Chapitre 51 (Réécrit)

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Lyra regardait à travers sa fenêtre. Le ciel était d’un bleu sombre, presque noir. Et bien que la plupart des étoiles n’apparaissaient pas encore complètement, la lune était déjà bien visible.

Elle se tourna dans son lit. Une fois, deux fois, trois fois. Tout en soufflant bruyamment, elle leva ses bras en l’air avant de les redescendre.

— Je m’ennuie…

Elle prit une mèche de ses cheveux et la plaça au-dessus de sa bouche pour s’en faire une moustache.

— Je m’ennuie !

Lyra releva sa tête ébouriffée et empoigna son coussin rageusement pour le serrer dans ses bras.

— JE M’E-N-N-U-I-E ! articula-t-elle.

Une troupe de médecins avait mis fin aux retrouvailles de Lyra, Damien et Alphonse. Sous l'œil protecteur de Madeleine, et une fois les gardes partis, ils se mirent à vérifier sa température, la couleur de sa langue et les battements de son cœur. Tandis que l’un redessinait sa superbe moustache du bout des doigts, une autre caressait son menton, pensive, et un troisième hochait la tête vers un quatrième. Bien que Lyra ne comprenait pas tout à fait cette étrange conversation muette entre ces hommes et ces femmes de sciences, elle en conclut que son état de santé s'était amélioré.

Elle voulait leur demander quand elle aurait la permission de quitter le lit lorsque l’une des doctoresses lui indiqua qu’elle allait examiner ses jambes. La femme souleva le drap qui protégeait Lyra. Cette dernière sentit le froid lui chatouiller les orteils. Les bleus qui lui peignaient le corps avaient perdu en intensité. De mauve foncé, ils s'estompaient jusqu’à devenir jaune. Et bien qu’ils soient toujours aussi étendus sur sa peau, ils avaient dégonflé pour rendre à Lyra l’apparence d’origine de ses jambes. Elle était ravie de ne plus avoir d'œufs d’oie qui lui poussaient sur le bas du corps.

La doctoresse demanda à Lyra de s’asseoir sur le bord du lit, ce qu’elle exécuta immédiatement. Avec un peu de chance, ses jambes étaient guéries et ils lui donnaient l’autorisation de rentrer chez elle.

D’abord, ce fut au tour de sa jambe droite. Ils manipulèrent sa cheville, pincèrent sa peau pour en regarder la réaction, et tapèrent sur son genou avec un petit marteau. Au moment où son genou eut un soubresaut par réflexe, tous hochèrent la tête et lui sourirent, signe que tout allait bien. Ils n’étaient pas très bavards, mais ce qu'ils étaient expressifs.

Ensuite, la jambe gauche. Celle-là inquiétait plus Lyra. Elle n’en avait pas parlé à Madeleine, mais même au repos, elle lui faisait mal. Il suffisait que la conteuse respire un peu trop fort pour qu’une décharge paralyse sa jambe. Même auscultation : cheville, pincement de la peau, petit marteau. Différente réaction.

Les sourires avaient laissé la place à des froncements de sourcils, des pincements de lèvres et des figures sombres. Madeleine qui était restée en retrait le temps de l’examen posa une main réconfortante sur l’épaule de Lyra.

— Comme souvent dans ce genre de situation, nous avons une bonne et une mauvaise nouvelle, commença la doctoresse. Votre fièvre est totalement retombée.

— J’imagine que ça, c'est la bonne nouvelle, fit remarquer Lyra, en empoignant le rebord du matelas. Et la mauvaise ?

— Votre jambe gauche n’est pas encore tout à fait remise. Vos réflexes sont presque inexistants et elle est encore trop faible. La force des coups que vous avez subis a fragilisé vos muscles. Le seul remède à présent est le repos. Évitez de marcher ou de vous appuyer dessus. L’un de nous reviendra vous voir chaque jour pour les deux prochaines semaines. Nous vous donnerons de quoi atténuer la douleur et vous ferons des exercices afin de remuscler votre jambe en douceur. Si vous suivez nos conseils, vous pourrez remarcher sans problème dans un peu plus d’un mois.

Après une semaine et demie d'exercices musculaires, de massages aux multitudes d’huiles odorantes et de remèdes aux goûts infectes, Lyra avait toujours mal. Elle pouvait poser pied à terre, mais au bout d’une dizaine de mètres, sa jambe faiblissait et menaçait de la faire tomber.

Pendant sa convalescence, Damien et Alphonse lui rendaient visite à la fin de leur entraînement. Comme elle ne pouvait quitter sa chambre, leurs discussions lui permettaient d’avoir des nouvelles de l'extérieur. C’est ainsi qu’ils l’informèrent sur les dispositifs mis en place pour contrer l’arrivée de Childéric. La plupart du temps, Lyra ne comprenait rien aux explications stratégiques d’Alphonse, mais elle adorait les mimes parodiques de Damien derrière lui. Ils lui expliquèrent également que le Renard passait toujours en coups de vent, il leur donnait une série d’ordres et repartait de plus belle. Il enchaînerait les réunions de guerre et les entretiens avec la reine Thelma. Lyra espérait qu’il arrivait au moins à dormir et à manger. Elle n’y croyait pas beaucoup, mais bon…

Landry aussi lui rendait visite. De manière moins récurrente, mais il lui apportait toujours une tasse de thé et un livre. Kayden avait raison. Le domestique avait beau essayer de le cacher, en réalité, il appréciait la compagnie de la conteuse. Ainsi que celle de Madeleine avec qui il se chamaillait tout le temps. Au moins, cela faisait un peu d’animation à Lyra.

Quant à Thelma, contrairement à ce qu’elle lui avait dit le jour de son réveil, elle n'était pas venue s’entretenir avec elle. Lyra ne lui en tenait pas rigueur. La reine avait d’autres chats à fouetter que de venir au chevet de la jeune femme. Quelque chose comme une guerre imminente, par exemple. Néanmoins, Lyra voulait savoir comment allait son père. Madeleine avait bien essayé de rendre visite à monsieur Merryweather pour faire plaisir à sa dame, mais elle avait été arrêtée net par un des soldats qui gardaient le couloir des geôles. Alors, elle avait fait porter une lettre à l’intention de ses Majestés. Lettre toujours sans réponse.

Et la voilà, éternellement allongée dans son lit, à s’ennuyer ferme. D’autant plus qu’aujourd'hui, Landry n’était pas venu et qu’elle avait déjà terminé le roman qu’il lui avait apporté la dernière fois. Pas le meilleur d’ailleurs, une simple histoire de paysan cultivant ses choux. Rien de bien passionnant.

— C’est bon, je n'en peux plus ! éructa Lyra en faisant valser ses draps.

Elle enfila une des robes de chambre à sa disposition et sortit dans le couloir.

Oui, elle allait enfreindre les ordres des médecins et ceux de Madeleine, mais une minute de plus enfermée et Lyra en serait devenue folle. De toute façon, vu l'heure tardive, elle ne croiserait personne. Juste le temps d’un petit tour et ni vu ni connu, elle retournerait dormir. Personne n’en saura rien.

Et elle avait raison, les couloirs étaient vides. Tout en déambulant sans but précis, Lyra jetait un œil aux œuvres d’art. Elles étaient beaucoup moins nombreuses qu’à Polaris et aussi moins bien entretenues. En s’approchant d’une des statues, Lyra sentit l’odeur de poussière accumulée depuis de nombreuses années. Le doigt contre ses narines, elle réprima un éternuement.

La conteuse profita de l’effet du remède contre la douleur qu’elle avait bu un peu avant de sortir pour descendre les escaliers. Il n’était pas sage de s’aventurer plus loin. Même si, pour le moment, elle ne ressentait qu’un tiraillement dans sa jambe, comment allait-elle remonter une fois l’effet dissipé ?

Les mains contre la rambarde de pierre, elle hésita à descendre une nouvelle marche. Et alors qu’un dilemme interne se jouait dans sa tête, son sang se glaça. Quelque chose venait de lui frôler la jambe. Lyra baissa la tête, mais elle ne vit rien. Son cœur se mit à battre à tout rompre, et ses joues à picoter. De nouveau un frôlement. C’était étonnement doux.

Ses doigts se détendirent, tout comme sa colonne vertébrale, et elle reprit une respiration normale lorsqu’elle découvrit deux billes vertes qui la fixaient.

— Bonsoir, Archibald.

Le chat se colla une dernière fois contre elle, puis descendit le reste des marches d’un pas feutré. Lyra croyait au signe et ça, c'en était un ! Même si le félin n’en avait pas conscience, il venait de l’inviter à le suivre. Ce qu’elle fit sans tarder.

Lui non plus ne semblait pas avoir de destination précise. Il passait devant les portes closes que Lyra reconnut comme étant la salle du trône, celle de la Grande Salle et celle menant à l’escalier de la tour est. Finalement, et malgré tout ce qu’il s'était passé, elle gardait une assez bonne mémoire de la cartographie du lieu.

Gonflée de fierté, elle n’avait pas vu qu’Archibald s’était arrêté et faillit lui marcher sur la queue. Par réflexe, elle sauta en un pas de côté et se réceptionna sur sa jambe gauche. Mauvaise idée.

La douleur lui arracha un cri qu’elle étouffa rapidement en se mordant la main. Évidemment, le chat prit peur et se carapata, son pelage noir se confondant avec l’obscurité opaque qui entourait Lyra.

La conteuse tituba, nauséeuse après le pique de douleur. Au moins, elle arrivait toujours à marcher. Elle avait juste besoin d’un peu de temps pour calmer son mal de ventre et de repos pour sa jambe. Discernant une autre porte, un peu plus loin, elle boita jusqu’à celle-ci, priant pour qu’elle soit ouverte et que la pièce sur laquelle elle donnait dispose d’un sofa.

En se redressant pour attraper la poignée, elle remarqua une pancarte en bois à gauche de la porte. Heureusement qu’une large fenêtre lui faisait face. Éclairé par les rayons de la lune, Lyra parvint à déchiffrer, sans grande difficulté, les lettres en relief.

« Bibliothèque et Archives Royales d’Ambrume »

Au moins, elle était certaine d’y trouver une chaise pour s’asseoir.

Elle entra dans la bibliothèque aussi rapidement que sa jambe lui permettait et…

— Par le Soleil et la Lune…, ne put-elle s’empêcher de jurer.

Des couloirs d’étagères allant jusqu’au plafond et remplis de livres serpentaient devant elle. Elle emprunta une des allées et fit glisser ses doigts sur les dos des ouvrages. Jamais Lyra n’avait vu autant de livres dans un même endroit. Ce nouveau souffle lui ayant fait oublier la douleur, elle poursuivit ainsi sur toute la rangée.

Franchement, Landry, avec tous les romans présents ici, tu me ramènes une histoire d'éleveur de choux ? pesta-t-elle ironiquement contre son ami.

Si seulement elle avait pensé à prendre une bougie, elle aurait pu lire leur titre et en choisir un à ramener dans sa chambre. Enfin, autant en prendre un au hasard, ce ne sera pas pire que sa dernière lecture.

Aussitôt dit, aussitôt fait, elle avisa un livre épais à la couverture en cuir sombre. Avec un peu de chance, ce serait un roman d’aventure, histoire qu’elle voyage un peu depuis son lit.

À présent, elle avait vraiment besoin de s’asseoir. Sa tête jouait les toupies, tant qu’elle n’arrivait pas à marcher droit. Aidée par les étagères, elle continua jusqu’au bord de l’allée. Elle poursuivit son périple, tout en prenant garde à ne pas faire tomber d'énormes encyclopédies accrochées à des pupitres par de lourdes chaînes (ils pensaient vraiment que ces gros pavés allaient prendre leurs jambes à leur cou ? Ou que des personnes auraient assez de forces dans les bras pour partir en courant ?). Et plus elle avançait, plus les pierres qui parsemaient le sol se paraient d’une chaude lueur ocre. Pareil pour le bois des étagères. Une lumière diffuse qui semblait venir d’un peu plus loin sur la droite.

De là où elle était, Lyra entendit un crépitement agréable et une douce chaleur vint lui caresser la peau. Pour une personne sensée et qui ne devait pas se faire repérer, elle aurait dû rebrousser chemin et retourner dans sa chambre. Lyra, elle, avait besoin d’en savoir plus.

D'autant plus qu’elle reconnaissait cette tignasse rousse devant l’imposante cheminée.

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