Chapitre 4
Paul Morvan menait une vie comme les autres dans le centre-ville de Plouguerneau. Son bar, véritable cœur battant du quartier, accueillait chaque jour des clients habituels qui venaient pour boire un verre, lire le journal ou discuter des dernières actualités locales, régionales, nationales, voire internationales.
Dans cette ambiance chaleureuse, des échanges passionnés avaient lieu, comme ceux concernant ce chauffard qui avait froidement écrasé un cycliste à Brest. Les avis fusaient : certains défendaient l’accusé avec fougue, quand d’autres, au contraire, l'accablaient pour son acte insensé. Il y avait toujours des débats respectueux, en contraste avec les plateaux de télévision où chacun se coupait la parole à tour de rôle.
— Lorsque je vois tous ces vélos qui vont manifester demain pour celui qu’on a tué, je trouve ça honteux, lança Michel, un habitué au ton acerbe, tout en faisant tourner le contenu de son verre.
— Oh, ne dis pas ça, Michel ! Le petit n’a pas demandé à mourir, et il est important qu’on le soutienne ! s’indigna André, en se penchant en avant, comme si sa position pouvait influencer l’avis de Michel.
— Le soutenir de quoi ? Il est mort ! Ça ne va pas le faire revenir ! Je suis d’accord sur le fait que le chauffard est un criminel, mais certains cyclistes ne respectent pas non plus le code de la route. L’autre jour, quand je me suis rendu ici, j’ai failli trébucher, car il y en a un qui n’a pas respecté la priorité à droite alors que je traversais.
Paul, en servant des pintes, se remémora un après-midi d’été. C'était lors de son adolescence. Il avait accompagné Antoine avec son vélo le long de la côte. Ils avaient ri de leurs mésaventures, se défiant l’un et l’autre à séduire une fille puis à l'embrasser avant le coucher du soleil. Antoine n'était pas très bon dans ce domaine. Bien que timide, Paul le poussait régulièrement à ne jamais reculer devant une fille. Mais aujourd'hui, l'ombre de sa disparition allait planer sur le bar, assombrissant l’ambiance qui avait toujours été vivante et pleine de rires.
— Effectivement, ils sont beaucoup à penser qu’ils ne peuvent pas créer d’accident, acquiesça André, revenant à la réalité.
— Tu sais, bien sûr, on ne peut pas faire le poids face à une voiture d’une tonne. Mais, un vélo qui vient à bonne allure en pleine descente, ce n’est pas mieux pour des seniors comme nous, ajouta Michel avec un clin d'œil.
— En attendant, voici votre chopine, messieurs, intervint Paul, en déposant les verres avec un sourire forcé.
— Pourrais-tu me donner un millionnaire, mon petit Paul ?
— Avec plaisir, Michel.
— Qu’est-ce que tu veux faire d’un millionnaire à ton âge ?
— Bah, rien. Si je gagne un million, je pourrais en faire moins profiter à mes enfants. Ma femme, ça ne risque pas, comme elle est six pieds sous terre.
— Fais donc gaffe à ce que son fantôme ne te hante pas !
La plaisanterie fit rire quelques clients, mais Paul ne put s’empêcher de ressentir un frisson d'inquiétude. Brutalement, l'atmosphère se refroidit avec l'arrivée de deux gendarmes en tenue civile. Leur présence était assez rare, et Paul s'interrogea sur ce qui pouvait justifier une telle visite. L’un d’eux, imposant, s’avança vers lui.
— Je suis le capitaine Landreau, et voici le capitaine Bourgeois. Vous êtes bien, monsieur Morvan ?
— Oui, c’est moi. Il y a un problème ?
— Pas pour le moment, ajouta Anna. Connaissez-vous Antoine Morin ?
— Bien sûr ! dit Paul en levant légèrement ses épaules. Nous sommes amis depuis l’adolescence.
— L’avez-vous vu récemment ? demanda Anna, son regard perçant scrutant celui de Paul.
— Il lui est arrivé quelque chose ? répliqua-t-il avec angoisse.
— Nous l’ignorons. C’est pour cela que nous venons à votre rencontre. Par ailleurs, nous aimerions savoir si vous l’avez croisé ces derniers jours.
— Il est venu, il y a un peu plus d’une semaine, intervint Michel, se mêlant toujours de ce qui ne le regardait pas.
Laurent Landreau se retourna et observa le vieil homme. Anna remarqua les yeux de Paul, qui trahissaient un mélange d’inquiétude et de réticence.
— Ah, oui. Et, que voulait-il ?
— Je n’écoute pas les conversations, mais il a discuté avec Paul.
— De quoi avez-vous parlé ? demanda Anna, en adoucissant son ton légèrement.
— Je n’ai aucunement envie d’être suspecté de quoi que ce soit. Je fais mon travail, c’est tout, répondit Paul, visiblement sur la défensive.
— Nous recherchons simplement monsieur Morin, ajouta Anna. Pour l’instant, il n’y a pas de meurtres, mais il a disparu depuis une semaine.
— Qui vous en a informé ?
— Monsieur Morvan. C’est nous qui menons l’interrogatoire et pas vous. Peut-être préférez-vous une convocation à la gendarmerie, intervint le capitaine Landreau, d’une voix ferme.
— Non, c’est bon.
— Alors, de quoi avez-vous parlé ?
— Lorsque j’ai aperçu Antoine, j’ai été surpris de le revoir, car cela faisait plusieurs années qu’il avait quitté la Bretagne. Je lui ai demandé la raison de son retour et il a été cash dès le départ. Il enquêtait sur une malédiction.
— Quelle malédiction ?
— Celle d’un phare.
— Quel phare ? Ils sont nombreux dans le coin, s'exaspéra Landreau.
— Celui de l’île Vierge.
— Il y en a deux sur cette île ! remarqua Anna, l'intrigue grandissant dans son esprit.
— L’un est automatisé depuis 2010 et l’autre, on peut y dormir la nuit. Mais, on voit avant tout celui qui fait soixante-quinze mètres de haut. C’est le plus grand au monde. Antoine et moi, on disait souvent que c’était notre phare. Quand on était jeunes, on aimait parcourir les sentiers le long de la côte. Je me souviens d’une fois, où l'on faisant nos devoirs en attendant de voir arriver le coucher de soleil. C’était magique.
— Donc il enquêtait sur une malédiction concernant ce phare, répéta Anna. Pourriez-vous nous en dire plus à ce sujet ?
— Pourquoi ? Vous devez certainement savoir ce qu’il se passe là-bas ! Tous les ans, une personne disparaît en allant dormir là-bas. Antoine n’acceptait pas qu’on fasse de l’île Vierge un espace malsain. Pour lui, notre phare était majestueux et magique face à sa résistance contre dame Nature.
— Envisageait-il de s’y rendre ?
— Oui, il avait réservé une chambre dans la nuit du mercredi au jeudi. J’ai d’ailleurs pensé à lui ce soir-là.
— Pourquoi ?
— La semaine dernière, une tempête a frappé notre région. L’ignorez-vous ?
— Je ne suis pas d'ici, précisa Anna. Je découvre actuellement votre région.
— A-t-il des ennemis ? ajouta le capitaine Landreau.
— Je n’en sais rien. Comme je vous l’ai dit, voilà des années que je ne l’avais pas revu. Antoine était parti vivre à Paris pour sa carrière d’auteur.
— Il a de la famille dans les environs ?
— Il a coupé tout contact avec elle avant de s’en aller à Paris. Son père n’acceptait pas le fait qu’il se lance dans l’écriture. Il trouvait ça ridicule. Néanmoins, il m’a affirmé qu’il envisageait d’aller les retrouver.
— Vous pouvez nous donner leur adresse ?
— Oui, bien sûr, dit Paul en prenant un bout de papier.
Il tremblait légèrement en écrivant. Était-ce leur présence qui le stressait ? Peut-être n’était-il pas habitué à ce genre d’interrogatoire dans son bar. À vrai dire, cela devait toujours faire un drôle d’effet.
Le capitaine Landreau remercia Paul pour sa collaboration et l’invita à les contacter si une autre information lui venait à l’esprit. Paul ajouta, d’une voix plus calme :
— Je lui ai demandé s’il avait une femme et des enfants.
— Que vous a-t-il répondu ?
— Qu’il demeurait seul.
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