HENRI

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Le Capitaine Benoit noyait son souci dans un verre de café, aussi froid et imbuvable que son humeur. Les investigations patinaient, et les médias s'étaient emparés de l'affaire. Il savait pertinemment qu'il allait devoir rendre des comptes, et l'idée de se présenter à une conférence de presse ne l'enchantait pas le moins du monde.

Son regard s'attarda sur son diplôme de l'École des officiers de la gendarmerie nationale de Melun, accroché au mur. Que diable avait-il fait pour mériter ça ? La sonnerie stridente de son téléphone le tira brutalement de ses pensées.

— Capitaine Benoit, répondit-il sèchement.

— Capitaine, c’est Almeida. Je suis sur le retour.

— Alors ?

Un soupir d'exaspération grésilla dans le combiné.

— Almeida, bordel, vous respirez comme un bœuf ! grogna Benoit.

Le bovin présumé réprima un ricanement, habitué à l'humeur massacrante de son supérieur.

— Désolé, Capitaine. C'est juste... décevant, comme on pouvait s'y attendre.

— Dites-moi simplement ce qu'on a.

— Moins d'1m63, gaucher.

— Anita s'est-elle permise quelques suggestions, comme à son habitude ?

— En effet. Elle pense qu'il ne s'agit pas d'un acte isolé. Vu l'approche du meurtrier, tout était savamment orchestré. Peu de chance qu'il s'agisse d'un assassinat au hasard. La légiste estime que l'auteur possède des connaissances en anatomie.

L'officier supérieur grommela quelque ronchonnement inaudible avant de reprendre.

— La Brigade de Recherche n'a pas trouvé grand-chose non plus. Les relevés d'empreintes n'ont rien donné, il n'y en avait pas sur la victime. Ni sur l'arme du crime, puisqu'elle reste introuvable, ironisa-t-il.

— Et dans la rue de la ville, pas de caméra ?

— Non. À part la station-service au bout de celle-ci. Ils ont réussi à récupérer une dizaine de plaques correspondant au créneau horaire juste avant et juste après le meurtre. Leur agent est encore dessus.

Un court silence ponctua leur échange avant que le Capitaine anticipe les prochaines questions de son collègue.

— Pour les témoignages, rien de bien probant. À part le boulanger inquiet qui est arrivé trop tard et les badauds qui n'ont vu personne, on ne va pas aller bien loin. Le mari, Henri Renoir, va être interrogé cet après-midi. On verra bien.

— À quelle heure ?

— Vous serez rentré, ne vous inquiétez pas, affirma Alain Benoit.

— Bien. On se voit à la brigade, mon Capitaine.

L’adjudant regrettait déjà la douche qu’il n’allait pas pouvoir prendre tout en accélérant sur les reliefs sinueux de la RN 106.

De son côté, le Capitaine Benoit rouvrit le dossier de l’enquête en cours pour la quinzième fois de la journée. Il en éparpilla les photos, ainsi que les différents rapports sur son bureau, tout en faisant non de la tête. C’était à n’y rien comprendre. Repensant à la suggestion de la légiste, il n’espérait plus que le pire : que cela se reproduise et que le tueur commette une erreur. Sans s’imaginer une seule seconde, que cela était déjà le cas.

***

L’adjudant franchit les portes de la brigade à toute vitesse, saluant d’un geste rapide ses collègues. Il se dirigea vers l’accueil, l’air pressé.

— Salut Robin.

— Mon adjudant.

— Tu sais où ça se passe ? demanda-t-il en levant les sourcils.

— Salle 2.

Almeida s’apprêtait à remercier son collègue quand Lina les interrompit, tendant un bras vers lui, une tasse à la main.

— Prenez le café, vous avez une mine affreuse, lui lança-t-elle.

La tasse encore fumante se glissa dans la paume de l’homme à la barbe au parfum funeste. Malgré la remarque sur son apparence déplorable, il savait apprécier ce genre d’attention et lui offrit un sourire reconnaissant. Elle s’éloigna tandis que Robin, visiblement agacé, roulait des yeux avec dégoût.

— T’es vraiment une lèche-boule.

Lina éclata de rire avant de lui donner une claque amicale derrière la tête.

— Il était pour toi à la base, mais puisque tu m’traites d’opportuniste, lève ton cul de ta chaise et sers-toi comme un grand.

Robin regretta immédiatement sa remarque et lui sourit, vaincu.

Au deuxième étage, Almeida retrouva le Capitaine dans la petite salle numéro deux. Il s’installa face au mari de la victime et déposa ses affaires sur la petite table en bois. Le chef de la brigade fixa la tasse de café un instant, l’air surpris, avant de s’en saisir.

— Merci, Lucas, c’est exactement ce dont j’avais besoin.

Le doux liquide disparut, et Almeida eut un rictus de désapprobation mais il n’osa pas réclamer la tasse.

— De rien, mon Capitaine, dit-il, la voix teintée de regret, tout en le regardant tremper ses lèvres dans la tasse.

Après avoir avalé sa gorgée de café, le "dérobeur de tasse" entama l'interrogatoire en se présentant, ainsi que son binôme. Puis, d'une voix posée, il lut les droits du futur interrogé, de manière presque académique, avant de lui expliquer brièvement le déroulement de l'entretien.

— Nous allons simplement vous poser des questions, M. Renoir. Tout ce que nous demandons, c’est que vous y répondiez de manière claire et honnête. N’hésitez pas à nous demander des précisions si vous ne comprenez pas notre demande.

L'homme, plutôt discret, se contenta de hocher la tête, signifiant qu’il avait bien compris.

— Bien. Commençons.

Après la remarque de son supérieur, Almeida enclencha l’enregistreur d’une pression de l’index.

— Où étiez-vous le jour du meurtre, M. Renoir ?

— Chez moi.

— Quelqu’un peut-il en attester ? coupa l’adjudant.

Henri haussa les épaules, peu certain d’avoir croisé quiconque dans la matinée.

— Peut-être ma voisine. Je suis sorti au jardin plusieurs fois.

— Est-ce que quelqu’un aurait eu une raison d’en vouloir à votre femme ?

Un ricanement agacé échappa de la bouche d’Henri.

— Vous savez, on était mariés depuis plus de trente ans. La liste des personnes qu’on a croisées serait bien longue.

Les deux gendarmes plissèrent les yeux, perplexes face à cette réplique inattendue.

— Sous-entendez-vous que votre femme n’était pas appréciée ? reformula le capitaine.

— Colette n’était agréable que dans sa boutique. Elle n’était pas vraiment la gentille dame aux fleurs dans la vraie vie.

Devant le détachement évident de celui qui aurait dû être effondré, Almeida décida d’être un peu plus direct, quitte à dépasser les bornes.

— Être désagréable n’a jamais eu pour conséquence de se retrouver avec la carotide sectionnée, il me semble, non ?

Le capitaine serra la mâchoire tout en fermant les yeux, tentant de retenir une réprimande. Mais il se contenta de reprendre une gorgé de café, sous les yeux de son propriétaire désespéré.

— C’est sûr… se contenta d’ajouter l’homme sans chagrin. Écoutez, je ne sais pas où tout ça va vous mener, mais soyez certain que je ne réclame pas justice. La mort de ma femme est regrettable, mais cela me libère d’une certaine manière.

Son ton ne laissait pas de place au doute. Le veuf était débarrassé d’un fardeau. Après une courte enquête de la part des services de la gendarmerie, il était apparu que ce jeune retraité n’avait jamais fait de vagues. Il avait passé sa vie à travailler dans les services de la préfecture en tant qu’homme à tout faire. Son dossier judiciaire était vierge et il ne s’était jamais attiré le moindre ennui. Même son permis n’avait jamais été victime du moindre retrait. Décrit comme un homme discret par les témoins interrogés, l’ancien fonctionnaire passait le plus clair de son temps chez lui. Le boulanger avait même précisé qu’il ne le voyait jamais venir à la boutique de fleurs, qu’il ne l’avait rencontré qu’une seule fois, lors de l’ouverture du commerce de sa femme, quinze ans plus tôt.

— M. Renoir, avez-vous conscience que vous êtes dans un interrogatoire à la suite du meurtre de votre épouse ? Je sais que libérer la parole est très en vogue de nos jours, mais cela vous rend très suspect, grommela le Capitaine.

L’accusé, plus amusé qu’inquiété, se laissa aller dans sa chaise en serrant son béret entre ses doigts.

— Je n’ai rien fait, et je suis serein vis-à-vis de vos soupçons, messieurs. Je vous souhaite de clôturer votre enquête, mais je n’ai pas grand-chose à vous dire, conclut-il en haussant les épaules.

Son air désolé laissait imaginer qu’il aurait bien aimé en faire plus, mais il n’avait rien à leur donner, pas même des miettes d’un début de quelque chose.

— Mon épouse a fait de ma vie un enfer pendant de longues années. Je sais que l’on parle beaucoup des femmes battues, et tant mieux. Mais il y a bien d’autres manières de faire du mal à quelqu’un, vous savez ?

Les deux gendarmes restèrent muets un instant. Seul le bruit d'une lampée de café fit frémir Almeida. Putain, mon café, pesta-t-il intérieurement. L’adjudant se recentra sur Henri avant de vérifier d'autres éléments du dossier.

— Vous avez perdu votre fils lorsqu’il avait 8 ans, c’est ça ?

Le veuf baissa les yeux sur le sol, resserrant son couvre-chef sur ses cuisses.

— Oui. Mon pauvre petit Julien… dit-il, la voix tremblante.

— Que lui est-il arrivé ? renchérit le sous-officier.

— Il était malade. On n'a jamais su ce qu’il avait. Il souffrait beaucoup, puis un jour nous l’avons retrouvé mort dans sa chambre.

Le pauvre homme déposa ses coudes sur ses genoux pour enfouir son visage dans ses mains. Il luttait pour ne pas laisser éclater ses sanglots, puis se redressa fièrement.

— Avons-nous fini, messieurs ?

Lucas Almeida jeta un coup d’œil à son supérieur, qui lui fit un signe discret de la tête pour confirmer qu’il pouvait conclure l’entretien.

— Oui, M. Renoir, vous pouvez partir. Mais restez disponible, s’il vous plaît. On pourrait vous redemander de passer selon l’évolution de l’enquête.

Henri remit son béret sur ses cheveux grisonnants et les salua avant de disparaître dans l’embrasure de la porte.

Les deux hommes, enfin seuls, se retrouvèrent bien embêtés. Quel étrange échange venaient-ils d’avoir ? Le Capitaine faisait rouler le liquide dans sa tasse en l’observant de manière hypnotique.

— Il n’était vraiment pas bon, ce café.

J’vais l’tuer, grogna l’adjudant en écarquillant les narines comme un taureau en colère.

— Cette affaire ne me plaît décidément pas du tout... ajouta le Capitaine Benoit.

Son acolyte lui donna raison en opinant du chef avec regret.

— Est-ce qu'on doit creuser ?

— Creuser quoi, Almeida ?

— J'en sais rien, leur vie de couple, la mort du petit, faire un tour du voisinage...

Le capitaine tapota nerveusement ses doigts sur la table.

— Faites si ça vous amuse, de toute façon, on n'a pas grand-chose à se mettre sous la dent dans cette affaire. Donc, si vous avez envie de savoir ce qu'il se passe dans un foyer lorsque les portes sont closes, faites-vous plaisir. Pour ma part, je vais tenter d'appeler la juge d'instruction.

Dans un dernier grognement, le voleur de café sortit de la salle d'interrogatoire, abandonnant l'adjudant à ses questionnements.

***

Le corps profondément enfoncé dans son fauteuil, son chat sur les genoux, Anna tentait de faire des liens. Après avoir fouillé dans les pages jaunes en ligne, elle comptait pas moins d'une vingtaine de Robert Chaptal en Lozère. En recoupant les informations qu'elle avait récoltées, il n'en restait plus que trois sur Mende. Elle allait bien sûr commencer par là. Après tout, l'ombre s'y trouvait aussi. Tout en grattant le cou du matou ronronnant, elle se concentrait sur les échos encore présents dans son esprit : T’es un gentil chien, Spock. Je ne dirais rien à mes parents. Laissez-moi, j’vous en supplie !

Martin était là, assis en tailleur sur le sol, observant les réactions d’Anna.

— Qu’est-ce qu’elle te dit ?

— Comme d’habitude. Elle rejoue le pire. Et elle parle à un clébard. J’en ai marre des devinettes, pesta-t-elle.

— Il s’appelle comment ? demanda le jeune bouclé, les yeux brillants d’excitation.

— Spock. C’est naze.

— Son propriétaire est p’t-être fan de Star Trek ?

La jeune femme ricana en se redressant.

— Même si c’est le cas, ça m’fait une belle jambe.

Son téléphone posé devant l’écran de son ordinateur, elle prit une photo des trois adresses qu’elle avait trouvées, avant de le glisser dans sa poche.

— Faut que j’y aille.

Martin se releva et la suivit jusqu’à l’entrée, observant les gestes habituels qu’elle effectuait avec une précision mécanique : enfiler ses chaussures trop grandes sans se baisser, prendre l’un de ses bombers dans le placard, râler un coup, vérifier, en tapant dessus, que son paquet de cigarettes était à sa place, puis enfiler son casque sur ses oreilles. Une fois prête, elle s’apprêtait à sortir quand le jeune garçon la stoppa.

— Ton briquet. Il est sur le balcon.

Elle tapa son front de la main, comme si cet oubli était impardonnable, puis se tourna vers son ami de compagnie.

— Tu peux aller me le chercher ?

Martin se tordit de rire à sa demande. Anna ferma les yeux et souffla d'exaspération. Elle avait fini par oublier que, cet être fait de fumée, ne pouvait rien saisir, qu'il n’était qu’un spectre envahissant qui ne payait même pas de loyer. Une fois l’objet récupéré, elle sortit enfin et lança sa musique. « Five Minutes » de Her dans les oreilles, un rictus se dessina sur ses lèvres. Si seulement ça pouvait me prendre cinq minutes pour trouver ce foutu Robert, rêvassa-t-elle.

Les trois logements à épier se trouvaient à quelques pas les uns des autres. Anna n’en aurait pas pour longtemps, une matinée tout au plus.

Une fois devant la première adresse, elle s’appuya contre le mur d’en face et s’alluma une cigarette. La maison était charmante, récemment rénovée. Dans le jardinet, une balançoire et une cabane en bois laissaient deviner qu’il s’agissait d’une famille avec enfants. En jetant un œil plus attentif, elle aperçut les noms inscrits sur la boîte aux lettres : Alicia et Romain Chaptal. Pas de Robert. Probablement une adresse non mise à jour en ligne, pensa-t-elle.

Elle nota ses observations dans son téléphone avant de se diriger vers la seconde maison.

Cela ne lui prit que dix minutes pour rejoindre le quartier voisin, juste à côté du Monastère du Carmel. L’endroit était agréable, surplombant la ville et la gare, tout semblait paisible. De grandes maisons, pour la plupart bien entretenues. D’ailleurs, plusieurs habitants travaillaient dans leur jardin. L’enquêtrice en veste noire vérifia le numéro de la maison sur son téléphone. 48. Elle y était. Le nom devant la porte correspondait, ainsi que le prénom. Un Robert Chaptal vivait bien à cette adresse. Satisfaite que tout concorde, un bruit lui arracha un sourire. L’aboiement furieux d’un petit chien contrarié.

— Benji ! Tais-toi donc ! hurla une voix de vieux monsieur.

Il boita en hâte jusqu’au portail, balayant l’air de sa main pour tenter de calmer le chien.

— Bonjour, Mademoiselle, dit-il en souriant chaleureusement.

— Bonjour. Pas commode, le toutou.

Le vieil homme rit, encore essoufflé par sa course.

— Il est tout jeune, un peu foufou. Il aboie pour un oui, pour un non. Mais il finira par se calmer.

Robert se concentra sur la jeune femme, curieux de savoir ce qu’elle voulait. Après tout, elle n’avait pas sonné, mais restait plantée devant chez lui, faisant aboyer son chiot.

— Vous avez un prénom, Mademoiselle ?

— Oui.

Il haussa un sourcil, amusé par cette réponse aussi brève. S’imaginant qu’elle finirait bien par lui dire, un silence s’installa quelques secondes.

— N’allez-vous pas me le dire ?

— Vous dire quoi ?

— Eh bien, votre prénom ! s’agaça-t-il finalement.

— Oh, c’est que vous ne me l’avez pas demandé.

Stupéfait, le vieil homme secoua la tête, surpris.

— Alors, je vous le demande : quel est votre prénom, Mademoiselle ?

— Anna.

— Et que voulez-vous ?

— Rien de bien méchant.

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