L'Art du sang

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L’agent spécial Gunnar Ekdal pénétrait à nouveau dans la gueule des ténèbres. A quatre mois de la retraite et des souvenirs viciés enchâssés dans les replis de son esprit, il se serait bien passé de ce cas, mais la chasse du mal était plus grisante qu’une drogue dure. Sentir le parfum d’obscurité charrié par les actes ignobles des criminels, devenir l’espace d’un instant cet horrible personnage qui commet les atrocités pour pouvoir le coincer, il en avait fait le tour, et pourtant à chaque fois qu’une occasion se présentait, qu’un tueur en série œuvrait dans sa juridiction -ou même ailleurs parfois- il retournait valser avec la mort. L’horreur avait beau tacher l’âme, Gunnar Ekdal était de la trempe de ceux qui faisaient avec.

Il rangea son téléphone portable qu’il avait gardé en main depuis l’appel de la police du Comté de l’Alabama et appuya sur le bouton de l’ascenseur. Quatre petits étages qui le séparaient de son équipe, de ses agents qui étaient semblables à une famille. Plus d’une vingtaine d’année passés ensemble, tant de hors-la-loi arrêtés, tout une histoire… qui allait bientôt s’arrêter. Il secoua la tête pour chasser cette pensée. Lorsque les portes de l’ascenseur s’ouvrirent et qu’il se dirigea vers les bureaux, il les vit discuter et se chamailler.

Lance Harris, le plus rodé de la bande, jamais avare d’une petite remarque pour détendre l’atmosphère et pourtant, il en avait vu des atrocités et avait même failli y passer plusieurs fois.

Tessa Moore, l’irréductible et adepte des arts martiaux, belle et guerrière, toujours là pour les autres, même si elle aussi avait failli passer l’arme à gauche à de nombreuses reprises.

Joey Simmons, le dernier arrivé, qui avait maintes fois fait ses preuves mais qui sera toujours condamné à être le « bleu » de la bande, son côté désabusé n’avait d’égal que son adresse au tir.

Gunnar leur soupçonnait des envies de changer de vie, mais comme lui, l’horreur leur collait aux basques aussi sûrement que le plus opiniâtre des morpions.

Il ne changerait son quotidien pour rien au monde, et même s’il avait vécu son enfance à Olskroken, passé ses diplômes à l’université de Goteborg, le tout dans un pays bien moins marqué par la criminalité, il se plaisait bien aux Etats-Unis. Il avança, fit un signe de tête à ses agents et déclara :

  • Prenez vos affaires, on a un quartier-maître mort dans le port de Montgomery.
  • C’est le troisième ce mois-ci… soupira Joey.
  • J’espère que ce ne sera pas trop dégueulasse, j’ai pas déjeuné et je comptais prendre un petit quelque chose sur la route, blagua Lance.
  • On va jusque là-bas ? Mark ne peut pas s’en occuper ? tenta Tessa tout en préparant ses affaires.
  • Pas cette fois, c’est une nouvelle victime du Phlébotomiste. C’est notre affaire à partir de maintenant. En route.

Arrivés au port de Montgomery, Gunnar et son équipe montrèrent leurs insignes et passèrent sous les rubalises pour retrouver leur médecin légiste déjà affairé devant un corps qui n’avait plus rien d’une personne.

  • Salut, Clyde, qu’est-ce qu’on a ? demanda Gunnar même s’il connaissait déjà la réponse.
  • Une femme d’une trentaine d’années je dirais qui a fait une très mauvaise rencontre…
  • L’heure de la mort ?
  • L’autopsie nous le dira plus clairement, mais je dirais qu’à vue de nez, elle est morte hier soir. Va vraiment falloir arrêter ce monstre, Gunnar… J’aime mon travail, mais c’est beaucoup trop.

Un visage dévasté, les yeux crevés, le nez cassé, les joues trouées. Ce qui marqua les agents encore plus sûrement qu’un tisonnier fut, comme à chaque fois depuis quelques mois, le corps exsangue et les veines arrachées qui formaient un cercle tout autour et différents mots.

Tessa s’occupa d’aller poser des questions à l’homme qui avait découvert le corps, un joggeur qui passait par là, comme tous les jours. Lance et Joey étaient partis faire les environs à la recherche d’indices, même s’ils savaient qu’ils n’allaient rien trouver. Le Phlébotomiste ne laissait jamais rien, pas un seul cheveu, pas une seule empreinte. Il ne laissait qu’une scène macabre.

Gunnar décida de prendre de la hauteur. Il grimpa à l’arbre à côté, lentement pour éviter qu’une branche ne se casse et put admirer l’œuvre horrifique du tueur en série numéro 1 du pays depuis quelques temps maintenant. Ce qu’il vit lui glaça les sangs et il se mit à trembler. Les veines et les artères formaient des symboles que son équipe n’avaient pas encore percés, mais ce n’était pas ça qui le fit vaciller. De là où il était, il put lire une phrase, simple mais lourde de sens :

« J’arrive Gunnar »

Instinctivement, l’agent spécial regarda la foule agglutinée ici et là. Parfois, les tueurs en série aimaient revenir sur la scène de crime, par pur plaisir ou pour se moquer des enquêteurs, mais là personne n’avait le profil. Les gens détournaient la tête. C’était la première fois que le Phlébotomiste s’adressait directement à lui.

Gunnar redescendit, livide, alors que son équipe revenait vers lui.

  • On dirait un « G » et un « U » là, fit Lance en tournant autour des veines.
  • Encore un de ses messages à la con, s’énerva Joey. Il se joue de nous.
  • Ça va patron ? demanda Tessa en voyant le visage blanc de Gunnar.
  • Ouais… je… je suis monté à l’arbre et… il a écrit « J’arrive Gunnar ». Je ne sais pas comment, mais… il connait mon nom…
  • Nos noms, souffla Joey. Regardez sur les côtes, y a des initiales.
  • Merde ! Ce sont les nôtres, murmura Tessa. On a insisté auprès des médias pour que personne ne divulgue les noms des enquêteurs pourtant !
  • Ce n’est pas possible… comment il a pu ? On va se le faire ! s’emporta Lance, pour une fois incapable de sortir une quelconque blague.

Le chemin du retour fut silencieux, chacun perdu dans ses pensées, terrifiés à l’idée que le tueur en série puisse remonter jusqu’à eux. Mais ils ne le diraient jamais, ils étaient des agents spéciaux, et la peur n’avait pas sa place dans leur métier. Gunnar souriait malgré lui, finit même par éclater de rire sous le regard médusé de son équipe.

  • Euh… tout va bien, patron ? s’inquiéta Joey.
  • Cette histoire va finir par nous rendre fous, dit Lance tout en mâchouillant un chewing-gum pour se calmer.
  • Je ne veux pas rentrer chez moi ce soir, soupira Tessa, les poings serrés.
  • Vous pouvez rester au bureau cette nuit, finit par répondre Gunnar. Pas question de dormir par contre, je veux toute l’équipe sur le pont, vous allez me trouver des indices ! Dites à Clyde d’étudier le corps, millimètre par millimètre.
  • Qu’est-ce que vous allez vous faire ? voulut savoir Lance.
  • Aller boire un coup, même plusieurs. Je vous rejoindrai, si je suis en état.

Gunnar ramena ses agents au bureau puis s’en alla au bar le plus proche pour essayer de calmer ses mains qui n’avaient jamais tremblé comme ça. Il connaissait l’horreur, il avait côtoyé des monstres, il était rentré dans leur tête, le parfum de l’obscurité n’avait aucun secret pour lui. Pourtant, cette fois, il sentait que c’était différent. D’habitude, les enquêteurs réussissaient à construire un profil. D’habitude, ils trouvaient une raison à ces actes. D’habitude les tueurs en séries commettaient une erreur. Mais pas cette fois, pas le Phlébotomiste.

Après quelques verres dans lesquels les veines formant son prénom ne disparaissaient pas, Gunnar sut qu’il n’oublierait pas et qu’il était tant de rentrer. L’horreur et la peur l’empêchaient d’être ivre. Avec déception, il poussa la porte de chez lui, déposa ses clés sur le meuble, vit une trace de chaussure sur le sol, mais ne put se retourner à temps. Quelque chose lui frappa la tempe et il tomba dans les vapes.

Lorsqu’il se réveilla, il était bâillonné, attaché à une chaise, avec en prime un gros mal de crâne. Gunnar se débattit jusqu’à ce que sa vision redevienne normal et il put apercevoir une grande silhouette.

  • Ah, enfin réveillé ! Je me disais que j’avais peut-être tapé trop fort ! s’exclama une voix sinistre et froide.
  • Mmmph…
  • Gunnar, Gunnar, Gunnar… Ca fait longtemps que je suis tes faits et gestes. Depuis que ton équipe et toi avez repris l’enquête, je dois être encore plus discret. C’est grisant, mais c’est aussi fatiguant, et tu vois, à partir de maintenant j’aimerai pouvoir tuer tranquille.
  • Mmmph !
  • Ne t’énerve pas, faisons connaissance. Nous avons tout le temps devant nous, ton équipe est en train de roupiller et y a personne ici. Tu sais ce que ça fait de triturer un nerf vague dans le corps ? Non, bien sûr que tu ne peux pas savoir. C’est une technique que j’ai eu envie d’essayer sur toi. Bien sûr, tes veines vont me permettre d’écrire un beau message pour tes agents, mais là j’ai envie de m’amuser.

Le Phlébotomiste s’approcha de Gunnar, les mains gantés de noirs, un stylo dans l’une et un scalpel dans l’autre.

  • Si je frappe ici, tu devrais… avoir du mal à respirer dans quelques secondes.

Il se mit à genoux à côté du flanc droit de Gunnar, palpa lentement puis fit une pression à l’aide de son stylo. Doucement, fort et enfin très fort. L’agent spécial Ekdal ressentit une douleur sourde monter le long de son corps et commença à avoir du mal à respirer, alors que le tueur en série n’appuyait déjà plus.

  • Le corps est magnifique n’est-ce pas, Gunnar ? Tu sais il y a combien de veines dans le corps ?

Gunnar toussa dans le bâillon, s’énerva en essayant de desserrer ses liens. Mais rien n’y faisait. Il tenta de bouger une de ses mains pour attraper le téléphone dans sa poche, mais là aussi il n’y arrive pas.

  • On ne peut pas savoir le nombre de veines, fascinant. Ca change d’une personne à l’autre, continua le tueur en série. L’Art du sang, c’est quand même quelque chose, tu ne crois pas ? Tu dois te demander, pourquoi je te pose ces questions. C’est simple, j’en ai envie. Tu me chasses depuis des mois et pourtant tu ne connais rien de moi alors que moi je t’ai suivi. D’ailleurs je connais aussi ton équipe, j’ai leurs adresses. Ce sera bientôt leur tour.

Il se remit à genoux, cette fois-ci devant le flanc gauche de Gunnar, déchira sa chemise et incisa très lentement à l’aide du scalpel.

  • J’ai appuyé, maintenant je vais trancher. Enfin, pas trop, je ne veux pas que tu claques de suite. Alors, si je fais ça…

Il fit pénétrer le scalpel ; Gunnar ne sentit rien. Après quelques secondes, il fut pris de vertiges et de tachycardie. Son cœur semblait vouloir se faire la malle. Il faillit tourner de l’œil, mais il ne pouvait pas. Il comptait se battre jusqu’au bout, même si pour le moment il ne voyait pas comment. Alors que le Phlébotomiste allait parler, quelqu’un frappa à la porte.

  • Patron, c’est Tessa. Je sais que vous deviez nous retrouver demain au boulot, mais je me dis que ce serait bien qu’on réfléchisse ensemble. Joey et Lance ne vont pas tarder.
  • Mmmph ! Mmmph !
  • Chut, Gunnar, ne t’en fais pas. Je n’ai pas fermé la porte à clé, il suffit qu’elle la pousse.
  • Grrmmphh !

Gunnar Ekdal se débattait comme un forcené, mais ses liens continuaient à l’entraver. Il aurait voulu hurler à Tessa de partir, il aurait tant voulu pouvoir se jeter sur ce fou et enfin l’arrêter. Malheureusement il n’était qu’un pauvre spectateur d’une tragédie mortifère. Avec un peu de chance, Joey et Lance arriveraient à temps, mais il n’y croyait pas. Il sentit que la fin approchait, inéluctable, inexorable. Il le savait déjà : ce tueur en série ne commettait pas d’erreur. Lui, par contre…

La porte s’ouvrit lentement. Le Phlébotomiste se cacha dans l’encadrement, sourire aux lèvres et murmura en articulant le plus proprement possible pour que Gunnar comprenne :

  • Ça va être une bonne saignée !

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