Des étoiles noires dans les yeux

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La bruine caressait le visage d’Hermann comme une caresse distante. Il ferma les yeux un instant et tenta de profiter de la fraicheur, jusqu’à ce que la mélancolie s’infiltre dans ses entrailles. C’était tout le temps comme ça, à chaque fois qu’il éprouvait quelque chose, la réalité venait lui reprendre. Depuis le covid, son âme s’était enrhumée, le bonheur lui était étranger, tel un vieil ami que l’on revoit des années plus tard sans le reconnaitre, sans comprendre pourquoi il y avait eu un lien. Hermann était un pantin désarticulé qui ne savait pas où allait, ni pourquoi il était là. Même ses rides ne parvenaient plus à lui rappeler depuis combien de temps il était là.

Aujourd’hui ne dérogeait pas à la règle. Comme tous les matins, il s’était levé avec une migraine et des étoiles noires dans les yeux, le corps endolori et l’esprit embrumé par un cauchemar des plus réalistes. C’était toujours le même.

Il courait, hilare, entouré de sa famille et de ses amis. Le soleil léchait les alentours, son cœur tambourinait d’allégresse ; un coup d’œil à droite et il apercevait sa mère, son rouge à lèvres rosé, son tablier de cuisine ; un coup d’œil à gauche et il contemplait son père, une force de la nature au grand cœur, qui travaillait le bois avec précision. Partout où son regard s’attardait, il voyait un proche courir à ses côtés sur une grande et large ligne droite. Puis les ombres arrivaient, langues noirâtres et visqueuses, et engloutissaient un à un celles et ceux qui courraient à ses côtés. Jusqu’à ce qu’il ne reste que lui, continuant à trotter, le souffle court, perclus de crampes et l’envie de ne pas terminer le chemin.

C’est pourquoi il prenait l’habitude de venir flâner dans le parc de la ville, de s’asseoir sur un banc -toujours le même d’ailleurs – de feuilleter le journal du jour et d’attendre que les minutes passent dans l’espoir de ressentir à nouveau ce quelque chose qui donnerait un sens à son existence.

Hermann avait froid, mais ce n’était pas à cause de la pluie. Son ventre était glacial, il avait l’impression d’être le gigot qui est dans le congélateur depuis bien trop longtemps. Il se voit saucissonné comme la viande, esquisse un sourire, un début de rire, mais c’est tout. Il n’arrive plus à se forcer. Alors qu’il lisait la rubrique sportive qui disait que son équipe favorite avait remporté la première manche des play-offs, les étoiles noires réapparurent dans ses yeux, avec une grosse migraine en prime. Il en avait l’habitude, mais cette fois il n’avait pas ses médicaments. Il souffla, essaya de se concentrer sur le journal, une fête foraine qui allait avoir lieu demain – la mairie craignait des débordements- un article sur un petit romancier du coin qui venait de sortir son premier roman salué par la critique. C’était peine perdue, les étoiles noires et le froid sur son ventre accentuaient leurs emprises. Quelque chose attira son attention : une joggeuse élancée s’approchait, les écouteurs vissés dans les oreilles, un maillot rose et un legging noir très serré. Pendant un court instant, il s’imagina se lever de son banc et lui coller une balle entre les deux yeux pour qu’elle arrête enfin de sourire. S’il n’arrivait plus à sourire, plus personne ne devrait pouvoir. Pendant ce court laps de temps, le froid avait disparu. Puis il refit surface dans la réalité.

La joggeuse n’était plus là ; lui, il était adossé à un arbre bien plus loin, sans son journal mais toujours avec la sensation glaciale caressant son ventre. Il entendit du bruit, indistinct, peut-être quelques cris. C’était habituel dans ce parc, les gamins adoraient courir dans tous les sens pour essayer d’attraper l’un de leurs camarades. Lui aussi aimait ça quand il était plus jeune. Ce genre de pseudo souvenir ne lui plombait même plus le moral. Hermann était une coquille vide, totalement vide. Il se remit debout et décida d’aller s’acheter un hot-dog au marchand itinérant à l’entrée du parc. Avec un supplément ketchup comme à son habitude et des frites en rab, tant pis pour son cholestérol et son diabète. Ca faisait longtemps qu’il ne faisait plus attention à tout ça. Si la Faucheuse venait, il l’accueillerait à bras ouvert et se permettrait même de lui claquer une bise ou deux avant de se laisser prendre.

Le silence était accablant, il n’y avait personne dans le parc, même les animaux semblaient avoir disparus. Cela lui rappela ses premières sorties pendant le covid, masqué, une attestation en main, dans un silence là aussi oppressant. Alors que la mélancolie lui grignotait à nouveau les entrailles, il aperçut du mouvement près du stand de hot-dog et souffla de soulagement. Le covid était derrière lui, que pouvait-il arriver ?

Les étoiles noires dans les yeux refirent leur apparition comme une réponse à sa question, bien plus ténébreuses cette fois. De la bile lui remonta le long de l’œsophage et il dut prendre sur lui pour éviter de vomir. Ça pulsait dans son crâne, comme si des caissons de basses éructaient les sons les plus bruyants du monde. Le froid lui mordait le ventre lorsqu’il vit le vendeur se retourner vers lui. Comme pour la joggeuse - il ne savait pas pourquoi, mais pendant ce temps, le froid et les étoiles avaient disparus – il s’imagina lui tirer une balle en plein cœur et cela le fit sourire. Il rit aux éclats.

Puis, là aussi, il reprit pied dans la réalité. D’abord brumeux, les alentours gagnèrent en consistance. Il était en dehors du parc, agenouillé derrière une voiture. Une sorte de pick-up blanc, mais il ne reconnut pas la marque – lui et les voitures, ça faisait deux. Il ne pleuvait plus, des rayons de soleil lui passaient devant les yeux et l’aveuglaient. Deux silhouettes approchaient, lentement. Hermann dut mettre sa main en visière pour mieux voir. C’étaient deux policiers, leurs armes tendues vers lui, le visage serré. Ils avancèrent puis hurlèrent :

  • Lâchez votre arme et levez-vous !

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