Chapitre 50 (Réécrit)

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Déterminé, le capitaine de la garde marchait d’un pas rapide dans les couloirs du château. À son passage, les domestiques se retournaient et chuchotaient entre eux. Kayden était déjà bien assez pressé comme ça, il n’avait pas la patience de gérer les commérages.

Après sa « discussion » avec Lyra, il avait retrouvé Landry et le chancelier seuls. Mais aucune trace de Thelma. Les deux hommes affirmaient l’avoir vu partir en direction de l’aile est. C’était reparti pour un tour dans les couloirs. Kayden n’avait pas le temps de jouer à cache-cache. Ils étaient en état de siège et la reine se baladait tranquillement.

Sa marche rapide s’arrêta net. Une masse noire et poilue se frotta contre ses jambes. Les bras battant l’air, Kayden essaya de garder l’équilibre sans écraser le chat. Au vu de son ronronnement sonore, Archibald lui en était reconnaissant. Il continua de passer d’un pied à l’autre, frottant sa tête contre les bottes du jeune homme.

— Je suis désolé, mon grand, mais je n'ai pas vraiment le temps, là, lui fit remarquer Kayden, en caressant tout de même la tête de l’animal. Tu ne saurais pas où est ta maîtresse par hasard ?

Un domestique passa à ce moment, un plateau dans les mains. Le regard amusé qu’il lança au capitaine fit rougir Kayden. Ce dernier se releva prestement et se racla la gorge. Son masque lui manquait si fort.

De son côté, Archibald avait terminé sa session de câlins et repartait déjà. Kayden décida de le suivre. De toute manière, il ne savait pas où aller et il préférait s’échapper de cette situation gênante.

Les pas du félin les menèrent devant un tableau représentant un paysage champêtre où deux amants sur une balançoire s’enlaçaient. Les roses et la végétation luxuriante formaient un dôme, protégeant les amoureux. Le sourire sur les lèvres peintes de la femme lui fit penser à celui de Lyra. Aussi lumineux, aussi doux et aussi gourmand. Il était certain que la conteuse apprécierait de se balader dans ce tableau : profitant de cette journée estivale et se balançant au gré du vent. Pourquoi était-il toujours si mièvre lorsqu’elle habitait ses pensées ?

Le miaulement aigu d’Archibald lui ramena les pieds sur terre. Il secoua la tête. Son esprit divaguait toujours vers Lyra, il fallait qu’il se concentre. D’autant plus que, bien que très belle, cette peinture n’était pas anodine. Du moins, son emplacement ne l’était pas. Kayden savait ce qu’elle dissimulait, et ce, justement depuis le passage de la belle brune.

À ses pieds, Archibald gratta le bas du mur.

— C’est bon, c’est bon, je t’ouvre, mais fais moins de bruit, intima-t-il au chat.

Dès que Kayden entrouvrit le passage derrière le tableau, Archibald s’y engouffra, le museau en avant, suivi de près par le Renard.

— Mon cœur… commença une voix de femme, plaintive.

Kayden s'immobilisa. Au fond de la pièce, Ellyana et Thelma discutaient, assises autour du boudoir. Il se cacha derrière un paravent avant que le regard de Thelma ne soit attiré par la venue d’Archibald.

— Voilà le plus beau des chats, appela Thelma. Viens voir maman.

Les ronronnements ayant repris de plus belle, Kayden en conclut que le matou avait élu domicile sur les genoux de sa maîtresse.

— Mon cœur, tu m’écoutes ? répéta Ellyana.

Un long soupir lui répondit.

— Je t'écoute. Et oui… Je sais que ma décision n’était pas la plus réfléchie. Je sais qu’envoyer cette enfant dans une mission suicide n’était pas une bonne idée. Je sais qu’elle ne méritait pas tout ce qu’elle a enduré. Mais elle a réussi à récupérer des informations cruciales, Ellyana ! Maintenant, nous pouvons nous préparer contre Childéric. Et Kayden était avec elle, alors tout…

— Tu veux vraiment que je m’énerve ?! la coupa sévèrement la reine consort. Tu as vu dans quel état il est revenu ! Tu as vu ce qu’ils ont fait à…

De là où il était, Kayden discernait les sanglots d’Ellyana. Il passa une main dans ses cheveux, les lèvres pincées. Il n’avait pas voulu l'inquiéter. Et il ne devrait même pas écouter cette conversation. Il entendit les pleurs d’Ellyana s’étouffer. Thelma devait être en train de la prendre dans ses bras pour la consoler.

— Tu as vu son visage. Tu as vu ses bras, continua Ellyana entre deux reniflements. Comment peut-on être aussi cruel ?!

Les cicatrices de Kayden s’enracinaient jusque sur ses mains. Depuis qu’elles avaient été rouvertes, elles avaient perdu de leur teinte blanchâtre pour reprendre une couleur rose vif. Certains jours, elles le grattaient, parfois elles le piquaient. Le plus désagréable, c'était la nuit, lorsqu’elles frottaient ses draps. Vraiment, Kayden n’aimait pas du tout cette sensation. Au moins, celles-ci, il pouvait les cacher sous son uniforme.

Celles de son visage, en revanche… Kayden osera-t-il un jour dire à voix haute qu’il en avait honte ? Honte de montrer ce visage marqué à Lyra. Avant, c’était par indolence qu’il les dissimulait. Mais aujourd’hui, les plaies étaient de nouveau ouvertes. Elles étaient laides, avec leur cœur d’un marron foncé, comme des tranchées creusées dans sa peau et entourées d’un rouge diffus, signe d’une inflammation que combattait son corps. Il aurait aimé récupérer son masque avant de revoir la conteuse. Tous les autres pouvaient le dévisager, cela lui importait peu. Mais faire face à Lyra avec cette figure repoussante…

— Mais il est revenu et il est en sécurité maintenant.

— En sécurité ? Thelma ! Nous avons une guerre à notre porte. Personne n’est en sécurité. Ni notre garçon, ni aucun d’entre nous. Et toi, tu restes là. Pourquoi te terres-tu dans cet horrible salon ? Et j'ajouterai : pourquoi ne pas l’avoir détruit depuis le temps ?

C’était effectivement la question que s'était toujours posée Kayden. Pourquoi Thelma tenait tant à garder le salon d’Émeraude, dernier vestige de Childéric ? Ce n’était certainement pas une question de goût. Cette pièce et tout son mobilier étaient hideux. Même plus jeune, les différentes nuances de vert donnaient des nausées au Renard. Et l’atmosphère qui y régnait le mettait mal à l’aise. Sans doute à cause de la poussière et des toiles d’araignée qui s’y étaient accumulées au fil des ans. Ou peut-être à cause des objets de décoration laissés là après avoir été utilisés, donnant l’impression d’être figés dans le temps. Non, c’était probablement le cadre vide au-dessus de la cheminée qui, autrefois, abritait un portrait sévère de l’ancien roi.

— Ce salon, commença Thelma, c’est la part d’ombre de notre histoire. Il est là pour me rappeler le genre de souveraine que je ne veux pas être. Que je ne dois pas être.

— Alors, soit la reine que tu veux être et va donner des directives à ton armée et à ton capitaine de la garde.

— Pour ce dernier point, ça va être plus rapide que tu ne le penses, ma chérie. Pas vrai, Kayden ? Sors de derrière ce paravent.

-§-

— Madeleine, je t'en prie, arrête de me gaver comme une oie. Je vais finir par rouler par terre, supplia Lyra en esquivant une nouvelle cuillère de potage.

Lyra ne pensait pas dire ça après avoir tant manqué de nourriture, mais l’aplomb avec lequel la domestique la forçait à terminer ses plats commençait à lui donner mal au ventre. Sans doute à cause des trois entrées, cinq plats et sept desserts que lui préparait la jeune fille matin et soir, sans parler de l’heure du thé. Lyra était arrivée à un stade où elle avait l’impression de transpirer de la sauce.

— Vous devez reprendre des forces et pour ça, vous devez manger ! la sermonna Madeleine en replongeant la cuillère dans la soupière. Ordre des médecins.

— D’accord, d’accord, mais laisse-moi au moins le plaisir de tenir mes couverts. Je suis alitée, pas mourante !

Madeleine ouvrit la bouche pour répliquer, mais on toqua à la porte. Les deux femmes échangèrent un regard. Elles n’avaient plus besoin de mots pour se comprendre. Lyra, tout en restant muette, lui demanda qui cela pouvait être. Madeleine lui répondit d’un haussement d’épaule, une moue mécontente sur son visage de poupée et alla ouvrir à l’importun.

Autant, Lyra était ravie d’échapper à sa quatrième séance de torture culinaire de la journée. Autant, Madeleine semblait énervée d’avoir été interrompue. Lyra se désola pour le malheureux qui allait passer la porte. Madeleine, d’ordinaire si douce, pouvait se montrer des plus irritables quand elle était dérangée dans son travail.

Un espoir chatouilla le cœur de Lyra. Et si c’était Kay qui revenait la voir ? Ils ne s'étaient pas laissés en bons termes la dernière fois. Encore.

Elle ria en imaginant le dégingandé capitaine de la garde se faire sermonner par la petite domestique.

— Oh, ce n’est que toi, déclara Madeleine d'un ton las.

— Ravie de te voir aussi, Madeleine, répondit le nouveau venu d’un ton monotone.

— Landry ! s’exclama Lyra en reconnaissant l’homme devant la porte.

Le domestique de Kayden s’avança, une théière et une tasse posées sur un plateau d’argent dans les mains. Dès qu’il pénétra dans la chambre, une odeur douce et fruitée s’éleva dans l’air.

— Je me suis dit qu’une tasse de thé pourrait vous aider à faire passer la montagne de nourriture que Madeleine essaye de vous faire avaler, supposa Landry en posant le plateau sur une table.

— Tu ne pouvais pas mieux tomber, plaisanta Lyra.

— Je pensais que vous n’aviez plus faim, s’indigna Madeleine, la cuillère toujours dans la main.

— Un thé préparé par Landry, ce n’est pas de la faim, c’est de la gourmandise, déclara Lyra comme un adage.

En versant l’eau fumante dans la tasse, la commissure des lèvres de Landry se releva un peu. C’était bien la première fois que Lyra le voyait sourire.

— Avant de vous le donner, ajouta-t-il, il y a deux autres personnes qui désirent vous voir.

Lyra eut à peine le temps de se questionner sur leurs identités, que la porte s’ouvrit de nouveau. Un petit gaillard, ressemblant à un panda, se précipita vers la conteuse et la serra dans ses bras. Un deuxième homme, à l’allure d’asperge, entra, les doigts pinçant l’arête de son nez.

— Damien, fait doucement ! Tu vas lui faire mal. Et lâche-la, tu vois bien que tu l’étouffes, réprimanda Alphonse.

La joie et le soulagement firent exploser le cœur de Lyra. Ses deux amis étaient sains et saufs. Madeleine l’avait déjà rassuré en lui affirmant que les deux gardes étaient revenus en toute sécurité, mais le voir de ses propres yeux, c’était différent. Elle ne put empêcher les larmes de couler. Blottie entre les bras du garde, elle reniflait bruyamment en inhalant toujours plus son parfum de vanille. Une odeur étonnante pour un soldat et qui lui allait étrangement bien.

— Oh ! Je… Je t’ai fait mal ?! s’excusa Damien en lui prenant les épaules. Pardon ! Je voulais pas !

— Tu vois ! Je t’avais dit de faire doucement ! gronda Alphonse en posant une main amicale sur la tête de Lyra.

Cette dernière passa ses mains devant ses yeux et sous son nez pour essuyer ses larmes de crocodile et sa morve qui commençait à couler. Madeleine vint à sa rescousse en lui proposant un mouchoir. Et toujours saccadée par ses pleurs, elle se mit à rire en prenant à son tour les deux garçons dans ses bras.

— Je suis tellement contente que vous alliez bien !

L’instant d'émotion passé, les sujets plus sérieux revinrent sur la table. Landry était reparti, affirmant que le Renard avait besoin de lui et qu’il ne pouvait pas s’éterniser plus longtemps. Lyra aurait voulu lui demander si le capitaine de la garde avait l'intention de lui rendre visite de nouveau, mais elle s’abstint. Il avait d'autres chats à fouetter en ces temps de guerre que d’entendre ses excuses.

Madeleine resta un peu à l’écart, faisant mine d’épousseter la décoration ou de défroisser les rideaux. Lyra savait qu’elle ne manquait aucune information croustillante. Sur ce point, la jeune domestique ressemblait beaucoup à Obélia.

— Vous avez pu repartir sans trop de difficultés ? demanda Lyra à Alphonse, car Damien était trop occupé à terminer le troisième dessert de la conteuse. Et les documents de Lysandre ? Vous avez pu les transmettre à la reine ?

— Oui et oui, répondit le blond. La sécurité du palais de Polaris laisse vraiment à désirer.

— On a pu s’enfuir sans souci, en piquant même deux chevaux. Ils y ont vu que du feu, ces idiots ! s'enorgueillit Damien, une moustache de crème de chou autour des lèvres.

— Le capitaine pense que leur faible vigilance est due à l’arrivée de Childéric. Les troupes sont concentrées sur le bon déroulement de l’expédition de l’ancien roi. Leur objectif est qu’il arrive sans encombre, alors ils sont plus laxistes sur les départs de leur capitale.

Tant que j’ai rempli ma part du marché, pensa Lyra, le cœur plus léger.

Elle bascula sa tête en arrière de sorte à poser sa nuque sur le haut de son oreiller. C’est fou ce que ce lit était confortable comparé à sa paillasse en foin dans la prison.

Elle repensa alors à son père. Lui devait encore être allongé sur son lit de paille. Thelma lui permettrait-elle de le voir ? Accepterait-elle de le libérer après les bons services rendus ? Elle avait quand même risqué sa vie pour lui transmettre ces documents. Et quand elle le verrait, si elle le pouvait, comment devait-elle réagir ? Elle avait vécu l’enfer pour lui. Envoyée dans un pays ennemi, humiliée, torturée et enfermée pour sauver la vie d’un homme qui avait trahi son royaume et sa famille. Même s’il n’avait pas été l’instigateur, il avait été un rouage dans l’engrenage de folie de Childéric. Ce qu’avaient vécu Kay et les enfants de l’île était en partie la faute de son père pour avoir suivi les ordres de ce tyran. La faute de tous ceux qui n'étaient pas allés à l'encontre de ses plans, qui avaient participé ou simplement baissé la tête pour ne rien voir.

Pendant qu’elle réfléchissait, elle sentait le regard d’Alphonse lui brûler la peau. Avec ses yeux d’un bleu limpide, il était difficile de ne pas se sentir intimidé.

— Qui a-t-il ? demanda-t-elle avec un sourire encourageant.

— Je suis désolé, répondit-il en tournant sa tête vers la fenêtre.

— Désolé, pourquoi ?

— Moi aussi, je suis désolé, se mit à son tour Damien.

Il en avait même mis de côté la salade de fruit et le plateau de biscuit au chocolat. D’un même mouvement, les deux hommes se levèrent et s’inclinèrent devant Lyra.

Elle cligna des paupières, étonnée et désœuvrée.

— Je… Les… Les garçons, je ne comprends pas. Pourquoi êtes-vous désolés ? Et arrêtez avec vos courbettes, on dirait que vous faites face à Kay… au Renard. Ce n’est que moi, voyons.

— On aurait dû être plus attentif, commença Alphonse, le visage toujours tourné vers le sol.

— On aurait dû faire plus attention à toi. On était partis à Polaris pour te soutenir et on a lamentablement échoué.

— Mais pas du tout ! Sans vous, jamais je n’aurais pu donner les documents à la reine. C’était ça le plus important. Et c'est vous qui avez prévenu le Renard de mon enfermement, pas vrai ? Sans vous, je serais encore en train de croupir dans cette prison avec Lottie !

— Lottie ? demanda Madeleine pour la première fois depuis l’arrivée des deux gardes.

— Longue histoire, je te le raconterai plus tard.

— Mais on aurait pu faire mieux. J’aurais pu faire mieux… cracha Alphonse, amer envers lui-même.

Lyra voulut se lever, mais sa récente course dans les couloirs du château avait réveillé la douleur dans sa jambe. Elle grimaça de frustration. Elle en avait assez d’être alitée. Assez d’être nourri comme une petite fille. Et assez du regard de pitié de ses amis, comme si elle allait se briser au moindre coup de vent. Elle sentait la colère bouillonner au fond de son estomac. Si elle ne faisait pas quelque chose, elle allait exploser.

Alors, elle empoigna une grappe de raisin, décrocha plusieurs boules vertes et les jeta sur les deux gardes.

Damien en esquiva deux, une lui frôla le sommet du crâne et l’autre son épaule gauche. Alphonse, quant à lui, ne chercha même pas à les éviter. Acceptant cette vengeance fruitée.

— La seule raison pour laquelle vous devriez vous excuser, c’est de me mettre en colère à cet instant précis ! Alors, vous allez me faire le plaisir de vous dé-excuser, car vous n’avez rien fait de mal !

— Mais… commença Damien avant de se prendre un raisin en plein sur le front.

— IMMÉDIATEMENT ! hurla Lyra, hors d’elle.

— PARDON, ON SE DÉ-EXCUSE ! clamèrent-ils en cœur.

— Voilà, c’était pas bien compliqué, chantonna Lyra de nouveau souriante et joviale.

Elle lança un raisin en l’air et le réceptionna dans sa bouche, victorieuse.

— Je crois que c’est exactement pour ce genre de chose que le capitaine est tombé amoureux d’elle, chuchota Damien à son collègue.





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