PROLOGUE

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Les miaulements insistants derrière la porte lui rappelaient que cette bête ingrate devait certainement être à court de croquettes. Ou du moins, de croquettes assez fraîches à son goût. Un sourire effleura les lèvres d'Anna. Pour elle, les félins étaient les créatures les mieux adaptées à la vie en société : assez mignons pour obtenir des caresses, assez vocaux pour exprimer leurs besoins, mais surtout, assez fiers et caractériels pour imposer le respect. Les gens laissaient tout passer avec ces foutus boules de poils, tandis qu'un chien recevait facilement une rouste pour pas grand-chose.

Lorsque la porte s’entrouvrit, Potiron s’empressa de se frotter à ses jambes en ronronnant. Ce gros roux au pelage duveteux savait pertinemment que l’heure du festin était venue. Anna le prit dans ses bras, et le matou en profita pour la gratifier d'un coup de tête plein d’affection. La jeune femme plongea son nez dans sa fourrure et se demanda, comme à chaque fois : comment cette bestiole peut sentir aussi bon, alors qu’il se lave avec la même langue qui nettoie son… trou d’balle. Ça me dépasse.

Elle relâcha son animal sur le sol de la cuisine, ouvrit le placard pour saisir les croquettes et les versa en une cascade abondante dans sa gamelle en inox. Une fois la tâche accomplie, elle retira de gros ciseaux de la poche intérieure de sa veste noire. Anna n’était pas vraiment férue d’élégance. Ce qu’elle privilégiait avant tout, c’était la discrétion et la praticité. Ce blouson était idéal pour ses expéditions, qu'elle appelait toujours ses livraisons. Le noir était incontournable lorsqu'elle en partait en mission. Un pantalon cargo à poches, des baskets plates, et son bomber : si elle avait dû choisir un uniforme de super-héroïne, celui-ci aurait été le sien.

Les ciseaux sous ses yeux, elle les fixa un instant. Les lames mesuraient près de quinze centimètres, et le plastique rose de leurs poignées lui arracha une grimace. L’objet était maculé d’éclaboussures rougeâtres, épaisses et collantes. Finalement, Anna les déposa dans son lave-vaisselle, qu’elle programma avant de le mettre en marche. Ça tombe bien, j’avais plus de ciseaux, pensa-t-elle.

L’appartement d’Anna était petit, mais cosy. Il avait tout ce dont elle avait besoin. Une petite chambre avec un placard, ou plutôt un placard avec une petite chambre, selon le point de vue... Un salon juste assez grand pour y installer son fauteuil bleu, où Potiron s’épanouissait en étalant ses poils avec un plaisir non dissimulé. Une salle de bain avec une baignoire, élément indispensable à son bien-être, et enfin une cuisine. Cette petite pièce était probablement sa préférée, car elle donnait sur un petit balcon où elle pouvait fumer ses cigarettes en plein air sans jamais quitter son chez-soi. D’ailleurs, il était temps d’en allumer une.

La jeune femme était une fumeuse occasionnelle. Elle ne fumait qu’après. Après avoir échoué ou réussi. Après avoir accompli ou refusé. La nicotine marquait le point final de tous ses actes et décisions. Fumer avant n’avait pour elle aucune saveur. Le poison, ça se mérite, se répétait-elle. En revanche, elle ne supportait pas l’odeur du tabac froid, qui lui donnait des migraines. C’est pourquoi elle se refusait catégoriquement à fumer à l’intérieur.

Sur le balcon reposait son « petit crassier », comme elle aimait l’appeler. Un monticule pointu, composé de cendres, gisait là, dans un cendrier qui aurait mérité d’être vidé depuis longtemps. Accoudée à la rambarde de son balcon, une cigarette dans une main et une bière bien fraîche dans l’autre, elle savourait la fin de sa dernière livraison. Son rouquin l’accompagnait toujours dans son intoxication, assis bien sagement sur la table.

Anna avait la chance de bénéficier d’une vue dégagée sur toute la ville de Mende. Son appartement, légèrement en hauteur, dans le quartier de la Vabre, lui offrait un panorama imprenable sur la cathédrale Notre-Dame. La douceur de la nuit était grisante, et un léger vent venait caresser ses joues rosies par la fraîcheur. Ses cheveux châtains virevoltaient devant ses yeux verts, transformant son semblant de frange en un fouillis indomptable. Sa coupe, un carré approximatif, trahissait quelqu’un qui fuyait les coiffeurs.

La dernière taffe consumée, elle tapota la tête de son matou, qui la fixait avec des yeux d’amour, à moitié clos. Il était temps de se débarrasser de son uniforme de travail. Son chat, toujours dans les pattes, la suivit jusqu’à la salle de bain.

Dans le petit espace, le miroir occupait presque tout un pan de mur. En retirant son t-shirt, son regard s’attarda sur une minuscule tache au niveau de son cou. Autour, d’autres, encore plus discrètes, formaient un amas d’étoiles. Une constellation rouge et noire qui fit accélérer son rythme cardiaque. Son index glissa sur sa peau, effleurant les traces les plus fraîches, les étalant légèrement.

Un frisson remonta le long de sa nuque, et l’air lui sembla soudain plus dense, saturé d’une odeur florale entêtante. Elle cligna des yeux.

La porte s’ouvrait devant elle.

8h25, ce matin-là.

La ville de Florac dormait encore lorsqu’elle poussa la poignée de la petite boutique de fleurs. L’odeur lui frappa les narines. Là où certains auraient trouvé cela agréable, elle, sentit une migraine pointer son nez. Anna était ce qu’on appelait une hypersensible sensorielle, et cet assaut olfactif lui arracha une grimace. L'issue se referma, faisant tinter une seconde fois la petite cloche qui annonçait l’arrivée d’un potentiel acheteur. Une femme fluette, la cinquantaine, apparut depuis l’arrière-boutique.

— Bonjour, mademoiselle.

Anna répondit par un sourire poli avant de feindre un intérêt pour des roses.

— J’aimerais acheter un bouquet, c’est pour un anniversaire.

La fleuriste, cheveux grisonnants et sourire bienveillant, s’approcha pour l’aider. Elle en profita pour essuyer une paire de ciseaux sur son tablier avant de la déposer sur le comptoir.

Anna y jeta un bref regard, puis recentra son attention sur la femme. Cette dernière parlait, mais ses paroles n’étaient qu’un bourdonnement dans ses oreilles. Elle se contenta de hocher la tête de temps à autre.

Puis la fleuriste lui tourna enfin le dos pour se pencher au-dessus d’un étal de roses et de pivoines.

D’un dernier coup d’œil à la vitrine, Anna se saisit des ciseaux roses et porta un coup net à la carotide de la femme au tablier.

Celle-ci s’effondra au sol, le regard se vidant de toute trace de vie, envahi par une terreur glaciale. Son assaillante attendit encore un instant, spectatrice impassible de son dernier souffle. L’assurance du devoir accompli.

Le geste avait été précis, mécanique, presque chirurgical. Anna avait agi avec une aisance familière, comme si ce mouvement n’était rien de plus qu'un geste quotidien, un de plus dans une longue liste de tâches à accomplir. Il n’y avait ni satisfaction ni dégoût dans ses yeux, juste une concentration neutre.

Sans le moindre intérêt pour le corps qui gisait à ses pieds, Anna rangea l’arme du crime dans la poche intérieure de son bomber, un geste rapide, comme si elle avait utilisé cet outil mille fois auparavant.

Elle vérifia l'heure sur sa montre. 08h34. Puis, d'un pas décidé, elle se pressa vers la sortie, prenant soin de retourner l’écriteau suspendu à la porte. Désormais, on pouvait lire « Fermé ».

Son corps droit, toujours devant l’enseigne, elle fixa un point précis au fond d’une ruelle sombre donnant sur une rue perpendiculaire. Puis, sans un regard en arrière, elle s’y engagea d’un pas rapide, les mains enfoncées dans ses poches.

Au loin, elle aperçut son objectif.

Le bus de la ligne 251 arrivait, pile à l’heure.

Retrouvant la lumière du jour, Anna monta à bord et s’acquitta de son billet avant de prendre place près d’une fenêtre. De là, elle pouvait encore voir la devanture multicolore au bout du tunnel d’ombre qu’elle venait de traverser.

Le moteur gronda, et le bus se mit en route.

C’est fait, se félicita-t-elle.

Mais alors que les paysages défilaient paisiblement sous ses yeux, une sensation diffuse fit naître une tension dans son corps. Un inconfort, léger mais persistant.

Elle se sentait observée.

Assez pour l’inciter à balayer discrètement l’intérieur du bus du regard. Son attention s’arrêta sur une jeune femme, quelques rangées plus loin. Une Asiatique à la peau de porcelaine, qui la fixait sans détour.

Il y avait quelque chose de doux dans son expression, presque inoffensif. Mais cette curiosité insistante était bien trop dérangeante.

Pourquoi elle me fixe comme ça, celle-là ? gronda Anna intérieurement.

Toujours devant son miroir, Anna sentit son estomac se contracter.

Ce n’était pas elle que la jeune femme regardait. C’était cette fichue tache sur son cou. Une trace rouge, minuscule, mais suffisante.

Son erreur lui éclata au visage avec une brutalité glaciale. Elle avait laissé derrière elle quelqu’un capable de faire le lien. Un meurtre commis à quelques rues de là, dans le même créneau horaire et une inconnue, tachée de sang, croisée dans le bus.

Un frisson lui parcourut l’échine. Il fallait qu’elle retrouve cette fille.

Avant qu’elle ne parle.

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