Chapitre 3
Une semaine plus tard, la tension était palpable. L’éditeur d’Antoine Morin harcelait les autorités, inquiet de la disparition de son auteur et de son ami. Au bout d'une semaine sans nouvelles, un capitaine de la gendarmerie nationale de Lannilis fut dépêché sur place. On jugeait préférable qu’une personne extérieure à la région prenne en main la situation. La disparition d’Antoine s'ajoutait à une série de faits similaires survenus au phare de l’île vierge, et une enquête devait se résoudre rapidement, même si, pour l’instant, aucun corps n'avait été découvert.
Le capitaine, Anna Bourgeois, avait une allure qui imposait le respect. À trente-deux ans, elle avait déjà su s’imposer au sein de la gendarmerie nationale. Sa stature élancée et athlétique renforçait cette impression d’autorité naturelle. Ses yeux d’un bleu acier ne laissaient jamais transparaître le moindre doute ; toujours vifs et alertes, ils scrutaient son environnement avec une attention minutieuse. Sous son allure impeccable, elle cachait une détermination farouche, une volonté de fer à toute épreuve. Ses cheveux roux, souvent attachés en queue de cheval soignée, reflétaient son caractère pratique et ordonné. Mais, derrière cette façade de femme de pouvoir, se trouvait une personne profondément humaine, attentive aux détails et à l’écoute de son équipe, prête à se battre pour ceux qui n'avaient plus de voix.
Anna venait d’Alsace et ne connaissait pas la Bretagne. C’était la première fois qu’elle mettait les pieds dans cette région. Lorsqu’elle avait le droit à des vacances, elle se dirigeait toujours vers le sud de la France, attirée par le soleil et les plages dorées. Mais cette fois, c'était différent. Elle gara son véhicule sur le parking de la gendarmerie nationale, le cœur battant, et se présenta à l’accueil. On lui indiqua le chemin à suivre pour trouver le bureau du capitaine Landreau. Ensemble, ils allaient devoir faire équipe. Elle avait pris soin de se renseigner un peu sur lui avant son arrivée. Son profil laissait entrevoir des traits durs, rustres. Sera-t-il aimable ou, au contraire, malveillant à son égard ? Elle allait bientôt le découvrir.
Elle cogna à la porte, et une voix, froide et distante, lui répondit :
— Qui frappe ?
— Le capitaine, Anna Bourgeois.
— Je suis à vous dans cinq minutes. Patientez dans le couloir.
Les cinq minutes se transformèrent en un quart d’heure, et Anna sentit une impatience grandissante l’envahir. Si c’était ainsi qu’il résolvait une enquête, elle se sentait mal partie à ses côtés. Lorsque la porte s’ouvrit enfin, elle se trouva face à un homme dont le regard la scruta avec un mélange d’évaluation et de désintérêt. C’était comme s’il l’examinait, la déshabillant de haut en bas, puis de bas en haut, pour évaluer si elle pouvait faire l’affaire.
— Bonjour, Capitaine Landreau.
— Bienvenue à vous, Capitaine Bourgeois. Vous êtes en avance.
— En effet. Vous êtes en retard, rétorqua-t-elle, la fermeté de sa voix trahissant son impatience.
— Ensemble, nous équilibrerons cette ponctualité. Venez dans mon bureau et asseyez-vous.
Anna observa les gestes de son nouveau partenaire. Il dégageait une impression de supériorité, comme si le fait d’être sur son territoire lui conférait un certain pouvoir. Était-ce cette attitude qui se cachait derrière son apparence de gendarme aguerri ?
— J’ignore si vous resterez longtemps dans la région, commença-t-il.
— Pourquoi ? Avez-vous retrouvé Antoine Morin ?
— Non, pas encore. Et, le retrouvera-t-on ?
— Ce n’est pas la première fois qu’une disparition a lieu en rapport avec ce phare. Je me suis renseignée sur ce dossier durant ma route.
— Je vous arrête immédiatement. Les légendes locales, vous pouvez les oublier !
— Ai-je mentionné des légendes ? répliqua-t-elle sèchement, son regard perçant se fixant sur lui.
— Capitaine Bourgeois, vous êtes ici pour résoudre une enquête et non pour spéculer.
— Capitaine Landreau, le coupa-t-elle. Si je suis ici, c’est parce que je suis étrangère à votre région dans cette affaire. Le commandant Maréchal a contacté mon commandant, qui m’a choisie pour résoudre rapidement l’enquête à vos côtés afin qu’elle ne prenne pas plus d’ampleur que cela.
— Ce qui signifie ?
— Que nous allons devoir coopérer.
— On m’avait prévenu que vous aviez un caractère trempé. J’espère qu’il le sera d’autant lorsque vous entamerez les interrogatoires.
— À ce propos, les avez-vous commencés ?
— Non. J'enquête pour le moment sur un autre meurtre qui a eu lieu dans le centre-ville de Lannilis. On recherche un chauffard qui n’a pas hésité à écraser de sang-froid un jeune cycliste. Un événement qui n’a rien à voir avec l’enquête que l’on vous a confiée.
— Je dois la mener en collaboration avec vous.
— Vous la mènerez seule, capitaine Bourgeois. Je n’ai pas de temps à perdre avec les disparus d’un phare. Avec le manque d’effectifs, je ne peux pas être sur tous les fronts.
— C'est également le cas dans ma gendarmerie en Alsace. Cela ne nous empêche pas d’effectuer tout ce que l’on nous demande. Je préviendrai dans ces circonstances le commandant Maréchal.
Le capitaine Landreau serra fortement la mâchoire. Cette nouvelle venue ne lui plaisait guère. Physiquement, elle était très ravissante, mais son attitude l’agaçait profondément. Il n’avait d’autre choix que de coopérer. Ils allaient devoir résoudre rapidement cette affaire pour qu’elle puisse quitter les lieux le plus vite possible. C’était très dur de mettre son orgueil de côté, mais il prit sur lui en lui répondant :
— Je vais transmettre l’enquête à une autre gendarmerie, et nous allons mener celle-ci ensemble.
— Seriez-vous le seul capitaine dans cette gendarmerie ?
— Le dernier a été blessé lors d’une manifestation à Brest. Et les flics, c’est comme les médecins. Ça ne court pas les rues et ça ne se remplace pas en claquant des doigts.
Anna était ravie, car elle ne s’était pas laissée abuser par sa corpulence ou sa taille. Le capitaine Landreau mesurait près d’un mètre quatre-vingt-cinq. Sa carrure était solide, mais légèrement marquée par les années. De fines rides commençaient à se dessiner autour de son regard et sur son front, témoignant de longues nuits passées à résoudre des affaires délicates. Ses cheveux, autrefois brun foncé, étaient désormais poivrés et salés, coupés court et soignés. Ses yeux d’un marron profond paraissaient scruter tous les détails, intimidant ceux qui croisaient son regard. Anna s’était fait respecter dès le départ, mais à quel prix ? Si elle s’était contentée de mener une enquête seule, on lui aurait reproché son manque d’autorité. En revanche, elle aurait préféré entamer cette enquête dans de meilleures conditions, avec un bon partenaire.
Le capitaine Landreau se leva pour lui faire signe que son entretien était terminé et qu’ils allaient commencer à travailler immédiatement. Anna remarqua sa démarche assurée, mais elle percevait tout de même une certaine raideur. Était-ce dû au stress qu’elle lui provoquait ou à des blessures passées ?
— Où dormez-vous ?
— Le commandant m’a indiqué que je pouvais dormir à la caserne.
— Aïe.
— Ça pose un problème ?
— C’est très rustique.
— Je n’ai pas le choix.
— L’adjudant Marin a une amie qui pourrait vous héberger dans un appartement le temps de l’enquête. Cela serait toujours plus confortable. Et ce lieu n’est pas loin, c’est à deux pas d’ici. Je peux voir avec lui, si cela vous dit.
— Avec plaisir. Je vous remercie, rétorqua Anna, surprise par cette intention.
— Dans ce cas, je vais voir Marin si l’appartement est disponible. Si c’est le cas, je vous y emmène tout de suite, et nous débuterons ensuite notre enquête.
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