Prologue

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La nuit étendait son voile à Brest lorsqu'Antoine arriva à destination. La veille, il avait loué un appartement surplombant la base navale, un point d'ancrage temporaire pour son retour en Bretagne. Auteur de polars à succès, Antoine connaissait depuis quelques mois une traversée du désert littéraire. Les mots lui échappaient, les idées s'effaçaient. Peut-être que revenir ici raviverait sa flamme.

La semaine dernière, en allant consulter le médecin suite à un malaise vagal, il feuilleta un magazine. Son regard s'arrêta sur un article intrigant. C'était comme si ce malaise avait ouvert une porte vers un passé révolu, éveillant en lui l'appel de son enfance. ll était question d'un phare près de Brest, un lieu où plusieurs personnes avaient disparu dans des circonstances inexpliquées après y avoir passé une nuit. Cette mention fit resurgir de lointains souvenirs, un frisson le parcourut. Antoine connaissait ce phare. Enfant, il passait souvent devant en longeant la côte. Il aimait observer l'horizon, imaginant ces moines qui, jadis, avaient tenté de s'établir sur ce minuscule bout de terre battu par les vents. Ils avaient cru pouvoir y cultiver des fruits et légumes, mais la nature hostile avait vite eu raison d'eux. Depuis, ce lieu portait un nom chargé de solitude et de mystère : l'Île Vierge.

La curiosité d'Antoine s'éveilla. Tirant son téléphone de sa poche, il se mit à chercher des informations sur cette prétendue malédiction. Plusieurs articles faisaient état de ces disparitions inquiétantes. Elles ne survenaient pas fréquemment, mais avec une régularité troublante : environ une par an. Aucun corps n'avait jamais été retrouvé. Aucun indice tangible. Comme s'ils s'étaient évaporés.

Une étrange fascination s'empara d'Antoine, comme si l'appel mystérieux du phare l'invitait à plonger dans une histoire oubliée. Pour la première fois depuis longtemps, l'idée d'une nouvelle histoire brillait dans son esprit, comme une lueur dans l'obscurité. Qui étaient ces disparus ? Que s'était-il réellement passé sur cette île ? Une sensation qu'il croyait endormie s'éveilla en lui : il était face à une histoire qu'il pourrait raconter. Mais cette fois, la réalité prendrait le pas sur la fiction. Les échos des disparus semblaient l'appeler, comme s'ils attendaient qu'il explore la vérité derrière leur mystère, une vérité qui pourrait le rapprocher de ses propres démons. Chaque disparu avait peut-être un lien avec ses récits, et cette connexion troublante le hantait déjà.

En revenant chez lui, il appela son éditeur. Leurs échanges le plongeaient à nouveau dans le monde de l'écriture, une bulle d'optimisme qu'il n'avait pas ressentie depuis des mois. Lorsqu’il lui déclara qu’il partait en Bretagne dès demain, il lui souhaita un bon séjour et n’omit pas de prendre garde aux rhumes bretons. Il connaissait Antoine. Il agissait souvent avec impulsion.

— Oublierais-tu mes racines bretonnes ?

— Tu n’es pas retourné en Bretagne depuis quelques années !

— Et alors ? J’ai toujours du sang breton qui coule dans mes veines.

— Nous sommes en novembre et vu le temps qu’ils annoncent…

— Tu sais, Daniel. J’ai conscience que les Parisiens disent fréquemment qu’en Bretagne, il pleut. Mais sache une chose ! La pluie tombe constamment sur les cons et les cons ne sont pas forcément Bretons ! Sur ces mots, Kenavo !

Antoine avait de la famille, mais il avait rompu tout contact avec elle. En revanche, il continuait d'échanger de temps à autre avec son frère, Henri. Il ignorait ce que ses parents devenaient. Henri ne lui parlait jamais d’eux. Ce n’est pas qu’il s’en inquiétait. Avec le temps, il avait appris à vivre sans eux. Lorsqu’il leur affirma son intention d’être auteur, aucun proche ne le soutint. En 2020, quelle indécence ! Se lancer en pleine épidémie mondiale, alors que le milieu culturel demeurait en berne ? Antoine possédait des ambitions beaucoup trop hautes. Il finirait par rentrer tôt ou tard pour avouer à son père qu’il aurait dû l’écouter. Mais, Antoine n’était jamais revenu. Il avait réussi. Il avait publié un premier livre qui fut un véritable succès puis un second qui l’était encore plus. Mais au fond de lui, un sentiment de vide le rongeait. Le retour chez ses parents ne faisait qu'amplifier cette sensation. La pression était immense sur ses épaules pour le troisième. Inopinément, il bloquait.

Lorsqu’il arriva à sa location, il rencontra un homme d’une soixantaine d’années, à l’air à la fois chaleureux et curieux. Vêtu d’un pull marinière et d’un pantalon noir, le propriétaire affichait un sourire qui trahissait une certaine fierté. Ses yeux pétillants d’excitation trahissaient son admiration pour Antoine. Il proposait dans sa location, un étalage de livres sur une étagère, des titres allant des classiques aux thrillers contemporains, témoignant de son amour pour les mots.

— Vous êtes bien Antoine Morin, n’est-ce pas ? demanda-t-il en tendant une main ferme.

Sa voix, bien que légèrement tremblante, portait une note de respect. Elle toucha le jeune auteur.

— J’ai lu tous vos romans. Je suis impressionné par la qualité de vos textes et la maitrise que vous posséder pour le suspense !

Antoine, surpris par cette reconnaissance, ne put s’empêcher de sourire. Ce n’était pas la première fois qu’on lui faisait ce type de compliments, mais c’était la première fois qu’il les recevait dans un cadre si intime, loin de la frénésie des salons littéraires parisiens. Le propriétaire était passionné, et ses yeux brillaient d'un enthousiasme contagieux.

— Vous savez, mes amis et moi, nous avons souvent discuté de vos intrigues. Vous arrivez à nous plonger dans l’angoisse avec une telle habileté ! continua-t-il, tout en ouvrant la porte de l’appartement. Avec ma femme, j'ai même organisé des soirées où nous lisions un de vos livres à voix haute. Ça nous a permis de nous rapprocher, de partager nos frayeurs.

Antoine se sentit surpris et ému par ce témoignage. Il n'était pas seulement un auteur à succès ; il était aussi celui qui tissait des liens entre des inconnus par le biais de ses histoires.

Alors qu'ils entraient dans l'appartement, le propriétaire lui montra tout ce qu'il avait à disposition : une cuisine simple mais fonctionnelle, un salon accueillant dont les murs étaient ornés de souvenirs de la mer. Une vue imprenable sur la base navale de Brest, où les silhouettes des navires se dessinaient dans le crépuscule, ajoutait une dimension presque mélancolique à son séjour.

— J'aimerais savoir une chose… est-ce que vous envisagez d'écrire sur la Bretagne ? quémanda-t-il, avec un enthousiasme dans la voix. Avec nos légendes locales, l’inspiration vous manquera pas. »

Antoine sentit une connexion se former, un pont solide entre leurs mondes, et une part de lui se mit à apprécier cette interaction chaleureuse. Pourtant, au fond de lui, une petite voix lui murmura que ce bonheur simple pourrait cacher des ombres, tout comme ses récits.

— Si je suis ici, c’est parce que je m’intéresse à l’une de vos malédictions qui pourraient m’aider à me lancer dans mon prochain roman noir.

— Ah, oui. Et, à quelle malédiction songez-vous ?

— À celle du phare de l'île vierge.

— Vous parlez de ce phare à côté duquel rien ne pousse ?

— Oui, c’est cela.

— Les victimes qui ont disparu sont en particulier des femmes.

— Tiens, donc. C’est un élément que j’ignorais.

— Cependant, je ne vous conseille pas de vous y rendre pour y passer une nuit.

— Pourquoi ça ?

— On ne sait jamais ce que l’on peut y trouver.

— N’allez pas me faire croire que vous craignez cette malédiction ou leur fantôme à ces disparus.

— Ce n’est pas qu’une malédiction. Ce sont des faits, répliqua le propriétaire. Prenez garde à vos arrières. Je préfère prévenir que guérir. Il serait dommage qu'une si belle plume comme la vôtre disparaisse à son tour.

Le bailleur le laissa seul dans l’appartement. Antoine alluma la télévision et regarda les différentes chaines d’information. On y déclarait un nouveau refus d’obtempérer dans la région marseillaise. On avait retrouvé le corps d’une jeune fille disparue depuis plus d’un an. Puis, cette guerre au Moyen-Orient où s’ajoutaient, chaque jour, des morts sur la liste des chaises vides à la suite des attentats du 7 octobre.

— Que l’on soit lundi ou dimanche, rien ne changera dans ce pays. On donnera toujours de mauvaises nouvelles. Comment voulez-vous que les Français se sentent mieux dans leur vie si on ne cesse de les gaver avec de piètres informations ?

Il éteignit la télévision et décida d’aller prendre une douche. Il se regarda dans le miroir. D’ici à quelques années, il aura quarante ans. Sa jeunesse, il ne l’aura pas vu passer. Quelques rides se laissaient percevoir sur son front. Il était plutôt bien conservé pour son âge. Cependant, il n’avait toujours pas d’enfant. Il n’avait jamais réussi à tourner la page depuis sa rupture avec Estelle, qui l’avait manipulé avec une habileté troublante.

En sortant de la douche, le sommeil l’attrapa. Mais avant que l'obscurité ne l'enveloppe, il ressentit un dernier élan de nostalgie, une envie irrépressible de se reconnecter avec ses racines. Revoir des paysages qu’il côtoyait quotidiennement autrefois lui apporta un peu de baume dans le fond de son cœur. Il se remémora les falaises abruptes qui plongeaient dans l’Atlantique, les vagues qui s’écrasaient avec fracas sur les rochers, laissant derrière elles des éclats d'écume scintillante. Il n'omit pas les phares, sentinelles de la mer, veillant sur les marins d’un autre temps, des silhouettes familières dans le tableau de sa jeunesse.

Demain, il retournera chez ses parents. Les retrouvailles risquent d'être brutales. Pas de nouvelles durant plusieurs années, et revenir ainsi, subitement. La peur de la déception et le désir d'approbation se mêlaient en lui, créant un tourbillon d'émotions qu'il peinait à contrôler. Il se souvenait de ses longues promenades sur le bord de mer, des soirées passées à scruter le phare de l'île Vierge. Chaque coin de cette terre lui était familier, chargé de rires et de secrets murmurés au gré du vent.

Il ne pouvait s’empêcher de se demander comment ce retour serait accueilli. La peur de la déception et le désir d'approbation se mêlaient en lui, créant un tourbillon d'émotions qu'il peinait à contrôler. Allait-il retrouver le réconfort d’un foyer chaleureux ou la froideur d’un silence pesant, rappelant les nombreuses années de séparation ? Sa mère sera certainement tendre avec lui, mais concernant son père, c'était une autre histoire.

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