MARTIN

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Les gendarmes et quelques badauds se pressaient autour de la boutique de fleurs de Florac. Des rubalises venaient d’être apposées sur la porte d’entrée, tandis que des draps de fortune étaient tendus le long de la vitrine pour protéger la scène du regard des curieux. C’était un véritable chaos. Cette petite ville de deux mille habitants, en temps normal si paisible, n’avait pas l’habitude d’être le théâtre d’une telle barbarie.

Les interrogatoires avaient déjà commencé. Les gendarmes, après avoir sécurisé les lieux, s’étaient empressés de poser les premières questions aux témoins : de celui qui avait découvert la victime à ceux qui tenaient les commerces voisins. C’est dans ce tumulte que le capitaine et son adjudant arrivèrent sur les lieux. Ils avancèrent vers la devanture, les visages fermés, figés par la stupeur. Un enquêteur s'approcha pour les accueillir.

— Capitaine Benoit, salua l’un des sous-officiers.

— C’est quoi ce foutoir ? répondit-il, grognon.

Alain Benoit était un gendarme dans l'âme, une tradition familiale qui remontait sur plusieurs générations. Bien qu’il fût particulièrement expérimenté, cette situation ne lui convenait guère. Lui qui avait eu un parcours mouvementé à Paris avait espéré une fin de carrière plus tranquille en acceptant son affectation en Lozère. Et voilà qu’il se retrouvait devant une boutique de fleurs transformée en boucherie, dès le matin même.

— Bon, faites-moi un rapport rapidement. J’irai ensuite constater les dégâts par moi-même, lança-t-il sèchement.

— Bien, mon Capitaine.

Le gendarme parcourut brièvement son calepin, après avoir pris une inspiration, puis reprit d’une voix légèrement tremblante.

— Le corps a été découvert ce matin par son ami Robert, le boulanger d’en face. Il s’inquiétait de voir la boutique encore fermée aux alentours de 10 h. Colette Renoir, la victime, a été assassinée d’un coup d’arme blanche à la carotide.

— Des caméras dans la boutique ? intervint le second gradé.

— Non, adjudant Almeida. C’est un petit commerce, vous savez…

Lucas Almeida esquissa un léger rictus et hocha la tête. Bien sûr qu’il n’y avait pas de système de vidéosurveillance, mais la question méritait d’être posée.

— Des témoins ? reprit le Capitaine.

— Non. Personne.

Un énième grognement lui échappa. Décidément, rien ne jouait en sa faveur. Sur ces dernières paroles, le Capitaine Benoit prit congé de l’enquêteur et donna une tape amicale à son adjudant, l’incitant à le suivre. Ce dernier lui emboîta le pas, lançant au passage quelques directives aux gendarmes présents :

— Ne touchez à rien, les gars, la BR va débarquer. Vous savez comme ils sont tatillons. Contentez-vous d’interroger toutes les personnes qui se présenteront.

La troupe d’hommes en bleu acquiesça avant de retourner à ses tâches.

L’adjudant Almeida était un homme apprécié des brigades du département. Derrière ses airs rustres de bûcheron du dimanche, il était doux comme un agneau, privilégiant le dialogue à un bon vieux coup de poing. À l’écoute de ses hommes, il incarnait des valeurs de droiture et de justice. Sous ses yeux bleu clair se cachait une âme animée par une seule ambition : rendre ce monde un peu plus respirable.

Le binôme fit tinter la clochette de la boutique pour rejoindre la médecin légiste, déjà sur place. En découvrant la scène, les deux hommes marquèrent un temps d’arrêt. Les blessures à la carotide, tout comme celles à l’artère fémorale, sont particulièrement impressionnantes en l’absence d’intervention immédiate. Si la victime ne réagit pas ou n’effectue pas une compression directe, elle perd connaissance en quinze à trente secondes. S’ensuit une hémorragie massive, menant à une mort certaine en moins d’une minute.

Le sol en était la preuve macabre : une large flaque de sang, noircie par l’oxydation, s’étendait autour du corps. La silhouette fluette de la quinquagénaire semblait s’être recroquevillée sous l’ampleur de cette mare funèbre. Ce lourd constat, exprimé dans le silence, fut interrompu par la Dr Berger.

— Salut vous deux, comment ça va ?

La légiste, Anita Berger, était, comme à son habitude, excessivement joviale. La vue d’une scène aussi terrible ne semblait pas l’ébranler. L’odeur de la mort qui flottait dans la pièce n’entamait en rien son sourire éclatant. L’adjudant tenta de reprendre ses esprits en détournant le regard du corps, se concentrant sur l’architecture de la pièce. Finalement, Anita retira ses gants de latex et leur serra la main.

— Bonjour Doc. Alors ? dit simplement le Capitaine.

Impressionnante par son mètre quatre-vingt-deux, Anita surplombait les deux hommes d’au moins cinq centimètres. Sous sa charlotte, mise à la hâte, quelques mèches bouclées d’un roux flamboyant lui tombaient sur le visage.

— Rien d’extraordinaire. Ce ne sont que mes premières constatations. Elle est décédée depuis environ trois heures. La rigor mortis commence à peine à s’installer.

— Rigor mortis ? coupa Almeida.

— Rigidité cadavérique, s’excusa-t-elle dans un éclat de rire. Vous avez raison, j’ai trop tendance à utiliser des termes techniques. Bref, balaya-t-elle d’un geste de la main. Il n’y a qu’une seule blessure, rien d’autre. Le coup est incroyablement précis, mais la plaie est irrégulière. Cela pourrait être un bout de verre ou une paire de ciseaux, c’est à déterminer. En ce qui concerne la victime, je pense qu’elle a été prise par surprise. Aucune trace de lutte, en tout cas.

Anita marqua une pause pour remettre ses idées en ordre.

— Quant au crime, la flaque parle d’elle-même. La victime n’a pas été déplacée, elle est morte sur place. Vos agents ont vérifié les lieux : rien n’a été dérobé. Ni dans la caisse, ni sur la victime. Elle porte de nombreuses bagues, dont son alliance, et rien ne semble manquer.

— Donc les motivations n’étaient pas pécuniaires, conclut l’Adjudant d’un air déçu.

Cela compliquait les choses. Qui aurait pu en vouloir à cette pauvre fleuriste ? Assez pour qu’elle finisse étendue au milieu d’une marre de sang séché.

— Vous n’avez donc pas retrouvé l’arme du crime ? s’informa le Capitaine.

— Non. Aucun objet dans la boutique ne correspond à la plaie. Certains de vos gars sont partis fouiller dehors, dans la rue. On ne sait jamais.

— Bien, affirma le Capitaine Benoit.

La médecin reprit ses investigations avec une excitation presque dérangeante. Mais les deux collègues ne lui en voulaient pas. Tous les médecins légistes avaient un côté un peu spécial. Ils étaient souvent excentriques, parfois déconnectés d’une certaine réalité. Peut-être ces qualités étaient-elles nécessaires pour accomplir ce travail si particulier.

Les deux gradés quittèrent la boutique, avec de maigres constatations. Pas de témoins, pas d’arme du crime, pas de mobile… Aucune trace du meurtrier. Il ne leur restait plus qu’à attendre les résultats de l’autopsie et des examens médicaux légaux. Les experts, ainsi que la BR, ne devraient plus tarder. Benoit et Almeida retrouvèrent les rayons du soleil, généreux pour un début de printemps lozérien. Le Capitaine, déjà dépassé par l’ampleur de cette affaire, décida de s’en griller une. Il proposa à l’adjudant de se servir directement de son paquet, mais celui-ci refusa d’un sourire poli.

— J’ai arrêté.

— Moi aussi.

Sa bouffée de nicotine s’engouffra dans ses poumons comme une libération. Les épaules du Capitaine s'affaissèrent à mesure que sa cigarette se consumait.

— J’aimerais que tu ailles parler à Midi Libre. Tu m’connais, j’aime pas les journalistes. Mais toi, tu t’en sors comme un chef quand il s'agit de jouer l'anguille.

Lucas laissa échapper un rire flatté. Il se souvenait de son premier jour à la brigade. Lors de leur première rencontre, l’adjudant s’était demandé ce qu’il allait bien pouvoir faire avec ce vieux rustre en fin de carrière. Mais il avait fini par s’accommoder de sa mauvaise humeur permanente, réalisant qu’il s’agissait plus d’une manière d’être que d’un réel agacement. Alain Benoit était, en vérité, un grincheux au cœur tendre. Il était père de trois filles, dont deux venaient d'entrer à la caserne, comme lui à leur âge. Une seule avait fait de la résistance et choisi la voie de l’éducation. Aujourd'hui, elle était institutrice dans la petite école de Vialas. S'il y avait bien une chose dont il était fier, c’était de sa brochette de princesses, comme il aimait les appeler. Il ne faisait aucun doute que de vieillir entouré de femmes avait adouci sa rudesse. Mais dans le cadre du travail, il restait une sacrée tête de mule, fermement ancré dans ses vieux principes, peu enclin au changement.

— D'accord. Je prends la voiture et je file à leurs bureaux à Mende. Je t'appelle quand je serai sorti.

— Vas-y. Je rentrerai avec un autre véhicule de brigade. De toute façon, je vais rester ici pour accueillir les experts. Et puis, il faut que je contacte le procureur d'Alès. Je sens que cette histoire va être un vrai bordel...

Sur ce dernier ronchonnement, Almeida prit la route en direction du chef-lieu du département de la Lozère.

***

Au petit matin, Anna ressassait encore son erreur. Comment avait-elle pu être aussi imprudente ? La dernière chose dont elle avait besoin, c’était d’un énième déménagement. La région lui plaisait, et elle en avait assez de fuir dès que la situation devenait ingérable. Mais cette fois-ci, c’était bien différent. Jusqu’à présent, la jeune femme au bomber s’enfuyait surtout pour soigner son esprit, plutôt que par crainte d’être rattrapée par la justice. Si tant est qu’elle existe.

Elle se rejouait la scène dans sa tête, cherchant à faire émerger un détail précis. Quelque chose qui pourrait l’aider à retrouver l’indiscrète du bus. Poussée par les miaulements insistants de son chat à l’oreille entaillée, elle s’assit sur son fauteuil pour lui offrir enfin sa dose de caresses matinales.

— Putain… Potiron, j’ai fait une connerie.

Anna laissa sa tête retomber sur le dossier, dans un geste las, avant de se concentrer sur la possibilité de retrouver cette inconnue.

— Ligne 251… Elle est descendue à la gare routière de Mende, puis a pris un autre bus, ligne 253. Direction le Bleymard.

Ses yeux se fermèrent devant les maigres indices qu’elle possédait. Puis une voix familière la fit sursauter, envoyant son chat se réfugier précipitamment dans le couloir.

— Tu comptes faire quoi ?

— La vache, Martin. Lâche-moi.

Le jeune garçon d’une dizaine d’années était appuyé contre l’embrasure de la porte de la cuisine. Son sourire malicieux laissait clairement entendre qu’il n’avait pas fini avec ses questions.

— Elle aussi tu vas la tuer ?

Anna roula des yeux avant de se diriger vers le frigo. C’en était trop. Ce foutu loupé, puis ce gosse qui ramène toujours sa fraise… J’ai besoin d’une bière, pesta-t-elle. Pour plus de tranquillité, elle se posa sur son éternel perchoir : son balcon. Ici, elle se sentait bien. L’air de la montagne remplissait paisiblement ses poumons, et l’oxygénation de son cerveau lui permettait de remettre ses idées en place, retrouvant ainsi une tension raisonnable. La seule ombre au tableau était le gamin. L’envahisseur, comme elle l’appelait. Il était partout et nulle part à la fois. Elle ne le voyait jamais venir. Alors qu’elle s’appuyait sur la rambarde, sirotant ses bulles dans un calme presque absolu, il imita sa position, sa tête dépassant à peine la barrière. Potiron les avait rejoints et tentait en vain de se frotter aux jambes du jeune garçon.

— Ce chat est un vrai pot de colle, plaisanta-t-il.

— Ça vous fait un point commun.

Martin rit de bon cœur. Anna lui lança un regard en coin, puis se frotta les yeux avec insistance.

— C’est un cauchemar. Tout se passait bien jusqu’à présent, souffla-t-elle.

— Tu vis dans un tout petit patelin, les Asiatiques ne doivent pas courir les rues.

— Encore faut-il qu’elle soit d’ici. Elle n’était peut-être que de passage dans l’coin.

La télé de la voisine du dessous hurlait à travers les fenêtres, comme toujours. Sa surdité provoquait bien des mécontentements chez le syndic, qui recevait des plaintes incessantes. Anna n’y prêta pas attention, mais une annonce la fit finalement tendre l’oreille.

« Nous apprenons que, tôt ce matin, le corps d’une femme d’une cinquantaine d’années a été retrouvé sans vie dans sa petite boutique de Florac. L’assassinat brutal de cette femme, Colette Renoir, bien connue dans sa bourgade, provoque l’émotion et l’effroi… »

La responsable de cet événement grogna de mécontentement avant de retourner dans son appartement. Elle n’avait pas envie d’en savoir plus. Tout ce qu’elle voulait, c’était la paix. Une bonne fois pour toutes. En regagnant son salon, elle traversa la silhouette de Martin, qui s’effaça comme il était venu : dans le silence et la discrétion. Un léger nuage de fumée fugace, comme seule trace de son passage, s'éleva brièvement avant de se dissiper complétement.

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