Chapitre 1

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Les parents d’Antoine vivaient à Lilia, une commune située face au phare de l’île Vierge. En prévision de son retour, il avait réservé une nuit sur cette île, contactant le propriétaire des lieux pour organiser son séjour. Bien qu’il ait évité d’aborder la question de la malédiction qui entourait le phare, les murmures dans le bourg ne manquaient pas d’évoquer un nouveau meurtre dans la région. Pour connaître l’actualité du moment, Antoine décida de se rendre au bar central.

En poussant la porte, un silence soudain s’installa, et tous les regards se tournèrent vers lui. Le bar était un refuge pour les hommes du bourg, un sanctuaire où les soucis du monde extérieur s’évanouissaient. Les habitués, principalement un groupe d’anciens, se retrouvaient ici pour échapper à leur vie conjugale et partager des secrets, des rires complices. Antoine pouvait les entendre échanger des anecdotes. Certaines étaient drôles, d'autres teintées de mélancolie, tandis que le cliquetis des chopes et les éclats de voix formaient une toile sonore vivante.

L’odeur des galettes, spécialité de la maison, se mêlait aux fragrances de la mer. Antoine connaissait bien Paul, le propriétaire, qui était grand, mince, et avait un front légèrement dégarni. Ensemble, ils avaient partagé des aventures d’adolescents, des escapades à la recherche de trésors perdus sur la plage, ainsi que des rêves de grandeurs qui s’étaient effacés avec le temps.

— Par tous les tonnerres de Brest, Antoine Morin est de retour sur ses terres ! s’exclama Paul en lui ouvrant les bras.

Les conversations reprirent leur rythme effréné. Certains clients commençaient à parler en breton, comme pour se prémunir des oreilles indiscrètes, tandis que d’autres craignaient d’être écoutés. Antoine lança à Paul :

— Un court café, c’est possible ?

— Bien sûr ! C’est même moi qui te l’offre, en souvenir du bon vieux temps ! Ta mère sait que tu es dans les parages ?

— Non, pas encore.

— Ça va lui faire un choc quand elle te reverra.

— Je m’en doute.

— Qu’est-ce qui te ramène dans le coin ?

Antoine prit une profonde inspiration, conscient que sa réponse pouvait changer la dynamique de leur discussion.

— Je préfère être franc dès le départ. Je reviens au sujet de la malédiction concernant notre phare. Tu te souviens de celui où l’on aimait regarder les mouettes voler ?

— C’est vite dit ! On prenait plutôt du plaisir à leur tirer dessus.

— C’étaient des bêtises de gosses.

—Effectivement. À ce propos, tu as des mômes ?

— Non.

— Une femme, au moins ?

— Non plus.

— Bah, alors ! Qu’est-ce que tu fous ?

— Je suis très bien ainsi. Et toi ?

— Bah, j’ai des enfants. Ils sont cependant partis avec leur mère, qui m’a quitté il y a deux ans pour un Réunionnais.

— Je préfère mieux être seul que mal accompagné.

— À qui le dis-tu ! Le principal est de rester en harmonie avec ce que nous sommes. En tout cas, ça fait plaisir de te revoir.

— Et concernant la malédiction du phare, pourrais-tu m’en dire un peu plus ?

— Sincèrement, tu devrais passer à autre chose.

— Pourquoi ?

— Tu vas finir par y laisser ta peau à ton tour.

— J’ai entendu dire que les disparitions concernaient juste des femmes.

— Tu ne lâcheras jamais le morceau !

— Tu me connais bien ! On ne me change pas.

— Oui, je le sais. Quand tu as une idée dans la tête, tu vas toujours au bout de tes objectifs.

— Ce phare est merveilleux. Pourquoi lui coller une misère sur le dos ? Il a besoin qu’on l’entretienne et surtout pas qu’on l’abandonne.

— Deviens son gardien !

— Tu sais très bien que tout est automatisé aujourd’hui.

Antoine était conscient que certaines vieilles oreilles essayaient d’écouter leur conversation, mais il n’avait rien à se reprocher. Les histoires de disparitions, murmurées dans des coins sombres du bar, résonnaient encore dans son esprit alors qu’il s’apprêtait à quitter les lieux, comme un écho lointain d'un danger imminent.

En quittant le bar, il remercia Paul pour le café, puis se dirigea chez ses parents.

Leur maison n’avait perdu aucun de ses charmes rustiques bretons. La bâtisse, avec son toit en ardoise sombre légèrement incliné, se dressait fièrement face à l’océan, un témoin silencieux des tempêtes et des calmes apaisés. Les murs épais en pierres grises, patinés par le temps, résistaient tranquillement aux vents marins qui s’engouffraient avec force. Une cheminée en granit trônait dans le salon, toujours prête à dégager sa chaleur réconfortante lors des longues soirées d’hiver.

Les volets, autrefois verts, avaient pris une teinte bleue, rappelant le ciel breton lors des jours ensoleillés, et les fenêtres laissaient entrer la lumière, illuminant les pièces d’un éclat doux et naturel. Antoine se souvenait des après-midis passés à contempler le paysage depuis ces fenêtres, les vagues se brisant contre les rochers, un théâtre de nature qui ne cessait jamais de l’émerveiller.

Autour de la demeure, son père entretenait un jardin qui, bien que vieillissant, conservait une certaine beauté même à l'approche de l'hiver. Des hortensias fanés, aux couleurs délavées par le temps et le froid, ajoutaient une touche nostalgique aux plates-bandes, tandis que quelques ajoncs, robustes face aux intempéries, résistaient encore vaillamment. Les herbes maritimes, quant à elles, dansaient au gré du vent, apportant un parfum salin qui rappelait la proximité de la mer. L’odeur de la terre humide, mélangée à celle des feuilles mortes, créait une atmosphère automnale unique, éveillant en Antoine des souvenirs d’enfance, des journées passées à jouer entre les rangées de plantes.

Avant de pénétrer dans la cour pavée, Antoine se dirigea vers la cloche à l’entrée. C’était un vieux souvenir de famille bien ancré dans sa mémoire. Les murets en pierre, entourant la maison, offraient une protection contre les rafales du vent, mais aussi un sentiment de sécurité, comme un cocon bienveillant. En sonnant à deux reprises, il ressentit un mélange d’excitation et d’appréhension, comme si chaque tintement était une invitation à renouer avec son passé.

Soudain, il aperçut une silhouette s’approcher. Une femme mince, vêtue d'un tablier, plissait ses yeux en le reconnaissant. Son visage s'illumina d'un sourire rayonnant, et Antoine sentit son cœur se réchauffer à cette vue familière, celle de sa mère, qui restait l'ancre de son enfance.

— Non, ne me dites pas que c’est un rêve. C’est bien toi ?

— Oui, c’est moi.

— Oh, mon garçon, viens dans mes bras. Tu m’as tellement manqué. Pierre ! Antoine est de retour.

Son cœur battait la chamade alors qu'il attendait l'arrivée de son père. Allait-il être aussi ouvert que sa mère ? Antoine savait que l'accueil ne serait pas le même. Adélia l’invita à entrer dans la maison.

Antoine remarqua que les poutres, apparentes en bois, tenaient le coup malgré les années qui passaient. Le parquet avait vieilli et la grande cheminée en pierre était toujours présente. Les meubles en chêne massif, patinés par le temps, et les tissus aux motifs marins ou bretons ajoutaient de l’authenticité au lieu.

— Comment oses-tu ? dit une voix dans son dos.

Antoine se retourna. La colère de son père le frappa comme une vague, mais au fond, il savait qu'elle cachait une profonde déception. Il se sentit partagé entre l'envie de s'excuser et celle de se défendre.

— Bonjour, papa.

— Ah, non ! Pas de ça, avec moi !

— Pierre ! Qu’est-ce qu’il t’arrive ?

— Voilà des années qu’il a quitté la Bretagne. Nous n’avons jamais reçu un signe de vie de sa part. Où sont passés les joyeux Noëls, les bonnes années ? Toi, tu le prends dans tes bras comme s’il n’était jamais parti.

— Ça reste notre enfant !

— Ça n’est plus le mien ! dit-il en tournant les talons dans sa cour pavée.

— Quel accueil, lâcha Antoine à l’égard de sa mère.

— Il faut le comprendre. Je me suis également fait du souci durant toutes ces années. Heureusement que tu passais de temps à autre à la télévision pour tes livres.

— Tu les as lus ?

— Aux yeux de ton père, je n’ai pas le droit de les lire. Mais, à la médiathèque, avec Marinette, j’ai pris le temps de les découvrir.

— Il est toujours aussi rustre.

— C’est un gros nounours avec un cœur tendre.

— Certes, depuis la dernière fois, il semble bien se porter, ajouta-t-il en faisant allusion à sa corpulence.

— Les traitements pour son diabète ne l’arrangent pas. Que veux-tu boire ?

— Je n’ai pas envie de jouer à l’incruste plus longtemps. Et puis, j’aurais dû vous prévenir avant de passer.

— Ce n’est pas faux. Le principal est que tu t’en aperçoives. Mais, tu sais, je demeure une maman avant tout. Peu importe la façon dont tu t’es comporté à mon égard, je resterai toujours près de toi pour effectuer mon devoir.

— Excuse-moi pour mon silence.

— Tu es tout pardonné, mon petit. Qu’est-ce qui te ramène par ici ?

Antoine se demanda s’il devait dire la vérité à sa mère. Durant des années, elle s’était inquiétée de son absence. Devait-il ajouter de l’angoisse en lui parlant de la malédiction du phare ?

— Un coup de nostalgie, répondit-il enfin. J’avais envie de retrouver des sentiers de randonnées qui ont bercé mon enfance.

— Il y en a certains que tu ne peux plus parcourir. La mer ne cesse de monter et de gronder. J'ignore si notre maison tiendra bien longtemps. T'en souviens-tu du phare que tu aimais voir avec ton ami, Paul ?

— Oui, pourquoi ?

— Autrefois, on pouvait s’y rendre lorsque la marée était basse. De nos jours, on le peut encore, mais prochainement, cela deviendra de plus en plus compliqué. La mer reprend ses droits.

— Vous avez de la marge avant qu’elle ne vienne dans votre jardin.

— Pas autant que tu ne l’imagines. Ils annoncent une tempête pour demain. Je crois que ça stresse également ton père.

— Oui, le monde change et pas dans le bon sens.

Antoine retourna dans l’appartement qu’il avait loué à Brest. Sur son ordinateur, il s’informa sur les différentes disparitions en rapport avec le phare. Effectivement, ces enlèvements touchaient uniquement des femmes. Néanmoins, ce qui l’interrogeait, c’était la manière dont l’affaire était étouffée après chaque incident. On ne retrouvait aucun corps, et l’on supposait que les concernées s’étaient noyées. Si c’était le cas, la mer les aurait rejetées quelque part. Ces disparitions lui paraissaient de plus en plus étranges.

Lors de son excursion dans le bourg de ses parents, il comprit que la légende locale alimentait les rumeurs sombres autour du phare. À qui ces rumeurs pouvaient-elles profiter ?

Il tourna en rond, s’acharnant à rechercher un petit indice sur Internet. Soudain, son téléphone sonna. Il ne fit pas attention à l’interlocutrice qui l’appelait.

— Antoine, c’est moi.

— Julie. Que me veux-tu ?

Julie, c’était son ex. Il l’avait quittée brutalement lorsqu’il avait déserté la Bretagne. Les langues se déliaient rapidement. C'est pourquoi elle avait certainement dû apprendre son retour.

— J’ignorais si tu avais changé de numéro.

— Ça ne répond pas à ma question.

— Je t’ai aperçu ce matin.

— Comment ça ?

— Je sais que tu es revenu parmi nous et…

— Je t’arrête immédiatement, la coupa-t-il. Tu dois m’oublier.

— Pourquoi ? Tu sais très bien que…

— Non, Julie. Si j’ai mis un terme à notre histoire, ce n’est pas parce que l’on ne se voyait plus.

— On pourrait quand même essayer de se retrouver pour échanger, proposa-t-elle.

Antoine songea aux instants vécus dans ses bras. Julie demeurait séduisante, mais elle ne méritait pas un homme comme lui. Il était incapable de lui consacrer du temps. De plus, il ne ressentait plus rien à son égard.

— Ce serait une mauvaise idée. Cela raviverait des souvenirs qui doivent demeurer là où ils sont.

— Pourquoi ne nous laisses-tu pas une chance ?

— Parce que je n’ai plus de sentiments pour toi, rétorqua-t-il franchement. Et puis, je suis juste de passage dans le coin.

— Pourquoi ?

— J’ai mes raisons.

— Est-ce en rapport avec le phare de l’île vierge ?

— Comment ça ? demanda-t-il, s’interrogeant sur sa question.

— Je croyais que tu étais revenu pour sa malédiction.

— Je ne vois pas à quoi tu fais référence. Pardonne-moi, mais je suis claqué ce soir. Je vais me coucher.

— Bonne nuit.

— À toi aussi.

Jamais il n’aurait pu s’attendre à un tel appel. Comment savait-elle qu’il était de retour pour le phare ? Serait-ce Paul, son ami, qui lui en aurait parlé ? De toute évidence, demain, il ira dormir dans ce phare et verra bien ce qu’il y trouvera.

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