JULIEN
— Des termites ?
— Oui, la Lozère, comme d'autres départements du Sud de la France, peut y être sujette, notamment dans les maisons anciennes ou en bois. Les autorités locales ont même émis une alerte la semaine dernière et ont demandé de procéder à des inspections préventives dans les quartiers les plus exposés.
Robert poussa la porte d’entrée, invitant la prétendue experte en diagnostic immobilier à entrer.
— Mais est-ce que je vais devoir payer quelque chose ? s’inquiéta le vieil homme, visiblement embarrassé.
— Non, c’est subventionné par la municipalité.
Faisant semblant de mener des vérifications douteuses, Anna tapotait certains murs tout en approchant l’oreille, ce qui excita le petit Benji. Le chiot sautillait partout, mordillant le bas de son baggy avec ses petites dents pointues. D’un léger mouvement de jambe, la jeune femme parvint à se débarrasser de lui.
— C’est quelle race ?
M. Chaptal tenta de maintenir le chiot tranquille du mieux qu’il le pouvait. Ce dernier ne tenait clairement pas en place.
— C’est un Shiba Inu. Un chien japonais.
Anna acquiesça tout en continuant à avancer dans le salon. L’ambiance de la pièce ressemblait à celle d'une maison d’un vieux monsieur vivant seul. Des meubles en bois de noyer assombrissaient la pièce déjà plongée dans une obscurité presque totale, à cause des énormes rideaux bordeaux qui couchaient la grande baie vitrée du salon. De nombreux journaux traînaient sur la table basse devant un fauteuil en cuir vert, d’un autre temps. L’intérieur sentait l’air stagnant ; le vieil homme ne devait pas souvent aérer.
Dans la cuisine, une porte s’ouvrait sur une petite cour, à l’arrière. L’équipement, tout aussi âgé que son propriétaire, portait les marques du temps. Un micro-ondes, jadis blanc, avait pris une teinte beige, preuve de l’usure du plastique. Un Frigidaire trônait fièrement, vestige d’une époque où l’obsolescence programmée n’avait pas encore fait son apparition. Tout comme la cuisinière à gaz, sur laquelle Anna posa un regard intéressé.
Pour briser le silence qui menaçait de devenir gênant, Anna relança la conversation.
— Il a une sacrée niche pour un chien aussi petit.
— Oh, vous parlez de celle sur la terrasse ? C’était celle de mon ancien chien. Une perle. Mais les bouviers bernois n’ont pas exactement le même gabarit que ce petit renard touffu, plaisanta-t-il.
Sans répondre à la remarque de son hôte, la jeune femme au bomber se hâta en bas de l’escalier.
— Il faudrait que je vérifie l’étage aussi.
— Allez-y, je vous en prie, répondit-il calmement.
Suivie du propriétaire et de son Shiba, elle gravit les quelques marches en bois menant au premier étage. Tout en montant, l'experte observa les nombreux cadres photo ornant les murs. Cet homme avait, malgré tout, une famille, et elle semblait nombreuse. Sur l’un des clichés, il apparaissait, au moins trente ans plus jeune, souriant jusqu’aux oreilles, aux côtés d’une femme d’à peu près son âge et de trois petites filles. La ressemblance ne laissait aucun doute : Anna supposa qu’il s’agissait de sa femme et de ses enfants.
— Cela fait longtemps que vous habitez ici ? Avez-vous déjà eu des insectes xylophages ?
— Oh non, pas que je me souvienne. Je vis là depuis quarante ans. Tout au plus quelques vrillettes dans un vieux meuble, mais rien de plus.
Après quelques tapotements incertains sur les murs, sous le regard perplexe du vieil homme et de son compagnon à quatre pattes, la jeune femme décida que la plaisanterie avait assez duré.
— Bon… ça m’a l’air bien. Je vais vous laisser.
— C’est tout ? Je n’ai rien à signer ? interrogea M. Chaptal.
— Non. J’enverrai mon rapport quand mes visites seront terminées, ne vous inquiétez pas.
Anna descendit les marches deux par deux. Le vieil homme peina à la suivre pour lui ouvrir la porte d’entrée. Sur la terrasse, la fausse experte lança un coup d’œil sur la grosse niche. Le logis canin, de guingois, semblait avoir été fabriqué par Robert lui-même. Juste au-dessus de l’ouverture, une petite plaque de bois gravée portait un prénom : Spock.
— Fan de Star Trek ?
M. Chaptal ne comprit pas tout de suite, puis, suivant le regard d’Anna, il éclata de rire.
— Oh ! Non, pas du tout. C’est en hommage à Benjamin Spock, un pédiatre et auteur américain qui a révolutionné l'éducation parentale en prônant l'amour, l'empathie et l'intuition.
Anna plissa les yeux, perplexe. Ok, Benji Spock… C’est débile, mais bon, songea-t-elle.
— Vous étiez pédiatre ? devina-t-elle.
— C’est ça, mademoiselle.
Appelle-moi encore une fois mademoiselle et tu finiras dans la gamelle de ton Shiba à la noix , pesta-t-elle intérieurement.
Certaine d’être au bon endroit, une sensation de satisfaction l’envahit. Elle méritait bien de s’en griller une. Tout en marchant dans le jardin aux côtés de sa future livraison d’âme, elle sortit son paquet de cigarettes.
— Ce n’est pas bon pour la santé, vous savez ?
Anna ricana doucement. Non, j’savais pas, ducon.
— Vous en voulez une ? proposa-t-elle en haussant un sourcil.
L’homme refusa en agitant la main devant elle.
— J’ai arrêté il y a longtemps. L’un des plus gros combats de ma vie. J’ai failli craquer mille fois. Mais pour l’instant, je tiens bon. Donc, merci de ne pas me tenter, répondit-il sèchement.
En passant le portillon, Anna lança une dernière remarque.
— Merci pour la visite, M. Chaptal. À bientôt.
***
Assis à la petite table de l’observatoire, Yuna et Yves Kervarec baillaient à l'unisson devant un bon chocolat chaud.
— Sacrée nuit, ma p’tite !
La jeune scientifique sourit. Elle savait que, hors contexte, les phrases de son superviseur pouvaient prêter à confusion. Mais Yves s’amusait justement à glisser des tournures ambiguës. C’était leur petite private joke.
— Yves, est-ce que tu as entendu parler de ce qui s’est passé dans la petite ville de Florac ?
— Tu penses bien que oui, tout le monde ne parle que de ça ! Tiens, regarde.
L’homme à la doudoune sans manches tendit un article à son élève. En première page du Midi Libre, un appel à témoin venait de paraître. Il invitait toute personne présente à Florac le lundi 7 avril, entre 7 heures et 10 heures, ayant remarqué un fait « particulier », à se manifester auprès des autorités.
— J'y étais, tu sais... Enfin, balbutia-t-elle, nerveuse. Pas dans la boutique, bien sûr, mais à Florac, ce jour-là, exactement dans ce créneau horaire.
— Incroyable !
Le vieux savant, la pipe au bec, ne semblait ni effaré ni choqué, mais plutôt agréablement surpris. La coïncidence de la présence de sa jeune protégée dans le périmètre restreint d'une scène de crime lui paraissait presque trop belle pour être vraie. Il se pencha lourdement sur la table, un éclair de curiosité dans le regard, pour interroger la triste victime de ce hasard malencontreux.
— Et alors ? Est-ce que t'as vu quelque chose d'important ?
Yuna chercha dans sa mémoire les bribes d’étrangetés qu’elle avait vécues lors de cette journée, qui semblait au départ si banale.
— Eh bien… Dans le bus, mon attention a été attirée par quelque chose d'assez curieux. Mais rien de vraiment incroyable, ni lié à ce qui s'est passé. Mon regard s’est arrêté sur le cou d’une jeune femme. Elle avait une série de petites éclaboussures noires en formation serrée, comme les Pléiades. Tu sais que je vois des étoiles partout.
Le météorologue abandonna sa pipe pour croquer dans son croissant avant de lui répondre, la bouche encore pleine.
— Dis plutôt que tu cherchais une excuse pour admirer une belle jeune femme, mrmph... taquina-t-il en mâchant.
Il accompagna sa remarque d’un clin d’œil complice, débordant de malice. Yuna lui répondit en secouant la tête, amusée.
— Et ces taches ? Elle n’en avait que dans son cou ? ajouta son superviseur.
— Pourquoi est-ce que tu me demande ça ?
Yves prit un air grave et faussement inquiet et reposa son croissant dans un geste solennel. Son air sérieux fit immédiatement sourire la jeune scientifique qui se doutait qu’il s’apprêtait à déballer une ânerie.
— Peut-être venait-t-elle d’égorger une gentille fleuriste, et ces taches résultaient des éclaboussures ayant jailli de la pauvre victime. Cette forme de constellation n’est pas anodine, Yuna. Les peuples autochtones, comme les Aborigènes d'Australie et les Amérindiens, ont une forte connexion avec les Pléiades. Elles sont perçues comme des entités qui surveillent l'humanité et veillent à son bien-être. Et tu l’as remarqué ! Un lien profond entre toi et cette mystérieuse jeune femme s’est probablement créé, comme si ces éclaboussures représentaient un groupe unifié, un destin lié à jamais !
Il haussait les épaules, totalement absorbé par sa théorie farfelue, puis mordit une nouvelle bouchée de croissant, tout en continuant à la regarder, comme s'il venait de dévoiler une vérité cachée.
— Yves, les gens ont raison. Tu es complètement fou.
Les deux collègues éclatèrent de rire, secoués par l’absurdité de la théorie du grand et unique Dr Kervarec. L’homme, encore hilare, se leva pour retourner se servir un peu de victuailles matinales. Yuna, pourtant habituée aux élucubrations de son collègue, se perdit un instant dans la vue à travers l’immense baie vitrée de l’observatoire, un peu perturbée par ce qu’il venait de dire.
Bien que la plaisanterie eût sûrement été un simple délire, elle ne pouvait s’empêcher de repenser à ces petites taches, qui, maintenant qu’elle y réfléchissait, lui semblaient étranges. Et pour couronner le tout, la femme vêtue de noir l’avait observée à plusieurs reprises durant le trajet, ses yeux froids semblant scruter chaque détail de son visage. Cela l’avait mise mal à l’aise, et même si elle n’arrivait pas à l’expliquer, elle avait le sentiment que quelque chose ne tournait pas rond.
***
Le lendemain de l’interrogatoire d’Henri Renoir et après une bonne douche bien méritée, Lucas Almeida décida de rendre visite à l’heureux veuf. Lorsqu’il ouvrit la porte, l’homme sembla surpris de voir L'Adjudant sur son pallier.
— Bonjour. Que faites-vous ici ?
— J’aurais aimé vous poser quelques questions supplémentaires, si vous l’acceptez, M. Renoir.
Henri ouvrit grand la porte et écarquilla les bras, invitant l’Adjudant à entrer. En traversant le couloir et se dirigeant vers le salon, Lucas ne put s’empêcher de remarquer les portraits de leur fils, accrochés un peu partout. L’un d’eux, immense, trônait juste au-dessus de la cheminée.
— Un café ?
— Avec plaisir.
Une fois installés l'un en face de l'autre autour d’un café bien chaud et quelques biscuits, le sous-officier commença son interrogatoire informel.
— Je suis désolé pour ce qui est arrivé à votre fils. Si je suis ici, c’est parce que notre enquête avance difficilement, et j’aurais aimé en savoir un peu plus sur votre femme. Lors de votre déposition, vous avez mentionné qu’elle n’était pas très appréciée, mais vous n’avez pas vraiment expliqué pourquoi. J’aimerais savoir si quelque chose de notable lui est arrivé avant…
Almeida marqua une pause, gêné, hésitant à employer des termes trop durs.
— Avant ce malheureux événement... N’importe quoi : une dispute, un conflit avec un voisin, un commerçant, un détail qui aurait pu attirer l’attention ?
Henri soupira profondément, comme s’il cherchait à éviter de raviver de douloureux souvenirs.
— Vous savez, ma femme et moi ne partagions plus grand-chose. Je faisais de mon mieux pour rester tranquille, histoire de ne pas provoquer de disputes inutiles. Lorsqu’elle était à la boutique, je profitais de la maison. Et quand elle était là, je me réfugiais dans le jardin. Je l’évitais, tout simplement. Cette femme m’a toujours poussé dans mes derniers retranchements, et ça a empiré après la mort de Julien.
— De quelle manière ? Que voulez-vous dire par "empiré" ?
Henri se tourna légèrement, évitant le regard d’Almeida, comme si les mots qu’il allait prononcer étaient une lourde charge à porter.
— Elle vivait uniquement pour notre fils. Elle l’emmenait sans cesse chez les médecins, parlait de lui à tout le monde, s’attirait la pitié des autres, faisait des appels aux dons pour couvrir nos frais médicaux… Mais quand il est parti... il n'y avait plus que de la colère. Et cette colère était principalement dirigée contre moi, bien sûr. En plus du deuil de mon unique enfant, j’ai dû supporter ses sautes d’humeur. Elle est devenue... imbuvable. J’ai fini par me renfermer sur moi-même, ne m’impliquant plus dans ses affaires. On est devenus deux étrangers, vivants sous le même toit, sans jamais vraiment se voir.
Le gendarme lui offrit un regard compatissant.
— Et aucun traitement n’a pu l’aider ?
— Non. Ce n’est pas faute d’avoir tenté des choses. Mais parfois ça allait mieux, puis il replongeait… C’était invivable. Voir son enfant souffrir comme ça… Je ne le souhaite à personne.
Henri prit une grande inspiration, cherchant à maîtriser l’émotion qui le submergeait. Après une dernière gorgée de café, il reposa sa tasse sur la table basse.
— Venez, je vais vous montrer sa chambre. Il adorait les policiers, les uniformes. Il aurait peut-être été comme vous, sourit-il tristement.
La porte de la petite chambre s’ouvrit sur un espace figé dans le temps, comme une capsule des années quatre-vingt. Une odeur de propre s'en dégageait, témoin d’un père qui continuait à en prendre soin. La pièce était jonchée de jouets à l’effigie des services de police : des motos, des camions, des hélicoptères… la panoplie parfaite du petit garçon rêvant de devenir représentant de l'ordre. Cela arracha un rictus inattendu à l’Adjudant.
Sur le bureau, une figurine de tortue ninja était perchée sur Elmer l’éléphant. Un dessin d’étoile de shérif était scotché sur un calepin. À côté, un bocal rempli de plantes séchées attirait l’attention.
— C’est quoi, ça ? demanda le sous-officier, intrigué.
Henri s’approcha lentement, un léger sourire en coin.
— Le remède miracle… Colette faisait sécher des feuilles d'hibiscus pour lui faire des infusions. Elle en cultivait dans le fond du jardin. Ça n’a jamais vraiment marché, mais ça lui faisait du bien de tenter des choses.
— Vous pouvez me montrer ?
Henri hocha la tête et, une fois derrière la maison, il désigna d’un geste du menton le lopin de terre où poussait la fameuse plante médicinale. Mais à l’approche, il devint évident que l’hibiscus avait perdu de sa superbe. Ses tiges semblaient fanées, ses feuilles jaunes et flétries, comme si le temps avait pris le dessus. À ses pieds, des brins de muguet s'épanouissaient, attendant la fête du Travail pour fleurir, ajoutant une touche de tristesse à ce jardin qui, jadis, semblait avoir été un lieu d’espoir.
L’Adjudant Almeida se remémora les feuilles séchées dans le bocal, une moue d’interrogation sur le visage. Elles étaient petites, fines, lancéolées, et d’une texture lisse, bien plus proches de celles du muguet. Aucun signe de dentelure marquée, et des proportions bien trop étroites pour être de l’hibiscus.
— Est-ce que ça vous dérange si je prends un échantillon des feuilles du bocal ?
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