COLETTE
Certaine d’avoir trouvé l'âme responsable des lamentations qui s’échappaient de l’ombre sous le pont Notre-Dame, Anna poussa la porte de son appartement, sous les miaulements de son matou affamé.
— Mais ce n’est pas vrai, tu penses vraiment qu’à bouffer… râla-t-elle en le gratouillant sous le cou.
Comme une victoire appelle le poison, elle s’installa machinalement sur le balcon, une cigarette entre les lèvres. Une petite silhouette se posa à ses côtés.
— Tu l’as trouvé ? demanda Martin.
— Ouaip. Figure-toi que Spock n’est plus. Un nouveau clébard le remplace, un modèle plus… portatif, dit-elle en tirant sa première latte.
Le jeune garçon adorait entendre ce qu’elle avait découvert. Ses yeux brillaient d’une admiration sans bornes.
— Et alors ? Quoi de plus ?
— Il vit seul. Son intérieur est resté figé dans le temps, rien n’a bougé depuis les années 70-80. C’est un ancien fumeur, il ne semble plus en contact avec sa famille, conclut-elle hâtivement. Ah, et c’est un pédiatre à la retraite, ajouta-t-elle finalement en soufflant un nuage de nicotine.
— C’est pas mal tout ça. Mais bon, l’ombre ne parle pas beaucoup. On ne sait pas grand-chose.
Anna roula des yeux, agacée. Elle n’aimait pas quand il disait « on », comme s’ils formaient une équipe. Je bosse seule, sale mioche, maugréa-t-elle intérieurement.
— Oui, c’est pas mal… Mais ce n’est pas assez. D’habitude, la voix me donne plus. Je ne vais pas agir tout de suite. Et puis j’ai d’autres choses à régler.
— L’indiscrète ? osa Martin.
Elle acquiesça d’un mouvement de tête, confirmant sa supposition avant d’écraser son mégot dans le crassier.
— La journée tombe à peine. Avec un peu de chance, elle arrivera sur l’un des bus du soir.
Le petit bouclé fit une moue boudeuse. L’idée que sa colocataire parte si vite ne lui plaisait pas. D’autant plus qu’il avait quelque chose d’important à lui dire, un détail qui, étrangement, avait échappé à l’œil avisé de celle qui vivait avec lui.
Anna le regarda, notant l’expression enfantine qui traversait son visage. Elle s’était toujours demandée pourquoi elle le percevait aussi clairement. Bien sûr, il était fait de fumée, comme les autres ombres, mais Martin, lui, n’était pas entièrement noir. Ses couleurs étaient délavées, comme celles d’un vieux film VHS des années 90. Terne, sans éclat. Pourtant, elle discernait ses traits, son visage, ses expressions. Une sorte d’aura fantomatique l’entourait, et il perdait toute forme lorsqu’il disparaissait. Mais à part ça, elle arrivait parfaitement à le distinguer.
— Pourquoi tu fais cette tête ? railla-t-elle.
— Tu n’as pas besoin d’aller à la gare routière, rit-il discrètement. Regarde sur la table basse.
Sans attendre, Anna jeta un œil à ce qui traînait là : un petit journal local qu’elle avait trouvé sur son palier la veille, comme tous les mercredis matin. Après un rapide coup d’œil au document, elle tourna son regard interrogateur vers Martin.
— Page 17. Je t’ai vu le feuilleter hier.
Dans un geste brusque, Anna tourna les pages. Le bruit du papier froissé dérangea les oreilles sensibles de Potiron, qui se détourna et fila vers la cuisine. Une fois sur le bon feuillet, elle fit glisser son doigt sur les photos avant de tomber sur la fameuse image : la curieuse asiatique du bus, sourit-elle. Elle se trouvait là, en arrière-plan, noyée parmi une ribambelle d’inconnus, devant l’observatoire du Mont-Aigual. Avant de commencer à lire le document pour en savoir plus, les yeux d'Anna traversèrent le corps inexistant de Martin.
— Et tu ne pouvais pas me le dire hier ?
Il haussait les épaules, et elle souffla profondément avant de se concentrer sur l'article. Ce dernier n'était pas très long, mais il énumérait les personnes présentes sur la photo, ce qui était suffisant.
— Yuna Seo… murmura-t-elle. Astrophysicienne.
Un sourire fugace se dessina sur son visage, ce qui ne manqua pas de réjouir le petit Martin, fier de sa participation.
— Tu vas aller au mont Aigoual ?
— Ouais… Je vais lui montrer les étoiles.
***
La conférence de presse approchait à grands pas, et cela rendait le Capitaine Benoit nerveux. Appuyé sur le comptoir de l'accueil, un café fumant à la main, il grommelait sous les regards inquiets de Lina et Robin. Les deux gendarmes restaient figés, craignant de s'attirer les foudres de leur supérieur. Mais la jeune femme, malicieuse, se pencha vers son collègue dans l'espoir de lui arracher un sourire.
— On dit que si on ne bouge pas, il ne nous voit pas. Comme les vélociraptors dans Jurassic Park.
Robin jeta un regard amusé au Capitaine et l'imagina, les bras raccourcis, avec une queue de dinosaure prolongeant sa colonne vertébrale. Sentant le rire pointer, il ferma les yeux un instant pour se maîtriser, pestant intérieurement contre Lina. Qu'elle est conne, celle-là...
Tel un sauveur, l’adjudant Almeida apparut, un bocal à la main. Sous les regards perplexes des agents de l'accueil et de son binôme, il se sentit obligé de se justifier immédiatement.
— J’ai trouvé ça chez Henri Renoir. Je vous expliquerai, Capitaine. Mais je vais demander une analyse toxicologique au Dr Langlade.
Les yeux de son supérieur roulèrent dans leurs orbites avant que ses lèvres ne laissent échapper un souffle d’exaspération.
— Faites, Almeida, faites. Mais si vous partez encore dans tous les sens sous prétexte d’un « pressentiment », cette fois je vous enverrai les factures des analyses.
Benoit termina sa tasse de café d’une traite, puis fit un signe de la main à son acolyte pour lui demander de le suivre dans les bureaux. Les deux agents d’accueil, enfin débarrassés de la menace, s'affaissèrent dans leurs fauteuils, soulagés.
Les deux officiers s’installèrent dans le petit bureau du Capitaine, sous l’œil attentif de la crevette bleue, qui les observait depuis son aquarium. Quel étrange animal de compagnie, songea Lucas Almeida. Le Capitaine ouvrit une boite pour y parsemer la surface de l’eau de nourriture, dont l’odeur d’algues séchées emplissait la pièce. Son adjudant fit la grimace, coupant sa respiration quelques secondes.
— Cela ressemble à s’y méprendre à ce que vous avez dans votre bocal, moqua-t-il. Vous allez m’expliquer pourquoi vous voulez faire analyser des feuilles de thé par le Dr Langlade ?
— C’était dans la chambre du petit Julien Renoir. Apparemment, ce sont des feuilles d’hibiscus.
— Ça m’fait une belle jambe.
Almeida laissa échapper un petit rire nerveux. Il savait bien que son supérieur ne le suivrait certainement pas dans ses élucubrations et le prendrait pour un prétentieux, pensant encore résoudre l’affaire avec un détail sans intérêt.
— Colette en donnait tous les jours à son fils.
— Et alors quoi ? Elle l’aurait empoisonné ? pouffa-t-il avec dédain. Lucas… Avec tout le respect que je vous dois, je pense que vous regardez trop de séries.
L’adjudant ne releva pas le propos. Il savait pertinemment que Benoit n’était pas très ouvert lorsqu’il avait déjà tiré ses propres conclusions. En l’occurrence, il pensait simplement que la fleuriste était tombée sous les coups d’un agresseur au hasard. Le résultat d’une simple malchance, face à un acte de violence gratuit. Pour lui, gratter le sable n’amenait que des problèmes en plus.
Mais, malgré son entêtement, lorsque son binôme venait à lui mettre une nouvelle supposition en tête, il ne pouvait s’empêcher d’y réfléchir par la suite. Sa réaction première était toujours le refus, puis, insidieusement, la possibilité d’un autre horizon venait certainement le hanter. Son instinct de policier revenait lui marteler des "et si ?". La culpabilité finissait par l’emporter et le Capitaine s’assouplissait dans un râle habituel de reddition.
— Bon, envoyez votre satané bocal au toxicologiste. Mais tenez-moi au courant, gronda-t-il en refermant sa boîte de nourriture malodorante.
Lucas se redressa d’un bond, heureux de pouvoir passer à l’action. Cette enquête ne faisait que piétiner, faute de preuves. Sans pouvoir l’expliquer, l’adjudant sentait qu’il tenait quelque chose entre ses mains, même s’il ne savait pas vraiment encore quoi. D’un pas pressé, il salua son Capitaine et se dirigea rapidement vers les laboratoires de l’hôpital Mendois.
***
Christophe Langlade était le toxicologue en chef de son service. Il avait l'habitude de travailler pour des enquêtes criminelles dans toute l'Occitanie. Scientifique reconnu dans son milieu, il était également un homme original. Pas de blouse blanche dans son laboratoire : chacun était libre de choisir la couleur de la sienne, mais le blanc était proscrit. Les silhouettes colorées vadrouillaient de couloir en bureau, apportant un peu de peps à cet univers aseptisé. Certains appelaient le lieu le "Barbalabo", en référence aux Barbapapas, et cela ne le vexait pas, bien au contraire. C’était exactement l’effet recherché. Un peu de légèreté ne faisait de mal à personne.
Almeida se faufila calmement à travers la mer de couleurs avant de pénétrer dans le bureau du Dr Langlade.
— Lucas ! s'exclama ce dernier, un large sourire aux lèvres.
— Bonjour Christophe, comment allez-vous ?
Après une poignée de main chaleureuse, le chef de service invita son visiteur à s'asseoir et prit place à son bureau.
— Qu’est-ce qui vous amène ?
Lucas déposa l’objet de ses soupçons devant le toxicologue.
— Est-ce que vous pouvez me dire ce que c’est ?
— Un bocal, répondit-il en riant tout en se tenant le ventre. Je rigole, je rigole, Lucas. Voyons ça.
Le Dr Langlade saisit le contenant et en observa rapidement le contenu. Après quelques instants, il se mit à examiner les feuilles avec une moue dubitative, en en sortant une qu’il déposa sous le microscope avec soin. L’adjudant resta silencieux, observant avec une admiration non dissimulée. Il avait toujours apprécié le calme et la précision de ce scientifique, chaque mouvement trahissant l'expérience acquise au fil des années. Les différentes expressions qui traversaient le visage du toxicologue durant sa réflexion ne manquaient jamais de divertir Lucas. Finalement, après avoir consulté son ordinateur, le scientifique sembla confirmer sa théorie.
— Je ne suis pas un expert en la matière, mais vu les caractéristiques visuelles, cela ressemble fortement à des feuilles de muguet. D’ailleurs, vous avez aussi des morceaux de fleurs sur celles-ci.
Sur ces mots, le gendarme secoua légèrement le bocal et remarqua des petites boules jaune pâle dans le fond.
— En effet. Ce n’est donc pas de l’hibiscus, murmura Lucas.
Christophe éclata de rire à la pensée de cette supposition farfelue.
— Non, vraiment pas ! répondit-il en riant. Je vais tout de même valider ma théorie avec des tests toxicologiques, mais je vous conseille de ne pas essayer d’en faire une infusion, ajouta-t-il, plus sérieux.
— Quels seraient les risques ? Si quelqu’un en prenait régulièrement ?
Sous le regard grave du gendarme, le Dr Langlade reprit sa place sur son siège, tout en consultant ses logiciels de toxicologie pour appuyer ses propos.
— Le muguet contient des glycosides cardiaques, expliqua-t-il. Ces substances affectent directement le cœur. Elles peuvent provoquer des troubles cardiaques graves, comme des arythmies et, dans les cas les plus graves, un arrêt cardiaque. Si ce produit est utilisé à des fins d'empoisonnement lent, l’intoxication par le muguet peut entraîner des symptômes tels que des nausées, des vomissements, des diarrhées, des maux de tête, de la fatigue, des troubles de la vision et des palpitations cardiaques. Même une petite quantité de glycosides peut être suffisante pour provoquer des effets toxiques. Une infusion de muguet séché, comme vous semblez le suggérer, pourrait concentrer les toxines dans l'eau chaude, augmentant ainsi le risque d'intoxication. Même si la dose semble faible, l'accumulation de la substance dans le corps au fil du temps pourrait entraîner des effets dévastateurs sur le cœur et d'autres organes.
Almeida avait visé juste, et cela le rongeait. Il aurait presque préféré que ce soit le Capitaine qui ait raison. Mais maintenant, ce nouvel élément était là, entre ses mains, et il ne pouvait plus faire marche arrière. Il allait devoir avertir tous les acteurs de cette enquête… et surtout, Henri Renoir. Une pensée fugace lui traversa l’esprit : et si le mari était déjà au courant ? Un frisson glacé lui parcourut l’échine. Ce serait le mobile parfait pour le meurtre de sa femme…
— C’est pour quelle affaire ? Je suis curieux.
— Vous avez sûrement entendu parler de la fleuriste de Florac ?
— Bien sûr, répondit-il d’un simple hochement de tête.
L’adjudant commença à détailler sa découverte, mais s’interrompit un instant pour ajouter :
— C’est quand je suis allé fouiller dans le fond du jardin que j’ai commencé à douter. Il y avait bien de l’hibiscus, mais aussi du muguet. Ça m’a mis la puce à l’oreille.
— Et vous avez eu raison de vous poser des questions, répondit le toxicologue d’un ton affirmatif. Vous semblez être face à un classique cas de syndrome de Munchausen…
— Vous pouvez me faire le topo ?
— C’est un trouble psychologique dans lequel une personne feint ou provoque des symptômes médicaux pour attirer l’attention des professionnels de santé. Il existe aussi une variante, le syndrome de Munchausen par procuration. Il s’agit souvent d’un parent. Celui-ci provoque des symptômes chez un autre, typiquement un enfant, pour obtenir de la sympathie ou de l’attention. Ce comportement est souvent motivé par un besoin de validation.
Après une courte pause, marquant leur triste constatation, le Dr Langlade récupéra le bocal et se hâta de l’envoyer au service d’analyses.
— Une fleuriste doit en connaître un rayon sur les bienfaits et les méfaits des plantes… Malheureusement pour ce jeune garçon…
Seul dans le bureau du Docteur, Almeida enfouit son visage dans ses mains, pleinement conscient de l’ampleur de la tâche qui l’attendait. L’annoncer au Capitaine ne serait pas une mince affaire. Cela risquait de rouvrir une procédure vieille de plus de vingt ans, accompagnée des interrogatoires douloureux. Henri allait devoir revivre une nouvelle fois la perte de son unique enfant, et peut-être découvrir, avec amertume, que son fils était en parfaite santé. La seule responsable de cette tragédie serait alors sa propre mère.
Mais cette révélation, aussi éclatante soit-elle, ne manquerait pas de plonger M.Renoir dans les profondeurs de la suspicion. Après tout, ce meurtre pourrait tout aussi bien être le résultat d’une vengeance paternelle. Mais alors, pourquoi maintenant ? Un détail échappait à l’adjudant, et ce flou devenait la signature d’une affaire de plus en plus étrange.
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