YUNA
"On Every Street" de Dire Straits résonnait dans ses oreilles lorsque, soufflant une énième fois, Anna se laissa envahir par la déception. Cela faisait six heures qu’elle était postée sous un abri-bus à la gare routière. Déjà trois jours qu'elle arpentait cet endroit, guettant avec espoir l'arrivée d'une Asiatique parmi les passagers des transports en commun du département. Mais rien. Toujours les mêmes visages, mais jamais celui qu’elle attendait. Deux numéros de ligne comme seul indice, c’en devenait presque désespérant. Depuis son coup de ciseaux, les médias s’étaient affolés autour du village de Florac. Heureusement pour elle, Mende n’était pas tout près, et la ville était encore épargnée.
L’arrière de son crâne s’appuya contre la vitre froide de son abri avant que le solo de guitare ne l’emporte ailleurs. La femme au bomber avait toujours adoré vivre en musique, surtout depuis qu’elle était victime de migraines infernales. Cela l’apaisait. C’était d’ailleurs sa dernière crise qui l’avait poussée à prendre la décision de quitter Bordeaux. Ce casque était devenu une extension d’elle-même, un compagnon indissociable qu’elle ne quittait presque jamais. Les grandes villes, c’était terminé pour elle. Trop de tumulte, trop de livraisons. Ici, tout était plus calme, les ombres étaient moins bavardes. En une année dans la région, elle n’avait eu à s’acquitter que de deux missions. Une mince affaire, quand Anna, ailleurs, se retrouvait submergée par des amas de voix, s'agrippant à sa matière grise comme à un dernier espoir de justice.
Ici, les silhouettes fumantes ne l’agressaient pas. La plupart erraient sans but, comme des présences fantomatiques. Elles faisaient partie de son paysage visuel, et elle n’y prêtait plus vraiment attention. Parfois, cependant, une voix lointaine venait troubler sa quiétude. Comme la dernière, qui l’avait guidée vers la boutique de fleurs. Un nouveau bus arriva, la tirant de ses pensées, ses portes s’ouvrant dans un "pschitt" caractéristique des systèmes à air comprimé. Mais seuls en descendirent des élèves du collège Saint-Privat, dissipant aussitôt son espoir. La livreuse n’avait aucun mal à patienter, la patience étant une seconde nature chez elle. L’ennui, quant à lui, était un vieux compagnon dont elle appréciait la présence. Mais tandis que le soleil déclinait lentement, enveloppant l’atmosphère d’une fraîcheur crépusculaire, elle se résigna : l’indiscrète ne pointerait sans doute pas le bout de son nez aujourd’hui. D’un geste las, Anna fit glisser son casque autour de son cou. Peut-être que cette nana était juste bizarre… tenta-t-elle de se rassurer.
Une présence familière sur le banc lui arracha un soupir d’exaspération. La jeune femme à la frange douteuse n’avait pas besoin de lever les yeux pour deviner de qui il s’agissait.
— Lâche-moi les basques, à la fin.
Martin ne réagit pas et se contenta de balancer joyeusement ses pieds qui ne touchaient pas le sol.
— Je ne peux pas, tu l’sais bien.
Anna hocha la tête, agacée.
— Si encore tu m’servais à quelque chose, mais au final, tu n’es pas plus utile que le désinfectant qu’on applique sur l’aiguille d’un condamné à mort. Tu m’fatigues, Martin.
Le jeune garçon haussa un sourcil, surpris, puis éclata de rire sincèrement. Il se jeta au sol, hilare, les mains sur le ventre, ne cherchant même pas à dissimuler son exagération.
Anna l’observa du coin de l’œil, se refusant à lui offrir le moindre sourire. C’est vraiment un p’tit con, pensa-t-elle en souriant intérieurement.
Sans lui prêter davantage d'attention, elle se releva et longea le lot pour rentrer chez elle. Elle aimait suivre la rivière, c’était apaisant, la promenade idéale pour s’en griller une tout en écoutant le clapotis de l’eau. En arrivant près du pont Notre-Dame, un nuage noir et disparate s’agitait juste en dessous. Elle plissa les yeux, tentant d’en discerner la forme. À mesure qu’elle s’en rapprochait, une voix éclatante résonnait dans sa tête. Non, non, lâchez-moi.
Anna secoua la tête pour chasser cette pensée, mais ce réflexe inutile n’avait jamais suffi à repousser les échos insidieux qui pouvaient peupler son esprit. Trop tard, la voix était là. Et merde… pesta-t-elle intérieurement. Son humeur changea en un clin d’œil. Pour ne rien arranger, le mioche apparut sous le pont. Il lui tirait la langue, les pouces sur ses tempes, gesticulant comme un idiot. Anna attrapa la première pierre qui se présenta et la lui lança, le faisant disparaître dans sa nuée de fumée habituelle. J’vais m’le faire...
Arrivée devant son nouveau client, qui faisait les cents pas, Anna s’immobilisa. Elle ne savait jamais vraiment comment les aborder. Le plus souvent, elle se contentait de leur accorder sa simple présence, et les choses se déroulaient d'elles-mêmes. L'ombre repéra la jeune femme et cessa sa danse frénétique. Ils avaient toujours la même allure : une sorte d'aura noire, floue et fumante. Leur allure informe n'aidait pas à savoir s'il s'agissait d'un homme ou d'une femme, mais la voix finissait toujours par trahir son identité. La silhouette se pencha, semblant se recroqueviller près du cours d’eau, son visage dissimulé dans ses genoux, se balançant d’avant en arrière. Même si la tentation était grande, la livreuse ne les touchait jamais. Leur consistance vaporeuse ne laissait de toute façon que peu de place au doute : c’était impossible. Les mains dans les poches, elle s’approcha lentement, espérant saisir un murmure. Cette forme de communication demeurait un mystère pour elle. Ce dont elle était certaine, c’est qu’en s’avançant suffisamment près d’eux, elle obtenait toujours des informations. Alors que la fumée noire poursuivait son mouvement, le chuchotement s’éclaircissait dans l’esprit d’Anna. Robert Chaptal. C’était souvent ça, au-delà des cris, des supplications ou la douleur lancinante d’une migraine naissante : des noms, des prénoms, des métiers.
Anna expira profondément avant de noter l’information sur son téléphone. Sa tête venait d’accueillir une nouvelle voix à éteindre et le plus vite serait le mieux.
***
La fin de journée pointait doucement son nez lorsque Yuna descendit de la ligne 251. Arrivée à la gare routière, elle récupéra son matériel, lourd et encombrant, qu’elle peinait à transporter d’un bus à l’autre. Une fois son sac bien en place sur ses épaules, elle se tourna, cherchant sa correspondance. Alors que les passagers se pressaient autour du coffre à bagages, elle aperçut une silhouette familière s’éloignant en direction du Lot. Elle fixa cette personne quelques secondes, juste assez pour qu’un « Excusez-moi, j’aimerais récupérer ma valise. » la sorte de sa concentration. Yuna s'écarta poliment, baissant la tête en signe de respect, comme il est d'usage en Corée. Lorsqu’elle tourna à nouveau son regard vers le chemin menant à la rivière, la silhouette avait disparu.
Un chauffeur, sans doute pressé de finir sa journée, annonça sa destination à voix haute pour inciter les voyageurs à se dépêcher. Yuna se hâta et s’installa rapidement au centre du bus. Une fois assise, elle sortit son ordinateur portable et se mit à travailler. Sur la page d’accueil, le logo du Korea Astronomy and Space Science Institute (KASI) apparut. Elle entra ses identifiants : YunaSeo48, suivis de son mot de passe, puis appuya sur "Entrée".
Doctorante en astrophysique à l’université de Yonsei, Yuna Seo avait toujours été partagée entre deux mondes : la Corée, son pays natal, et la France, terre de sa mère où elle avait passé une partie de son enfance. Après plusieurs années à étudier dans les laboratoires de Séoul, elle ressentait un besoin profond de renouer avec ses racines françaises. La Lozère, inscrite en 2018 sur la liste des Réserves Internationales de Ciel Étoilé de l'UNESCO, représentait pour elle une occasion unique de concilier ses recherches et son désir de se rapprocher de sa famille. Cet endroit, préservé de la pollution lumineuse et de l'agitation des grandes villes, offrait un cadre idéal pour la réflexion, l’introspection et la recherche. En choisissant cette région pour ses travaux, Yuna espérait tisser des liens plus solides avec sa mère et raviver ses souvenirs d'enfance. Ce retour aux sources, dans un environnement calme et naturel, était un choix à la fois personnel et scientifique.
Loin de l'ennuyer, la jeune scientifique appréciait ses trajets incessants à travers les montagnes. Le bruit constant du moteur du bus et l'obscurité de la nuit créaient une atmosphère propice à la concentration. Cependant, deux sièges derrière elle, deux grands-mères échangeaient des propos un peu trop bruyants à son goût. Cette situation mettait sa concentration à rude épreuve. Après un instant de lutte intérieure, elle se rendit à l'évidence, ferma son ordinateur et prêta attention à la conversation qui occupait ces dames.
— Pauvre Colette… Elle était si gentille. Henri doit être dévasté, soupira la voix la plus grave.
— Oui, c’est triste de finir ainsi. Tu te rends compte ? La gorge tranchée ! s’indigna l’autre dame.
— Tranchée ? Tu es sûre ? demanda l’une d’elles.
— Tu sais, Talya, ma coiffeuse, répondit la première.
— La jeune de Badaroux ? coupa son amie.
— Oui, oui, râla la commère. Bref, elle m’a dit que personne n’avait rien vu.
— Florac est un petit village, quelqu’un doit forcément savoir quelque chose. Les gendarmes finiront bien par trouver, répondit la voix la plus calme.
Un meurtre ? s’étonna Yuna.
Étonnée par un tel événement, la jeune femme se hâta de vérifier les dires des deux vieilles dames. Mieux valait trouver une source fiable, plutôt que de se fier aux ragots de deux cancanières du dimanche. Bien que les coiffeurs aient la langue bien pendue, Yuna restait très sceptique quant à la véracité des informations qu’elles semblaient détenir. Son téléphone en main, elle parcourut les sites d’informations du département. Les gros titres étaient exagérément racoleurs, ce qui lui arracha un sourire. Évidemment, ce genre de drame ne devait pas se produire fréquemment dans le coin, et les journaux en avaient fait leur affaire du siècle. La Lozère avait maintenant son propre Titanic, il ne restait plus qu’à trouver l’iceberg responsable de ce carnage.
Le voyage touchait à sa fin, mais la jeune femme était encore absorbée par les articles concernant l'affaire. Elle se souvint être passée par Florac ce jour-là et, en un éclair, s’imagina sur la liste des suspects potentiels si quelqu’un venait à faire le lien. L’idée la fit rire, mais un léger frisson parcourut sa colonne vertébrale. Finalement, les deux expertes de la rumeur avaient raison : ce meurtre était une véritable curiosité locale. Aucun des articles ne mentionnait, même vaguement, un mobile plausible. C’était peut-être un déséquilibré, songea-t-elle. Après tout, la Lozère regorgeait d’institutions psychiatriques, vestiges d’une époque révolue où les troubles mentaux étaient perçus comme un déshonneur pour les familles. Autrefois, on enfermait les malades dans ces établissements perdus au cœur des montagnes, dans l’espoir qu’on les oublie. Ainsi, la partie défaillante d’une famille bien portante pouvait disparaître sans laisser de trace. L’hypothèse d’un acte gratuit, commis par une personne instable, semblait la plus plausible. Et sans doute celle que les autorités poursuivaient à l'heure actuelle.
Le bus coupa ses moteurs, éloignant Yuna de sa carrière hypothétique d'inspectrice. Le terminus offrait un panorama spectaculaire, et la nuit, parsemée d'étoiles, s'étendait devant elle. Cela ne prit qu'un instant à la jeune astrophysicienne pour se précipiter hors du véhicule. Sur le parking, Yves Kervarec, son superviseur, l'attendait avec impatience. L'homme à la chevelure couleur du temps qui passe accourut vers elle, sa doudoune jaune sans manches habituelle sur les épaules.
— Yuna ! Je suis là !
Il leva les bras joyeusement, une pipe coincée entre les lèvres. La jeune femme lui sourit et lui offrit une franche accolade.
— Yves, ça fait tellement plaisir de vous voir.
— Oh, allons, voyons, pas de vouvoiement entre nous ! Après toutes ces nuits passées ensemble à observer les étoiles, on en est plus là, plaisanta-t-il, en allégeant la jeune femme de son sac à dos.
Le Docteur Kervarec était ravi de la retrouver après un mois passé dans le Colorado, à étudier les tornades. Pas dans le cadre de son travail, mais pour son pur plaisir et sa passion dévorante pour les phénomènes météorologiques destructeurs. Yves était un passionné de climat, et sur les Causses, il était une véritable légende. Considéré par certains comme un vieux fou, il était surtout un scientifique de renom et un véritable "papi gâteau", toujours aux petits soins pour la flopée de jeunes chercheurs qu'il guidait. Et la jeune franco-Coréenne en faisait partie depuis moins d’un an. Ensemble, ils étudiaient les similitudes entre les phénomènes astronomiques extrêmes, comme les vents stellaires ou les tempêtes sur Jupiter, et les conditions climatiques les plus sévères sur Terre. Tandis que Yuna se penchait sur les processus stellaires, Yves, de son côté, traçait des parallèles avec les tempêtes les plus redoutables de notre planète.
Sa pipe toujours fumante, il chargea le coffre de sa Land Rover Series IIA, un véritable mastodonte hors du temps. Le vieil homme lui vouait un amour indéfectible, bien que cela ne se reflète guère dans son entretien. Couvert de boue, son vert kaki d'origine disparaissait sous des strates de poussière et de terre séchée. Pourtant, ce tas de ferraille increvable ne l'avait jamais trahi, lui permettant d'affronter sans broncher les routes cabossées, les chemins récalcitrants et les pires caprices de la montagne.
Tous deux prirent place dans le monstre de métal, qui s'ébroua dans un grondement rauque avant que "Starman" de David Bowie ne s’élève des enceintes, comme un écho à leur quête des cieux. D'un geste habitué, le météorologue tourna la clé, un sourire en coin, tandis que le moteur vrombissait sous leurs pieds.
— Allez, le Mont-Aigoual nous attend ! déclama-t-il, avant d’enchaîner dans un coréen plus qu’approximatif : Byeoldeureun jal junbihaya hal geoya !
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