Le scribe des limbes
Tout le monde cire les pompes de quelqu’un. Moi j’en fais briller des tas.
Je suis un employé de libre-service, la moitié du temps je range les rayons, je connais tout sur le bout des doigts et l’autre moitié du temps je suis un caissier, un pauvre caissier obligé d’être aimable à tout bout de champ. J’ai le boss du rayonnage, le boss au niveau des caisses. Eux aussi ont un boss qui fait tourner le magasin, sans oublier le grand patron de la franchise. On le voit une fois tous les six mois, mais quand il vient, on doit tous lui lécher le cul pour espérer garder notre taf. J’ai la langue râpeuse je vous raconte pas. Et puis je suis le dernier arrivé, le « bleu » qui doit dire amen à tout, aider tout le monde, les couvrir quand ils vont fumer une clope et, moi quand je demande un petit peu d’aide… ben je me la mets sur l’oreille.
J’ai beau le savoir et me le répéter, je n’arrive pas à m’y faire. Obéir à quelqu’un, à quelque chose, faire des ronds de jambe dans l’espoir d’un « meilleur », c’est peut-être le propre de l’Homme après tout. Je m’étais promis de ne jamais m’abaisser à quémander, de ne jamais fermer ma gueule et pourtant me voilà dans cet accoutrement ridicule à bosser pour des clopinettes, à galérer toutes les fins de mois. Pathétique !
Je ne sais pas pourquoi j’écris tout ça sur ce putain de journal intime. Fin’ si, ma psy me l’a conseillé. C’est vrai que l’écriture est un exutoire, que ça me fait du bien sur le moment, mais après je retourne ranger et servir. Et, pour être honnête, ma psy elle a un sacré cul et une paire de nichons, c’est un délire. Je me dis que si je fais ce qu’elle dit, on pourra se rapprocher et qui sait ? Tout est possible dans la vie, il parait.
Ah oui, elle m’a dit de mettre sur papier le déroulé de ma journée quand je prends le temps, pas juste mon mal-être et mes problèmes. C’est parti.
Aujourd’hui, il fait bon, un grand soleil, quasiment pas de vent, doit faire dans les 25 degrés. C’est agréable et je suis en pause, à profiter d’être sur la terrasse de ce petit bar, siroter mon petit verre d’eau bien frais et manger mon encas habituel : une tarte citron meringuée à se damner. J’ai bien une dizaine de minutes encore avant de retourner ranger le rayon pq.
Et si je dessinais ? Ca va me détendre. Qui je pourrais… Le mec à la table d’à côté, je pense. Aller ! Son grain de beauté à côté de son œil gauche, ses cheveux décoiffés, ses lunettes un peu en coin. Je…
Un vieux vient de s’asseoir devant moi, sans demander la permission et il me fixe comme si j’étais la dernière personne sur Terre. Il m’a dit que j’avais un don pour le dessin et qu’il était dommage de le gâcher en bossant au supermarché du coin. Je l’emmerde ce con, merde ! Je sais déjà tout ça, mais j’ai besoin de ce fric, les crédits ne se remboursent pas tous seuls. J’ai bien envie de l’envoyer chier, mais son regard me trouble. On dirait qu’il me sonde, qu’il voit jusque dans mon âme. Brrrrr, j’ai froid d’un coup.
Il s’est approché, m’a murmuré quelques mots. J’ai rien compris, puis il m’a touché le bras avant de s’écrouler. Bordel ! J’espère qu’il m’a pas refilé un truc. Les serveurs et les autres clients réagissent en appelant les secours, moi je continue à manger mon excellente tarte et de finir de dessiner le mec à côté. Je me souviens de son regard suffisant de tout à l’heure quand il m’a vu arriver dans mon uniforme, de son rictus de mépris. Ca doit surement être un cadre, un connard de cadre qui se croit au-dessus de tout.
Les pompiers viennent d’arriver, le vieux a cassé sa pipe. Au moins, il aura plus à voir ce monde de merde. Bon, mon dessin est terminé… Et si j’écrivais un truc pour raconter une histoire à ce gus ? Non, mieux ! Je vais imaginer sa mort ! Ca va vraiment me détendre ça. Il me reste quelques minutes avant de retourner travailler.
« L’homme se lève, il a bien mangé, bien bu. Il est prêt à repartir faire tourner son entreprise, mais alors qu’il va payer sa note, il glisse et tombe tête la première sur un coin de table. Pile sur son œil. Ca gicle de partout, les gens hurlent… »
Bon, ce n’est pas de la grande littérature, mais bon… je dessine bien ! Aller, je retourne au…
Putain ! Le mec, il vient de s’éclater la gueule, exactement comme je l’ai écrit sous son portrait. Je… je… Et si j’avais un pouvoir ? Non, c’est une pure coïncidence, on n’est pas dans un film ou un livre, je ne peux pas écrire la mort des gens… si ?
Tant pis si je suis en retard au taf. Alors, prenons… ouais, je vais prendre le cas de mon enfoiré de collègue qui n’arrête pas de mâcher comme une vache et qui critique à tout va. Il a beau être le fils du patron, quelques tartes dans la gueule ne lui feraient pas de mal. Bon… que je me souvienne… Il a un long nez, des lunettes de con, une coiffure de con, des vêtements de con, je crois qu’il a une petite boucle d’oreille à gauche et…
Voilà c’est fait. Bon, maintenant, qu’est-ce que je vais écrire sur lui ?
« Le fils du patron est appelé dans le rayon bricolage, une vieille femme recherche un taille-haies extensible. Alors qu’il monte sur l’escabeau pour prendre le produit adéquat, l’emballage s’ouvre. Il glisse, jette l’objet en l’air. Celui-ci lui retombe dessus et lui tranche la jugulaire. Le sang gicle sur la vieille… »
Faudrait vraiment que je pense à écrire un peu mieux quand même à l’avenir. Voyons voir si ça marche. Je reviendrai vers toi, journal intime. Croise les doigts… fin’ non, bref. A plus.
Il est 22h, je suis devant la télé, un bon gros paquet de chips et j’ai le sourire ! Ca faisait longtemps ! Le fils du patron est entre la vie et la mort à l’hosto’, putain le pied ! Il ne me fera plus chier. Je suis tellement aux anges que je regarde même pas l’émission. J’ai envie de dessiner et d’écrire encore un peu. Cette fois, je vais me pencher sur le cas du patron de rayon, toujours à être derrière mon cul, à relever les moindres problèmes alors qu’il est pas plus doué. Et vas-y que « t’as pas mis dans l’ordre », « là c’est pas droit », « faudrait penser à donner un coup de balai » et j’en passe. Lui il va douiller !
Des cheveux longs, queue de cheval, on dirait un hipster qui s’est perdu avec son maillot des Rolling Stones. Son haleine de chacal aussi, genre un rat, non un famille de rat morte à l’intérieur. Faut pas que j’oublie les détails, il a une petite cicatrice à la main droite et une alliance… Ouais, un blérot comme lui qui a une gonzesse, va comprendre. Donc, qu’est-ce que je vais lui mettre ?
« Il est en train de conduire Il conduit, l’esprit tourné vers sa gon chère et tendre. L’asphalte brûle sous ses roues, les arbres défilent. Un animal traverse, il fait une embardée et va s’emplâtrer dans le plus gros des platanes. »
Le prochain, j’écrirai encore mieux, là ça me suffit. Et puis je commence à fatiguer, c’est un peu usant d’écrire la mort de tous ces connards.
Ca fait plusieurs semaines que je n’ai rien écrit ici. C’est allé trop loin. J’ai plus de boulot, on a du fermer après la mort du grand patron. J’ai plus personne autour de moi, j’en ai collectionné des enterrements, je crois que je deviens fou. J’ai dessiné des tas de gens J’ai tué des tas de gens, avec leur regard hautain, leur envie de me rabaisser, de se croire supérieur, de faire comme s’ils avaient toujours raison. Mais c’est ce que je fais, finalement. Je prends le droit de vie ou de mort sur les gens que je veux. Si ça c’est pas avoir le melon et se croire au-dessus de tout. Je joue au Dieu ou au Diable, j’ai jamais réussi à faire la distinction de toute façon, je pense qu’il n’y en a pas en réalité. Mais je me perds dans mes pensées…
Aujourd’hui, j’écris ces quelques mots alors que je suis de nouveau à la terrasse du petit bar. Une serveuse est venue prendre ma commande et s’est extasiée devant mon dessin. Elle m’a dit que j’avais un véritable don pour les portraits et m’a demandé si je pouvais lui faire le sien. Elle m’a dit qu’elle avait sa pause dans une heure et que si je voulais je pouvais la dessiner à l’arrière du bar. C’était tentant, surtout qu’elle m’a servi un café immonde, mais je n’ai pas envie. J’ai une autre cible, c’est mon Everest si on peut dire. Si je fais ça, la boucle est bouclée.
Hop, dernier coup de crayon. Qu’est-ce que c’est ressemblant, bordel ! Je m’étonne moi-même, faut dire que ce portrait je l’ai vu un nombre incalculable de fois, j’en connais le moindre millimètre, le moindre recoin, le moindre défaut. La petite cicatrice derrière l’oreille droite, le nez un peu long, le grain de beauté dans le cou, les cheveux en bataille, l’épi qui ne veut jamais se remettre à l’arrière de la tête. Je me suis amélioré aussi en écriture depuis, je me suis fais la main faut dire.
« L’homme aux cernes creusés regarde l’horizon, n’y voit qu’un liseré sanglant dans lequel il aimerait se perdre. Un café froid en main, aussi amer que ses cauchemars, il soupire, prend une part de gâteau. Aussi rance que son existence dans laquelle il se noie. Il s’est toujours dit qu’il aimerait partir sans un bruit, comme sa vie perdue dans le vacarme du monde. Un dernier regard vers le ciel bleu, vers les nuages déchiquetés et vers le monde qui continue de vivre à côté de lui. Il se sent partir, c’est la fin. »
Je regarde une dernière fois le dessin, on dirait que je suis devant un mir-
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