sortis de cet enfer. Elle ne rêvait pas. C’était réel. C’était forcément réel, car une fois l’agitation passée, la douleur dans sa jambe se rappela à elle. À bout de force, Lyra s’écroula au sol. Kayden courait déjà vers elle.
Lorsqu’il arriva à sa hauteur, Lyra plaqua ses deux mains sur le visage de Kayden et l’examina sous toutes les coutures.
— Tu vas bien ? demanda-t-elle plus fort qu’elle ne le voulait.
Les joues et les oreilles du jeune homme rougirent violemment. Il lui prit les mains et les porta à son cœur, de la même façon qu’elle avait fait dans la prison, pour le calmer.
— Je vais bien, Lyra. Mais disons que là, ce n'est pas vraiment le moment, répondit-il, un sourire en coin.
D’un mouvement de la tête, il lui fit remarquer la présence de spectateurs autour d’eux. Landry, à gauche du Renard, était droit comme un pic, la bouche grande ouverte. Tout comme le chancelier, que Lyra n’avait pas vu depuis le dîner du traité de paix. Ce dernier détournait le regard, sa moustache se balançant d’un côté à l’autre. Et la reine Thelma, dans toute sa splendeur, tenait dans ses bras Archibald, le chat royal.
Lyra imita Landry et sa bouche prit la forme d’un cercle parfait. Elle resta au sol, de toute façon, elle ne parvenait pas à se relever, et d’une révérence maladroite, elle s’excusa platement.
— Veuillez pardonner mon impolitesse, votre majesté.
— Vous êtes blessée, Lyra, lui fit remarquer la reine. Renard, aidez-la à regagner sa chambre. Je viendrai m’entretenir avec vous plus tard. En attendant, écoutez votre reine et allez dormir, mademoiselle Merryweather. Et s’il vous plaît, que quelqu’un donne de quoi se couvrir à cette jeune fille.
Le ton de la reine était protocolaire et pourtant Lyra y décelait une certaine gentillesse. Archibald bâilla la gueule grande ouverte, laissant entrevoir ses petits crocs blancs. Puis, il se mit à ronronner sous les caresses de sa maîtresse.
Et alors que Thelma continua son chemin, accompagnée du chancelier, Lyra baissa les yeux sur sa tenue. Elle ne s’en était pas rendue compte, étant partie comme une flèche, mais elle ne portait plus sa robe déchirée et tachée. Madeleine avait dû la changer pendant qu’elle était inconsciente. Par réflexe, Lyra se couvrit le corps en faisant barrage avec ses mains. Peine perdue, tous les passants du couloir avaient une vue plongeante sur sa courte chemise de nuit bleu clair et sa culotte bouffante brodée.
Kayden décrocha sa cape de capitaine, enveloppa Lyra à l’intérieur et la porta dans ses bras. Maintenant, elle ressemblait à une crêpe géante. Cette pensée fit gronder son estomac. Elle mourrait d’envie de manger une crêpe. Avec un peu de chance, Madeleine pourrait lui en préparer une demi-douzaine, après s'être changée.
— Landry, dit à Sa Majesté que je la rejoins dans peu de temps, demanda Kayden à son valet.
Et sur ses mots, il tourna les talons et partit en direction de la chambre qu’occupait Lyra, laissant le pauvre Landry toujours coi. Le Renard resta muet et évita tout contact visuel avec la conteuse. Lyra se rembrunit. Lui avait-elle fait tant honte qu’il boudait, à présent ? Elle s’était précipitée parce qu'elle avait eu peur pour lui. Elle n’avait pensé qu’à lui. Et c’est ainsi qu’elle était remerciée.
— Pose-moi. Je dois être lourde, argumenta-t-elle en s’agitant dans ses bras.
Aucune réponse, pas même un froncement de sourcils. Elle avait l’impression de faire face, à nouveau, au Renard doré de leur rencontre. Ce capitaine de la garde froid et inexpressif.
— Ton masque ? insista Lyra.
Il pouvait l’ignorer quand elle parlait, en revanche, elle savait qu’il ne pouvait rester impassible à son toucher. Elle caressa la cicatrice qui barrait la joue du jeune homme. Bien que la coupure soit fine, la plaie était encore rugueuse sous son doigt. Son visage et son corps étaient déjà tant marqués, comment avaient-ils osé creuser davantage ses blessures. En se remémorant ce que Kayden avait subi à Polaris, Lyra bouillonnait. Son envie de sortir les jurons les plus imagés de son répertoire devenait incontrôlable.
Kayden s’arrêta un instant. Et la rage de Lyra fondit comme neige au soleil, lorsqu’elle sentit le cœur du capitaine tambouriner dans sa poitrine et sa mâchoire se détendre sous ses doigts.
— C’est le duc de Lomond qui l’a, capitula-t-il. Avec tout ce qu’il s’est passé, je n’ai pas pensé à en remettre un. Et puis maintenant, tout le monde à vu mon visage. Ça ne sert plus à rien de me cacher.
En deux grandes enjambées, ils arrivèrent dans la chambre de Lyra. Elle fut soulagée de constater que Kayden ne boitait plus. Il était pâle, plus que d’ordinaire, mais ses blessures ne semblaient être qu’un mauvais souvenir.
Après avoir eu un mal fou à ouvrir la porte, ses deux mains déjà occupées à porter Lyra, Kayden réussit enfin, sous les rires de la jeune femme. La chambre était vide. Madeleine avait ouvert les rideaux et retiré les draps. Sans doute était-elle partie prendre de nouveau linge propre.
Kayden déposa Lyra sur le lit et, contre toute attente, s’assit à côté et posa sa tête contre l’épaule de la jeune femme. Ses cheveux roux chatouillaient ses épaules nues et le contact frais de son front donna d’agréables frissons à la conteuse.
— J’ai eu si peur, murmura-t-il. Tu avais tellement de fièvre. Et tes jambes… Pourquoi t’es-tu mise à courir dans tout le château ? Tu es encore blessée ! commença-t-il à s’énerver.
— Tu crois que je n’ai pas eu peur non plus ! Je me suis réveillée et tu n’étais pas là. J’ai cru qu’il t'était arrivé malheur. Qu'importent mes jambes, ma priorité était de savoir si tu allais bien ! s’emporta Lyra, à son tour.
Tous deux s’affrontaient du regard. Kayden avait l’air encore plus inquiet qu’à l’accoutumée. Outre ses cernes et ses joues creusées, le pli entre ses sourcils ne se défroissait pas. Ses lèvres pincées par son énervement étaient encore rougies par le froid du voyage. Elle voyait ses iris verts danser pour l’analyser dans les moindres détails. Il passa par ses yeux, son nez, ses joues et arrêta son regard sur ses lèvres.
Était-ce le moment ? Après toutes ses péripéties. Après tous ses dangers. Alors qu’une guerre menaçait le royaume. Alors qu’ils se disputaient encore et toujours. Allaient-ils enfin s’embrasser ? Lyra en mourrait d’envie. Elle avança son visage jusqu’au sien. Le souffle chaud de Kayden lui picoter la peau. Son odeur de métal et de feu de bois était, cette fois-ci, accompagnée par la fraîcheur des pins. Sans doute dû à leur périple à travers montagnes et forêts. Et comme lors de ce voyage, quand il la prenait dans ses bras pour qu'elle ne meurt pas de froid, la chaleur de Kayden l’enveloppait et la rassurait. Elle ferma les yeux, préférant laisser ses autres sens en éveil. Leurs nez se frôlèrent et …
— Tu arrives à peine à tenir debout. Et tu as encore de la fièvre. Thelma a raison, tu dois te reposer, affirma-t-il en se relevant.
Lyra hurla intérieurement. Reviens et embrasse-moi, espèce d’idiot ! Bien entendu, Kayden ne pouvait pas entendre les supplications interne de la jeune femme. Et alors qu’il se massait la nuque, comme elle l'avait déjà vu faire tant de fois, il se dirigea vers la porte.
— Si ça ne tenait qu’à moi, continua-t-il dans l'entrebâillement de la porte, je te ramènerai à Rivermoore. Mais je ne peux pas quitter mon poste avec la menace de Childéric. Et toi, tu dois rester alité sur ordre du médecin. Alors, je t’en conjure, Lyra, reste calme. Sinon, tu risques de boiter pour le reste de ta vie. Si tu as besoin de quoi que ce soit, demande à Madeleine.
— T’es qu’un idiot, lui lança-t-elle, acerbe.
— Je sais. Mais je préfère que tu me détestes en bonne santé, plutôt que de m'aimer amocher, déclara-t-il avant de laisser Lyra seule dans sa chambre.
Lyra empoigna le premier coussin venu et le jeta de l’autre côté de la pièce. Elle en avait assez. Comme d’habitude, son énervement et ses paroles avaient pris le dessus. Le front contre ses genoux, elle tourna la tête vers la table de chevet et prit le perce-neige entre ses doigts.
Elle aurait au moins aimé le remercier pour la fleur.
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